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Vita Vincentii prima (
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(Auteur anonyme surement un chanoine de soignies)
Lorsqu’on récite les préceptes et les actes exemplaires des saints pères et qu’on fait lecture des luttes et des victoires remportées sur les esprits du mal dans les cieux contre les princes des ténèbres et leurs chefs, le cœur des auditeurs se serre et s’enflamme d’amour pour la patrie céleste ; et parfois, comme il est écrit, les exemples, mieux que les sermons, les amènent à faire des progrès. De plus, par l’audition des œuvres excellentes de chacun des pères des époques antérieures, on apprend à se châtier, on s’humilie et on met toute sa hâte à parvenir à leur béatitude. Moi donc, en considérant qu’il en va ainsi, avec l’aide de Dieu, je souhaite, si je le puis, parcourir en un bref récit de quelle manière, dans cette lumière, le bienheureux Madelgaire, qui est aussi appelé Vincent, a mené une vie digne de la mémoire des hommes de bien. Je prie enfin ceux qui me liront d’accorder foi à mes propos, sans penser que j’ai écrit des mensonges. Car j’aurais préféré me taire plutôt que de mentir.
[XXII] C’est ainsi qu’il vint à l’esprit du bienheureux Madelgaire qui songeait nuit et jour à la crainte de Dieu et au repos des saints de renoncer à la gloire de ce monde et de se livrer à Dieu. Il s’efforçait en effet, d’atteindre la vie monacale de toute la force de son esprit. [XXIII] Alors, il appela à lui sa femme, la bienheureuse Waudru souvent évoquée, pour lui faire part de tous les mouvements de son cœur et il entreprit de la persuader de lui donner la permission d’abandonner le monde et de suivre la vie monacale. Cette nouvelle l’attrista fortement. Le fortuné Madelgaire lui réitérait chaque jour sa demande, désirant de toute la force de son esprit s’attacher à Dieu Tout-Puissant. Alors, la respectable femme qui savait que ces désirs étaient inspirés par Dieu et ne voulait pas s’opposer à sa volonté, céda en disant : « Qu’il soit fait selon la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ ». A ces mots, le bienheureux Madelgaire fut au comble de la joie et il bénit Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, mais qui leur permet de parvenir au plus vite à sa miséricorde. Ensuite, ils posèrent tous leurs biens devant eux et les partagèrent : l’or, l’argent, les pierres précieuses, les vases, toutes les parures royales, qu’ils avaient en abondance, les vêtements de soie et tout le mobilier de la maison. Ils en donnèrent une partie pour construire des églises, une autre pour les pauvres et une dernière pour le rachat des captifs. Ils partagèrent le reste entre leurs descendants et ne gardèrent absolument rien pour eux.
Poids de la tradition
Vita Vincentii prima
Le fort bienheureux Madelgaire naquit de la lignée des Francs dans un domaine qu’on appelle Strépy. Son père
avait pour nom Madelgaire, sa mère Onuguère.
M. Le fort, Histoire de S. Vincent, 1654
Or que sainct Vincent ayt esté né en Strépy (…) Il y a beaucoup de meres au monde qui ne meritent pas un nom si doux & si agreable que celuy de mere, mais plustot celuy de marastre (…) Elles viennent à les abandonner bien souvent & de veuë & d’affection, les tenans serrez en des lieux les plus escartez de leurs appartemens, entre les bas de nourrisses inconnues & estrangeres (…). Quant à Onuguère, il est croyable qu’elle-mesme l’allaictoit de son laict propre, sans emprunter la mamelle d’autruy.
Eusèbe de Césarée
(c. 265 – 340)
Histoire ecclésiastique
Les successions des saints apôtres et les temps écoulés depuis notre Sauveur jusqu'à nous, toutes les grandes choses que l'on dit avoir été accomplies le long de l'histoire ecclésiastique ; tous les personnages de cette histoire qui ont excellement présidé à la conduite des plus illustres diocèses, ceux qui, dans chaque génération, ont été par la parole ou par les écrits les ambassadeurs de la parole divine; les noms, la qualité, le temps de ceux qui, entraînés aux dernières extrémités de l'erreur par le charme de la nouveauté, se sont faits les hérauts et les introducteurs d'une science mensongère et, qui, tels des loups, ont cruellement ravagé le troupeau du Christ; [2] en outre, les malheurs arrivés à toute la nation des Juifs aussitôt après le complot contre notre Sauveur.
Châtiment d’Hérode. Livre 1.
VIII [3] A cette occasion, il est à propos de voir quel fut le châtiment de l'audacieuse cruauté d'Hérode contre le Christ et ceux de son âge. Aussitôt après, sans le moindre avertissement, la justice divine se mit à le poursuivre tandis qu'il était encore dans cette vie ; elle lui montra le prélude de ce qui lui était réservé au jour où il en sortirait. [4] Au moment même où tout lui paraissait prospère dans ses états, son étoile pâlit et les crimes se succédèrent dans sa maison. Il assassina sa femme, ses enfants, tous ses plus proches parents et ses meilleurs amis. Il est impossible de décrire ces horreurs, c'est un sujet qui ferait pâlir les tragédies; Josèphe l'a du reste exposé tout au long dans ses Histoires. |5] Immédiatement après le crime commis contre notre Sauveur et les autres enfants, un fouet manié par une main divine s'acharna sur le coupable et le poussa vers la mort.
Isidore de Séville
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Chroniques
Jules l’Africain fut le premier d’entre nous à avoir écrit, sous le règne de l’empereur Marc Aurèle, l’histoire de la succession des temps, des générations et des règnes, dans un style simple et approprié à cette matière. Puis l’évêque de Césarée, Eusèbe, et le prêtre Jérôme, de sainte mémoire, firent circuler plusieurs tables chronologiques présentant à la fois les règnes et les temps. Bien d’autres en firent autant et parmi eux, Victor, évêque de l’église de Tunnuna. Il a recensé, dans les ouvrages historiques cités ci-dessus, les faits qui se sont produits, et les a complétés par les événements des âges qui ont suivi, jusqu’au consulat de Justin le Jeune. Nous ferons la somme de ces siècles, le plus brièvement possible, depuis la naissance du monde jusqu’au règne de l’empereur héraclius et de Sisebut, roi des Goths. Pour finir, nous ajouterons la totalité du temps écoulé afin que nous en ayons connaissance.
[7] (2243) Deux ans après le Déluge, Sem engendra Arphaxad, de qui sont issus les Chaldéens. On dit que Sem fut ce Melchisédech qui le premier fonda la ville de Salem, plus connue sous le nom de Jérusalem.
[8] (2379) Arphaxad, âgé de cent trente-cinq ans, engendra Sala d’où furent issus les Samaritains ou les Mèdes. (2509) Sala, à cent trente ans, engendra Heber de qui naquirent ceux qui furent appelés Hébreux.
Otton de Freising
L’élection impériale de 1138
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VII [22]. L’année de l’Incarnation du Seigneur 1138, l’empereur Lothaire (de Saxe) étant mort à l’automne sans laisser de fils, une réunion générale des princes est fixée à Mayence à la Pentecôte suivante. Mais certains parmi les princes, craignant que par aventure le duc Henri (de Saxe et Bavière) ne prît le dessus par sa puissance au sein de l’assemblée, lui qui jouissait dans le royaume d’un nom et d’un prestige exceptionnels, tiennent conseil à Coblence. Et là ils élisent roi – le 93e depuis Auguste – Conrad (III), neveu de l’empereur Henri (V), en présence de l’évêque Théoduin, cardinal et légat de la Sainte Eglise romaine, leur promettant l’assentiment du Souverain Pontife et de toute la population de Rome et des villes d’Italie. Lequel roi étant venu au palais d’Aix, reçoit l’onction royale des mains du susdit cardinal, assisté des archevêques de Trèves et de Mayence et d’autres évêques (…). Mais les Saxons et le duc Henri ainsi que d’autres qui n’avaient pas participé à l’élection, contestaient la légitimité du roi et l’accusaient d’avoir bénéficié d’une élection à la dérobée.
Sigebert de Gembloux
chroniques
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1074. Le pape Grégoire [VII] ayant tenu un concile a frappé d'anathème les simoniaques, a écarté les prêtres mariés de l'office divin et interdit aux laïcs d'entendre une messe célébrée par ceux-ci. Nouveau modèle et, comme beaucoup le pensent, décision inconsidérée, allant à l'encontre de l'opinion des saints pères qui ont écrit que les sacrements qui se célèbrent dans l'Eglise – le baptême, le saint-chrême, le corps et le sang du Christ –, comme c'est le Saint-Esprit qui, secrètement, donne de l'effet à ces sacrements, qu'ils soient dispensés dans l'Eglise par des hommes de bien ou par des méchants, parce que c'est le Saint-Esprit qui mystiquement les vivifie, ces sacrements ne sont pas grossis par les mérites des bons ministres, ni diminués par les péchés des mauvais. D'où la formule: C'est lui [le Saint-Esprit] qui baptise (…). D'autre part, peu nombreux sont ceux qui gardent la continence. Certains font seulement semblant, pour éviter les reproches et pour faire bonne impression. Beaucoup ajoutent l'incontinence au parjure et à l'adultère multiplié. Aussi, profitant de l'occasion, les laïcs se dresssent contre les ordres sacrés et se soustraient à toute autorité ecclésiastique. Les laïcs profanent les saints mystères et discutent à leur propos; ils baptisent les enfants, utilisant l'humeur dégoûtante des oreilles en guise d'huile sainte et de chrême. A la fin de la vie, ils n'acceptent pas de recevoir de prêtres mariés le viatique du Seigneur ni les soins de la sépulture en usage dans l'Eglise. Ils jettent au feu les dîmes destinées aux prêtres (…).
Continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis (+ 1300)
Le vendredi après la fête de saint Denis, le 13 octobre, vers le point du jour, tous les Templiers qu’on trouva dans le royaume de France furent tout-à-coup, et en un seul moment, saisis et renfermés dans différentes prisons, d’après un ordre et décret du roi. Parmi eux fut pris, dans la maison du Temple à Paris, et retenu prisonnier le grand-maître de l’ordre. Depuis long-temps déjà le bruit était parvenu aux oreilles du roi, par le témoignage et le rapport de plusieurs, dont quelques-uns avaient auparavant professé l’ordre des Templiers, que cet ordre et ceux qui le professaient étaient souillés et infectés d’abominables crimes, ce qui pouvait être légitimement prouvé, même quand ils l’eussent nié. D’abord, chose abominable à raconter, dans leur profession, qu’ils faisaient par précaution dans le silence de la nuit, sur l’ordre du maître (chose infâme à nommer), ils le baisaient aux parties postérieures. En outre, ils crachaient sur l’image du crucifix, la foulaient aux pieds, et, comme des idolâtres, adoraient en secret une tête avec la plus grande vénération. Leurs prêtres, lorsqu’ils devaient célébrer la messe, ne proféraient aucunement les paroles de consécration, et quoiqu’ils fissent vœu de s’abstenir de femmes, il leur était permis cependant d’avoir commerce entre eux à la manière des sodomites (…). Ces crimes, qui paraissent incroyables, à cause de l’horreur qu’ils impriment dans le cœur des fidèles, cependant le grand-maître de l’ordre conduit au Temple en présence des docteurs de l’Université, les avoua, dit-on, expressément dans la semaine suivante, si ce n’est qu’il assura ne s’être aucunement souillé de la dépravation sodomique, et n’avait pas, dans sa profession de foi, craché sur l’image du crucifix, mais par terre, à côté. On assure qu’il fit savoir à tous ses frères, par un écrit de sa main, que le repentir l’avait conduit à cette confession, et qu’il les exhortait à en faire autant. Il arriva que quelques-uns avouèrent d’eux-mêmes en pleurant une grande partie ou la totalité de ces crimes. Les uns conduits, à ce qu’il parut, par le repentir, les autres mis à la question par différents supplices, ou effrayés par les menaces ou l’aspect des tourmens…
Grandes chroniques de France
Travail collectif de l’abbaye de Saint-Denis.
13e-15e
Après la mort du roy Charles-le-Bel, qui avoit laissiée la royne Jehanne sa femme grosse, furent assemblés les barons et les nobles à traitier du gouvernement du royaume. Car comme la royne fut grosse et l’en ne sceust quel enfant elle devoit avoir, si n’i avoit celui qui osast à soy appliquier le nom de roy : mais seulement estoit question auquiel tant comme plus prochain devroit estre commis le gouvernement du royaume. Si fu délibéré que audit Phelippe appartenoit ledit gouvernement, lequiel estoit cousin du roy Charles et fils de monseigneur Charles de France, jadis conte de Valois, secont frère germain de père et de mère du roy Phelippe-le-Bel. Lequiel Phelippe ot le gouvernement du royaume depuis la mort dudit roy Charles jusques au vendredi aouré que ladite royne Jehanne enfanta une fille. Et pour ce que une fille ne hérite pas au royaume, luy vint ledit royaume et en fu coronné par raison ; combien que le roy d’Angleterre et autres ennemis du royaume tenissent, contre raisonnable opinion, que le royaume appartenist mieux audit Anglois comme neveu du roy Charles, fils de sa suer, que audit roy Phelippe qui ne luy estoit que cousin germain.
. Froissart
Chroniques de france d’angleterre et des pays circumvoisins
1325 – 1400)
VI. Je, sire Jehan Froissart, fais narration de ces besognes pour la cause de ce que, quand je fus en la comté de Foix et de Berne, je passai parmi la terre de Bigorre : si enquis et demandai de toutes nouvelles passées, des quelles je n’étois point informé ; et me fut dit que le prince de Galles et d’Aquitaine séjournant à Tharbes, il lui prinst volonté et plaisance d’aller voir le chastel de Lourdes qui sied à trois lieues de là entre les montagnes (…).
Quand j’eus séjourné en la cité de Pammiers, trois jours, laquelle cité est moult séduisant, car elle sied en beaux vignobles et bons et à grand’planté, et environné d’une belle rivière clair et large assez que on appelle la Liège, en ce séjour me vint d’aventure un chevalier de l’hôtel du comte de Foix qui retournoit d’Avignon, lequel s’appeloit messire Espaing de Lyon, vaillant homme et sage et beau chevalier, et pouvoit lors être en l’âge de cinquante ans. Je me mis en sa compagnie ; il en ot grand’joie, pour savoir par moi des besognes de France ; et fûmes dix jours sur le chemin, ainçois que nous vinssions à Ortais. En chevauchant, le gentilhomme et beau chevalier, puis que il avoit dit au matin ses oraisons, jangloit le plus du jour à moi en demandant nouvelles, et aussi quand je lui en demandois, il m’en répondoit (…).
Pasquier de le Barre,
Le second livre des cronicques de la noble ville et cité de Tournay
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Au mois de septembre dudict an mil Ve et soixante deux, aulcuns paysans de Kain et des environs trouverent une assemblée de gens estans en un bois entre Obisies et le Mont de la Trinité, ayans les aulcuns d’eulx quelque testament et aultres petitz livretz ; iceulx paysans, extimans que c’estoient lutherians quy tenoient illecq quelque conventicle prohibée, les poursuivirent et en prindrent les six sans quelque resistence ou deffence et les amenerent au chasteau de Tournay où ilz furent interrogéz par ceulx du Conseil du roy, en la présence du seigneur de Moulbaix, lieutenant de gouverneur ; et confesserent tous six qu’ilz estoient rebaptiséz (…).
L’abbé de l’abbaye de Sainct Nicolas aux Prétz, les ledict Tournay, estant adverty que lesdicts six prisonniers avoient esté appehendé sur les terres de ladicte abaye audict Obisies où il avoit haulte justice, requist que lesdicts prisonniers feussent remis en ses mains pour faire leur procès (…) Parquoy icelluy abbé feist mener lesdicts six prisonniers au chasteau de Mons en Haynnault où leur procés fut fait et instruict. Cestuy qui estoit resident en Tournay, nommé Michel, cuidant avoir la vie saulve, faindit de regecter ses premieres oppinions et erreurs et estre converty à nostre religion catholicque et, adfin de persuader aux juges que ce n’estoit simulation ou fainctise, accusa aulcuns de ses compaignons sectaires, lesquelz, au jour de leur prinse, s’estoient saulvéz de leur assemblée (…)
Quant les procés desdicts six rebaptiséz fut instruict en la ville de Monts en Haynnault, iceulx furent radmenéz audict d’Obisies sur la jurisdiction et seignourie desdicts de Sainct Nicolas aux Prétz où ils furent condemnéz par le bailly et hommes de fiefz de ladicte seignourie d’estre brusléz tous vifz à une estache et leurs biens declaréz confisquéz. Quant audict Michel, sçachant que, combien qu’il heuyst demonstré d’avoir revocquié sesdictes oppinions, il luy convenoit morir par l’espée suivant les ordonnances du roy par lesquelles est porté que ceulx qui soustiendront leurs erreurs, seront executéz par le feu et ceulx les revocquans, par l’espée, il declarra que ce qu’il avoit fait touchant ladicte revocation, ce avoit esté par fragilité de la chair cuidant saulver sa vie ; duquel meffait il pryoit mercy à Dieu et vouloit morir en la meisme oppinion et foy et de la mesime mort de ses compaignons.
Georges Chastellain
- Eloge de Philippe le Bon
(1467)
Pour entrer doncques en matère de ce duc Philippe, et dont le règne a esté si haut et si grant, qu’à peines en terre, lui vivant, n’avoit greigneur de ly, sauf un seul cas ; c’est qu’il avoit souverain sur ly, le roy de France, avecques lequel toutefois en temps de guerre il a maintenu l’estrif pied contre pied comme constraint ; et en temps de paix s’est porté envers lui vertueux homme et en acquist d’honneur, si en convient faire narracion, et ramener à vive mémoire ce qui est esvanoui de luy par mort (…).
Par cette premisse doncques, et qui est assez entendible, il sambleroit que je vouldrois colorer cestui duc Philippe, avoir eu grant fondement originel de ces deux dons dessus touchiés, parce que tacitement, ce samble, voloit eslever en hault siège sa glorieuse fortune. Dont, et qui cela arguëroit présentement d’encoste moi, n’en doibt point estre repris du tort, ne moy qui tacitement veulx venir à la monstrance, ce ne fay-je sans grant tiltre ; car certes, je loe ses fortunes et haultes prééminences venues et creues par succession du temps. Mès en terre ne vis oncques homme grant prince, si bien adreschié ne si bien doé en tout, ne qui en une manière et en aultre, et tout mis ensamble, oncques aprochast, ne qui tant deust à Dieu.
Grégoire de Tours.
Histoire des Francs : Une série de prodiges (Livre IX )
538-594
V. Beaucoup de prodiges se produisirent aussi dans la suite. C’est ainsi que dans les maisons de diverses personnes des vases furent marqués de je ne sais quels signes, ce qu’on ne put par aucun moyen jamais effacer ni faire disparaître. Ce prodige commença par le territoire de la ville de Chartres et passant par celle d’Orléans, il arriva jusqu’à la région bordelaise, sans laisser échapper aucune des villes intermédiaires. Dans les vignes, pendant le huitième mois, alors que la vendange était terminée, nous aperçumes des pousses nouvelles avec des raisins déformés. Sur d’autres arbres on vit de nouvelles feuilles et de nouveaux fruits. Des rayons lumineux apparurent du côté de l’Aquilon. Certains prétendaient avoir vu des serpents tomber d’un nuage. D’autres affirmaient qu’un domaine aurait disparu aves ses maisons et habitants, détruit subitement. Beaucoup d’autres signes encore apparurent, qui ont coutume d’annoncer le décès d’un roi ou une catastrophe frappant une région. Les vendanges furent cette année médiocres, les eaux abondantes, les pluies torrentielles, les fleuves aussi subirent des crues.
Grégoire de Tours
Histoire des Francs : Mort de Chilpéric (Livre VI)
Fin 6e
XLVI. Pendant que ces gens poursuivent leur route avec leur butin, Chilpéric, le Néron et l’Hérode de notre temps, se rend à la ville de Chelles qui est distante de la ville de Paris d’environ cent stades et s’y exerce à la chasse. Or, un jour où il rentrait de la chasse par une nuit déjà obscure et au moment où on le soutenait à sa descente de cheval et où il appuyait une main sur l’épaule d’un serviteur, arrive un homme qui le frappe d’un coup de couteau sous l’aisselle et qui d’un second coup lui perfore le ventre ; puis aussitôt un flot de sang lui coule tant par la bouche que par la plaie de la blessure et il rend sa méchante âme. Le mal qu’il a fait, le texte qui précède l’enseigne. Il a en effet dévasté et incendié souvent de très nombreuses régions. Il n’en éprouvait aucune douleur, mais plutôt de la joie comme autrefois Néron lorsqu’il déclamait des tragédies pendant les incendies du palais. Très souvent il a puni des hommes injustement à cause de leurs richesses. De son temps rares sont les clercs qui ont réussi à obtenir un évêché. Il était enclin à la gloutonnerie lui de qui le dieu était le ventre et il prétendait que personne n’était plus sage que lui. Il a composé, prétendument à l’imitation de Sédule, deux livres dont les vers boiteux ne peuvent tenir sur leurs pieds ; dans son ignorance il a mis des syllabes brèves à la place des longues et placé des longues à la place des brèves ; il a fait aussi d’autres opuscules, des hymnes ou des messes qu’on ne peut admettre d’aucun point de vue. Il avait en aversion les intérêts des pauvres. Il blasphémait continuellement contre les prêtres du Seigneur et rien ne lui plaisait davantage quand il était dans l’intimité que de ridiculiser et de plaisanter les évêques des églises. Il traitait celui-ci de léger, cet autre de vaniteux, celui-là de richard, cet autre de débauché, il prétendait que celui-ci était fier, celui-là gonflé d’orgueil ; rien ne lui était plus odieux que les églises.
Eghinard
Vie de Charlemagne
8-9e
[4] De sa naissance, de ses premières années et même de son enfance, il serait absurde à moi de vouloir parler, car il n’en est question chez aucun auteur et il ne se rencontre plus personne aujourd’hui qui se dise informé de cette période de sa vie. Laissant donc de côté ce qui est inconnu, j’en viens tout de suite à ses actes, à ses mœurs et aux divers autres éléments de sa biographie. Je commencerai par sa politique intérieure et extérieure ; je passerai ensuite à l’étude de ses mœurs et de son caractère ; je finirai par l’exposé de son administration et de sa mort, m’attachant à ne rien omettre de ce qu’il est nécessaire ou bon de savoir.
La gloire
[16] (…) De même, les rois des Scots, gagnés par sa munificence, furent à sa dévotion au point de ne l’appeler jamais que leur seigneur et de se dire toujours ses sujets et ses serfs. Des lettres qu’ils lui envoyèrent subsistent, qui attestent leurs sentiments à son égard.
Avec le roi de Perse Aaron, de qui dépendait presque tout l’Orient, sauf l’Inde, les rapports furent si cordiaux que celui-ci attachait plus de prix à ses bonnes grâces qu’à l’amitié de tous les rois et de tous les princes du reste du monde et n’avait d’attentions et de munificences que pour lui. Et Aaron le lui prouva bien lorsque, recevant ses représentants, qui étaient venus le saluer, après avoir été de la part de leur maître porter des offrandes au très saint Sépulcre de notre Seigneur et Sauveur et sur les lieux de la résurrection, non content d’acquiescer à toutes les demandes qu’ils lui présentaient, il consentit à placer sous l’autorité de Charles ces lieux saints et rédempteurs et fit accompagner les envoyés francs sur le chemin du retour par une ambassade chargée pour leur souverain de présents considérables – tissus, aromates et autres richesses des pays d’Orient – qui venaient s’ajouter à celui dont il l’avait déjà gratifié quelques années plus tôt en lui expédiant, pour répondre à son désir, l’unique éléphant dont il disposât alors.
Serments de Strasbourg
Nithard
9
Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, pour autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles ici présent de mon aide matérielle et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant et je ne prendrai aucun arrangement avec Lothaire qui, à mon escient, soit au détriment de mon frère Charles.
Richer de Reims
Histoire - Election d’Hugues et de Robert (Livre IV)
Fin 10e
XI. N’ayant plus d’espoir de régner, Charles, le cœur ulcéré, retourna en Belgique. Cependant, à l’époque fixée, les grands de la Gaule, qui s’étaient liés par serment, se réunissent à Senlis. Quand ils sont tous assemblés, sur l’invitation du duc, l’archevêque leur parle ainsi : « Après la mort de Louis de pieuse mémoire, décédé sans enfants, on a dû s’occuper sérieusement de la question de savoir qui le remplacerait sur le trône, afin de ne point exposer l’Etat à sa ruine, en le laissant sans guide (…). Nous n’ignorons pas que Charles a des partisans, qui prétendent que le trône lui appartient par droit de naissance. Mais le trône ne s’acquiert pas par droit d’hérédité, et on ne doit y élever que celui que distinguent non seulement les avantages de la naissance, mais encore la sagesse de l’esprit, celui que recommandent sa loyauté et sa grandeur d’âme. Nous lisons dans l’histoire qu’à des empereurs d’illustre origine, que leur lâcheté précipita du trône, en ont succédé d’autres tantôt semblables, tantôt différents. Mais que peut-on attendre de convenable d’un prince que l’honneur ne guide point, qu’énerve la mollesse, et qui a poussé la folie jusqu’à n’avoir pas honte de servir un roi étranger, et de se mésallier en prenant une femme dans les rangs des vassaux ? Comment le puissant duc souffrirait-il qu’une femme tirée de la classe des vassaux devînt reine et dominât sur lui ? (…) Elisez donc le duc que vous recommandent ses actes, sa noblesse, sa puissance, et en qui vous trouverez un défenseur, non seulement de l’Etat, mais encore de vos intérêts privés ; grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père. Qui est-ce en effet qui a eu recours à lui et qui n’en a pas obtenu aide et protection ? Qui est-ce qui, privé de l’assistance des siens, ne leur a pas été rendu par lui ?
XII. Cet avis est favorablement accueilli de tous, et, d’un consentement général, le duc est élevé au trône. Le métropolitain et les autres évêques le couronnent à Noyon, aux calendes de juin, et le proclament roi des Gaulois, des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Gascons (…) Désirant mettre après soi hors de contestation l’héritage de la couronne, il s’entendit avec les grands, et après en avoir conféré avec eux, il envoya d’Orléans des députés à l’archevêque de Reims et vint ensuite le trouver lui-même, pour en obtenir que son fils Robert fût associé au trône. L’archevêque lui ayant répondu qu’on ne pouvait raisonnablement faire deux rois la même année, Hugues lui mit aussitôt sous les yeux une lettre de Borel, duc de l’Espagne Citérieure, qui lui demandait des secours contre les barbares, disant qu’une partie de l’Espagne était déjà soumise à ces ennemis, et que si les Gaulois ne lui envoyaient des troupes avant dix mois, elle passerait tout entière sous leur domination. Hugues demandait donc la création d’un nouveau roi, afin que, si l’un des deux venait à succomber dans la guerre, l’armée pût compter sur un chef. Il pouvait d’ailleurs arriver, ajoutait-il, que la mort du roi et le délaissement de la patrie amenassent la discorde parmi les grands, la tyrannie des méchants contre les bons, et par suite la captivité de toute nation.
XIII. L’archevêque, persuadé par ces raisons, céda au désir de Hugues ; et, comme tous les grands étaient réunis aux fêtes de la Nativité de Notre Seigneur pour célébrer le couronnement du roi, il prit la pourpre, couronna solennellement Robert, fils de Hugues, dans la basilique de Sainte-Croix, aux applaudissements des Français, et le proclama roi de la Gaule occidentale, comprise entre la Meuse et l’Océan.
Annales de Saint-Amand
(VIIIe siècle).
708. Epoque où Droco mourut au printemps
713. Déposition de Suidbert, évêque, au mois de mars
716. Epoque où Radbod vint à Cologne au mois de mars
717. Ce fut la bataille à Crèvecoeur entre Charles et Ragenfred, un dimanche du mois de mars à la mi-Carême
719. Radbod mourut
720. Charles entra en conflit contre les Saxons
Annales Regni Francorum
(741-829)
Le jour très saint de la Nativité du Seigneur, lorsque le roi se releva d’avoir prié pour assister à l’office devant le tombeau du bienheureux Pierre apôtre, le pape Léon lui posa la couronne sur la tête et il fut acclamé par tout le peuple romain : « A Charles auguste, couronné par Dieu grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! ». Et après ces louanges, il lui fut rendu hommage comme aux anciens principes selon l’usage apostolique, et, ayant été déchargé de son titre de patrice, il fut appelé empereur et auguste.
Annales de Saint-Bertin ou Annales Bertiniani
(830-882)
[843] Lothaire et Louis vivaient en paix, chacun dans les confins de son royaume. Charles parcourut l’Aquitaine ; tandis qu’il y était établi, le breton Noménoé et Lambert, qui lui avaient récemment retiré leur foi, tuèrent Renaud duc de Nantes et firent plusieurs prisonniers. De là s’élevèrent sans interruption tant et de si grands maux que des brigands ravageant tout de côté et d’autre en beaucoup de lieux de la Gaule, des hommes furent forcés de mêler de la terre avec un peu de farine pour s’en faire du pain et le manger. Un très exécrable et déplorable fait, c’est qu’aux chevaux des ravisseurs abondait la pâture, tandis qu’aux hommes manquaient même ces morceaux de pain mêlés de terre.
Des pirates normands arrivés dans la ville de Nantes, après avoir tué l’évêque et beaucoup de clercs et de laïcs sans distinction de sexe et avoir pillé la ville, allèrent dévaster les parties inférieures de l’Aquitaine ; enfin arrivés dans une certaine île, ayant fait venir de la terre, ils firent des maisons pour hiverner, et s’y établirent comme en une perpétuelle demeure.
Charles alla trouver ses frères, et ils se réunirent à Verdun, où, le partage fait, Louis reçut pour sa portion tout ce qui est au-delà du Rhin, et en deçà du Rhin Spire, Worms, Mayence et leur territoire; Lothaire, ce qui est entre l’Escaut et le Rhin jusqu’à la mer et de l’autre côté le Cambrésis, le Hainaut et les comtés qui les avoisinent en deça de la Meuse jusqu’eau confluent de la Saône, du Rhône, et le long du Rhône jusqu’à la mer, ainsi que les comtés contigus ; Charles eut tout le reste jusqu’à l’Espagne. Après s’être fait serment, ils se séparèrent.
Les gestes des évêques d’Auxerre
9 - 11
L’évêque Gualdric, originaire du pagus d’Auxerre, était de haut et ancien lignage ; son père s’appelait Gualdric et sa mère Hemmène. Dès sa naissance ils le vouèrent tous deux avec ardeur à saint Germain afin qu’il devienne moine. (…) En leur compagnie il y acquit une bonne connaissance des lettres et, par la protection de la Providence divine qui ne cessait de croître, il en devint plus tard l’archimandrite. Dans l’exercice de ce gouvernement, il eut soin de garder envers tous un juste équilibre, de façon à ne se montrer ni trop souple ni trop rigide dans les obligations qu’il rencontrait : car il avait l’esprit sagace et la parole réfléchie, se montrait prudent dans son administration, perspicace dans son conseil et compétent dans toutes les charges au dedans comme au dehors. A la mort du seigneur évêque Betton, comme ces qualités et d’autres encore lui avaient valu auprès de ses voisins la gloire d’une éclatante réputation, il fut, par la volonté de l’excellent seigneur prince Richard et avec sa permission, appelé et acclamé à l’épiscopat par l’ensemble du clergé et du peuple (…) Il ne faut passer sous silence ni l’excellence avec laquelle il dirigea l’Eglise de Dieu quand il fut placé sur le siège épiscopal, ni les actes qu’il y accomplit ; il convient de confier à la plume un choix de quelques-uns d’entre eux.
A son entrée en charge, il n’y avait pas de palais épiscopal où il pût résider, aussi s’établit-il hors de la cité, dans une habitation appartenant à des moines ; il y demeura jusqu’à ce que, sur son ordre, fût achevé l’étage principal du palais qu’avait fait commencer, sans pouvoir le terminer, son prédécesseur Hérifrid, et dont l’évêque Betton avait ultérieurement un peu avancé la construction (…).
Lorsqu’il partit pour Rome prier pour son salut, il mérita, à force de suppliques, d’obtenir de Jean, le seigneur apostolique, des reliques du martyr Laurent et de sainte Eugénie. Il les emporta et, au milieu du clergé et du peuple venus en foule, les déposa dans l’église du protomartyr avec grand honneur et grande joie, rendant d’immenses grâces et louanges au Dieu tout-puissant, dont la généreuse munificence, malgré son peu de mérite, lui avait permis d’obtenir ces inestimables reliques des saints dans une région aussi lointaine.
Philippe de Commynes
(1447-1511). :
Mémoires Prologue
Monseigneur l’archevesque de Vienne, pour satisfaire à la requeste qu’il vous a plu me faire de vous escrire, et mettre par mémoire ce que j’ay sçu et connu des faits du feu roy Louis onziesme, à qui Dieu fasse pardon, nostre maistre et bienfaicteur, et prince digne de très-excellente mémoire, je l’ay fait le plus près de la vérité que j’ay pu et sçu avoir la souvenance.
Du temps de sa jeunesse ne sçauroye parler, sinon pour ce que je luy en ay ouÿ parler et dire : mais depuis le temps que je vins en son service, jusques à l’heure de son trespas, où j’estoye présent, ay fait plus continuelle résidence avec luy, que nul autre de l’estat à quoy je le servoye, qui pour le moins ay tousjours esté des chambellans, ou occupé en ses grandes affaires (…).
Philippe de Commynes - Fatale erreur du duc de Bourgogne. Livre 5 (1477).
VIII. (…) Le duc de Bourgogne, adverty de cette venue, tint quelque peu de conseil (combien qu’il ne l’avoit point fort accoustumé, mais usoit communément de son propre sens) ; et fut l’opinion de plusieurs, qu’il se retirast au Pont-à-Mousson, près de là, et laissast de ses gens ès places qu’il tenoit environ Nancy (…) Mais Dieu ne luy voulut faire cette grace que de recevoir ce sage conseil, ni connoistre tant d’ennemys logés de tous costés environ de luy ; et choisit le pire party, et avec paroles d’homme insensé, deslibéra d’attendre la fortune, nonobstant toutes les remonstrances qu’on luy avoit faites du grand nombre des Alemans, qui estoit avec ledit duc de Loraine, et aussi de l’armée du roy, logée près de luy (…).
Le prince et Dieu. Livre 5 (1477).
IX. Je serois assez de l’opinion de quelque autre que j’ay vu, c’est que Dieu donne le prince, selon qu’il veut punir ou chastier les subjets ; et aux princes les subjets, ou leurs courages disposez envers luy, selon qu’il les veut élever ou abaisser. Et ainsi sur cette maison de Bourgongne a fait tout égal ; car après leur longue félicité et grandes richesses, et trois grands princes bons et sages, précédens cestuy-cy, qui avoient duré six vingt ans et plus en bon sens et vertu, il leur donna ce duc Charles, qui continuellement les tint en grand guerre, travail et despense, et presque autant en temps d’hyver que d’esté, tant que beaucoup de gens, riches et aisés, furent morts et destruits par prisons en ces guerres (…) De tous cotés ay vu cette maison honorée, et puis tout en un coup, choir sens dessus dessous, et la plus désolée et deffaite maison, tant en prince qu’en subjets, que nul voisin qu’ils eussent. Et telles et semblables oeuvres a fait Nostre Seigneur, mesme avant que fussions nés, et fera encore après que nous serons morts ; car il faut tenir pour sûr, que la grande prospérité des princes ou leurs grandes adversités, procèdent de sa divine ordonnance.
Robert de Clari (c. 1170 – c. 1216) : La conquête de Constantinople
[13] (…) Les barons et les grands personnages qui s’étaient croisés consentirent aux propositions du doge, mais tous ceux de l’armée ne furent pas au courant de cette décision, hormis les plus grands personnages. Alors ils préparèrent tous ensemble leur voyage et leur flotte dans les moindres détails et ils prirent la mer. Chacun des grands seigneurs avait sa propre nef pour lui et ses gens, et son huissiser pour transporter ses chevaux. Quant au doge de Venise, il avait avec lui cinquante galères entièrement à ses frais. Celle où il se tenait était toute vermeille et portait une grande tente de soie vermeille ; quatre trompettes d’argent, devant lui, sonnaient, et des tambours menaient un joyeux vacarme. Tous les grands personnages, les clercs et les laïcs, les petits et les grands, manifestèrent une telle allégresse au départ qu’on n’avait jamais encore vu ni entendu de joie ni de flotte aussi exceptionnelles (…) Quand la flotte quitta le port de Venise, les navires, les dromons, les puissantes nefs et tant d’autres vaisseaux étaient si nombreux que c’était le spectacle le plus beau à regarder depuis le commencement du monde, car il y avait bien cent paires de trompettes tant d’argent que d’airain, qui toutes sonnèrent au départ, et tant de tambours et tambourins et d’autres instruments que c’était pure merveille (…)
[80] (…) Alors s’assemblèrent les grands personnages, les hommes puissants, et ils décidèrent entre eux, sans que les petites gens et les pauvres chevaliers de l’armée en sussent rien, qu’ils prendraient les meilleurs hôtels de la ville. C’est depuis ce moment qu’ils commencèrent à trahir les petites gens, à se comporter à leur égard avec déloyauté et en mauvais compagnon : ils le payèrent ensuite très cher, comme nous vous le dirons après. Ils envoyèrent prendre possession de tous les hôtels les meilleurs et les plus riches de la ville où ils s’installèrent avant que les pauvres chevaliers et les petites gens de l’armée s’en aperçussent. Dès que les pauvres gens en eurent connaissance, ils se précipitèrent alors à qui mieux mieux et prirent ce qu’ils pouvaient attraper.
Geoffroy de Villehardouin
(c. 1150 – c. 1212)
La conquête de Constantinople
III. Après, pristrent li baron un parlement à Soissons por savoir quant il voldroient movoir, et quele part il voldroient torner. A cele foiz ne se purent acorder porce que il lor sembla que il n’avoient mie encore assez genz croisiés. En tot cel an, ne passa onques deux mois que il n’assemblassent à parlement à Compiègne. Enqui furent tuit li conte et li baron qui croisié estoient. Maint conseil i ot pris et doné ; mais la fins du conseil si fu tele que il envoieroient messages les meillors que il poroient trover, et donroient plein povoir à eus de faire toutes choses, autretant com li seignor. De ces messages envoia Thiebauz li cuens de Champaigne et de Brie deus ; et Baudoins li cuens de Flandres et de Hennaut, deus ; et Loys li cuens de Blois, deus. Li message le comte Thebaut furent Joffrois de Vile-Hardoin li mareschaus de Champaigne, et Miles li Braibanz (…).
XV. Adonc furent departies les nefs et li uissier par les barons. Ha ! Dieu, tant bon destrier i ot mis ! Et quant les nefs furent chargiées d’armes et de viandes et de chevaliers et de serjanz, et li escu furent portendu environ des borz et des chastiaux des nefs, et les banières dont il avoit tant de belles. Et sachiez que il portèrent es nefs de perrières et de mangoniaus plus de trois cenz et toz engins qui ont mestier à ville prendre, à grant plenté.
Le journal d’un abbé au XVIIe siècle
Martin Gouffart
17
1666
Aoust
17. J’ay donné le baliage de St Denys à mon nepveu Coullemont, Le Brun ayant esté remercié.
26. J’ay célébré les obseques de Madame d’Onville… 1 pistolle.
Le chœur de Ville sur Hayne a esté redressé tout de nouveau ; a cousté…
En ce mois le feu a consommé plus de dix mil maisons en la ville de Londre en Angleterre ; une rue entiere à Gravelinne en Flandre.
Octobre
A St Ghislain, le feu a consommé 25 maisons.
Jour de St Denys. Monsieur de st Adrien a celebré. Le duc d’Havret, le comte Copigny et le baron de Lietbert viennent disner au refectoir.
Novembre
4. Le marquis Castel Rodrigo, gouverneur des Pays Bas a dedié la forteresse de Charle le Roy, qu’il fera sauter apres les Pasques.
16. Achepté une rente de unze l. sur l’heritage Bracquegnies à Obourg des hoirs Logeo.
25. Fus a Mons celebrer solennellement aux Oratoristes pour l’institution de la confrerie de l’Enfant Jesu.
François Hotman (1524-1590)
Franco-Gallia (1573) -
Prologue
(…) Il y a donques quelques mois, qu’ayant l’entendement tout fisché sur la consideration de ces extremes calamitez & miseres communes, je me pris à fueilleter tous les historiens François et Alemans qui ont escrit de l’estat de nostre France & tiray de leurs escrits ce petit recueil abbregé, contenant sommairement l’estat & la police, laquelle ils tesmoignent avoir eu pied ferme en nostre chose publique, l’espace de plus de mille ans : en quoy autant ou plus qu’en autre chose se monstre notoirement, que nos ancestres furent gens merveilleusement sages & advisez à bien dresser le gouvernement politic d’icelle, de sorte que je tien pour chose toute asseuree, que c’est là le seul & vray remede à tous nos maux, que de reformer nostre maniere de vivre au moule des vertus de ces grans personnages là & de reduire nostre estat corrompu, comme une musique desaccordee, à ce bel ancien accord qui fut du temps de nos Peres (…).
Francois Hotman
Franco Gallia
Les cités gauloises (1573
Ayant proposé d’escrire des coutumes & de la police de nostre France gauloise, autant comme il pourra servir pour l’usage de nostre chose publique & pour la commodité du temps d’aujourd’huy, il me semble qu’il sera bien de commencer à déduire quel fut l’ancien estat de la Gaule avant qu’elle futs assujettie et reduite en forme de province par les Romains (…).
Il faut donc entendre, avant que passer plus outre, que pour lors la Gaule n’estoit point toute entierement sujette à la domination & autorité d’un seul, qui la gouvernast en titre de Roy, ny n’avoit aussi chacune ville à part une forme de police purement populaire, c’est à dire, où le peuple eust souveraine puissance, ny ne mettoit le gouvernement entre les mains d’un petit nombre des plus notables & des plus gens de bien, mais toute la Gaule universellement estoit departie en Citez, ou Republiques, lesquelles ne se gouvernoyent pas toutes d’une même sorte. Car les unes estoient regies par un conseil composé des plus apparens & des plus nobles, qui avoyent la superintendance des affaires, les autres elisoyent des Roys. Mais toutes generalement s’accordoyent à observer une coustume. C’est que tous les ans en certain temps de l’annee, elles tenoyent une diette & assemblee generale de tout le pays où se deliberoyent les affaires d’Estat & concernans le bien universel de la chose publique. Et de ces Citez là, c’est-à-dire, Regions ou Provinces, comme Caesar le donne assez à entendre, Cornelius Tacitus en conte soixante & quatre au 3e livre de son histoire, lesquelles usoyent d’un mesme langage, de mesmes statuts, loix & coustumes & qui plus est, de mesmes Magistrats.
Juste Lipse (1547-1606)
Histoire miraculeuse de Nostre-Dame de Sichem
(1605)
Vu que dernierement je my en lumiere l’histoire de Nostre-Dame de Halle meritoirement feray je voir le jour encor à c’est cy, porté & poussé à ce faire, non seulement par personnages de grand merite & qualité, mais encor par le conseil & imitation des prelats de nostre religion, comme aussi par mon propre sentiment & affection. (…) Qu’a la saincte Vierge soit donnee nouvelle gloire & aux miracles les croyance, par ce moyen cy. Car je vous prie s’il y en a qui en choses si claires et manifestes je ne diray pas se monstrent mescroyants tout à faict, mais qui chancelent entre deux, voyre tant soit peu, qu’en dirons nous sinon qu’ils ne sont pas hommes, ou bien que volontairement & de gayeté de cœur ils ferment les yeux pour ne voir le soleil d’une si claire veritet. Quy ferment les yeux, puis qu’a nos yeux la pluspart de ces merveilles ont esté faictes. Quoy plus ? Par public commandement de l’illustrissime archevesque de Malines le Reverendissime evesque d’Anvers, Messire Jean Miree à faict inquisition & exacte recherche du tout.
★ 28. M. Le Fort, Histoire de St Vincent. Cfr texte 67. CHAPITRE IV.
Il y a beaucoup de Meres au monde,qui ne meritent pas vn nom fi doux & fiagreable, que celuy de Mere ,mais
plustot celuy d e marastre. Ce sont celles-là, lesquelles dés aussi-tost, qu'elles ont esclos de leur ventre leurs
petits enfans & poupons, au lieu de les alimenter, & leur donner la subsistence tirée de leur propre substance,
à̀ quoy elles sont obligées par la loy de nature, elles viennent à les abandonner bien fouuent & de veuë & d'affection,
les tenans serrez en des lieux les plus escartez de leurs appartemens, entre les bras des nourriffes inconnues &
estrangeres. (…) Omiguere considerant meurement de quelle importance estoit ce premier nourrissement & education,
n'oublia chose, qui fust du deuoir d'vne bonne Mere, durant l'enfance de son petit fils Madelgaire (…) Et il
Eft croyable, qu'elle-mesme l'alaitoit de son laict propre, fans emprunter la mamelle d'autruy.
Et lorsqu'on est paruenu à l'inuocation du nom de S. V I N C E N T , laquelle se chante en vne espece de contrepoinct,
appellé vulgairement faux-bourdon, les deux plus jeunes Chapellains en ordre de poffeffion, commencent à descendre
le sacré Corps, jusques à ce, que deux Chanoines, qui sont les derniers en la possession de leurs prebendes, le
puissent prendre, & le deualer és mains des Confreres de Saint V I N C E N T, pour le porter.
Jean Mabillon
(1632-1707)
Brèves réflexions sur quelques règles de l’histoire
Je n’aurois jamais pensé à parler des Regles de l’histoire, si je n’y avois esté engagé par la necessité de me deffendre. Il y a longtems que l’on fait des plaintes contre moy de vive voix et par écrit, et j’ay toujours résisté aux sollicitations que l’on m’a faites d’y repondre ; d’autant que j’ay cru que cela seroit Inutile. On m’accuse d’avoir retranché plusieurs Saincts que l’on a tenu jusqu’à présent de l’ordre. J’ay fait voir que je ne les avois pas retranchés, puisque j’ay donné leurs vies : mais que j’ay seulement temoigné qu’il n’estoit pas certain qu’ils en ayent esté, et que j’estois obligé a cet aveu. Mais comme l’on continue toujours à decrier de plus en plus ma conduite, j’ay cru qu’enfin il estoit necessaire de faire voir que je n’ay pas tout le tort que l’on pretend, et que j’aurois peché contre les Regles de l’histoire, si j’en avois usé autrement. Je n’espère pas neanmoins de convaincre tout le monde de ce que je diray, tous les esprits ne sont pas disposez egalement pour recevoir les memes veritez. Mais j’espère au moins que les personnes qui jugent des choses sans prejugé et de bonne foy se rendront a mes raisons : et que ceux qui travailleront apres moy dans de memes desseins seront affermis dans les veritables sentimens que doit avoir celuy qui trait de l’histoire.
Jean Mabillon
Fin 17
Brèves réflexions sur quelques règles de l’histoire
3. L’autorité
Apres avoir parlé des deux Regles qui rectifient l’entendement et la volonté pour la recherche de l’histoire, il faut parler des Regles sur lesquelles est appuyée la verité des choses passées.
La premiere et qui est presque Unique, est l’autorité. Nous ne pouvons connoistre les choses passéees que pour les avoir veuës, ou pour les avoir entendues des tesmoins digne de foy, ou pour les avoir leuës. Or quand il est question des choses anciennes, il n’y a proprement que l’autorité des Ecrivains qui nous ont devancez qui nous puissent rendre un temoignage assuré.
Ces auteurs sont ou contemporains ou voisins des contemporains ou posterieurs ou recens.
Quoy que le temoignage des Auteurs contemporains doivent estre d’un grand poids, on ne les doit pas neanmoins recevoir a l’aveugle. Nous y devons apporter une semblable précaution a celle que nous apportons aux discours que l’on nous a fait tous les jours : et c’est à la prudence d’un homme de bon sens, de juger par les circonstances des choses si ce qu’on luy dit est vraysemblable ou non. Il faut neanmoins avoüer que l’on ne doit pas apporter la meme sincerité dans le discernement de ce qu’a ecrit un Auteur ancien, qu’a l’egard de ce que l’on nous dit tous les jours dans le discours familier. Lorsqu’un homme ecrit, il s’applique avec beaucoup plus de circonspection a examiner la verité des choses qu’il doit laisser a la posterité qu’a ce qu’il ne dit qu’en passant. Mais neanmoins il ne faut pas tout recevoir a l’aveugle sous pretexte qu’un auteur contemporain l’a dit, il faut voir si c’est un homme qui soit d’ailleurs exact, s’il n’est point passionné pour un païs ou pour un estat particulier dont il parle ; et s’il n’est pas contredit par les autres historiens du tems ou par les circonstances des choses, dont nous avons d’ailleurs une certaine connoissance (…).
Lettres patentes de Marie-Thérèse établissant l’Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles.
16 décembre 1772.
(…) Nous érigeons et instituons ladite société en corps permanent, sous le titre d’Académie impériale et royale des sciences et belles-lettres, en lui assignant pour la tenue de ses assemblées la salle de notre bibliothèque royale que nous venons de faire adapter et ouvrir à l’usage du public.
Voulons, que les membres de cette Académie se conforment exactement au règlement attaché sous notre contre-scel, à la suite des présentes, tel que nous l’avons agréé pour déterminer plus particulièrement les objets, l’ordre et la forme de leurs assemblées, conférences et exercices.
Permettons par une suite de la confiance que nous avons dans la sagesse et dans les lumières des membres de cette Académie, qu’ils puissent faire imprimer, sans avoir recours à l’approbation des censeurs de livres, tant les écrits et productions littéraires qu’ils composeront eux-mêmes, que les mémoires qui, après avoir concouru pour les prix a distribuer chaque année, seront jugés dignes d’être communiqués au public, pourvu que ces écrits, productions et mémoires aient été examinés et approuvés par l’Académie. Agréons que ladite Académie puisse se choisir, pour l’impression de ces divers ouvrages, un libraire, auquel nous ferons expédier les privilèges convenables (…).
Art. X. Tous les ans, le 14 octobre, veille de la Sainte-Thérèse, patronne de l’auguste fondatrice de l’Académie, on tiendra une assemblée extraordinaire où l’on proclamera les auteurs des mémoires ou dissertations auxquels les deux prix, fondés par Sa Majesté, l’un pour la classe des sciences et l’autre pour celle des belles-lettres, auront été adjugés par l’Académie ; on déterminera ensuite les sujets des questions à proposer pour l’année suivante, et l’on finira la séance par la lecture d’un ou de plusieurs ouvrages sortis de la plume des académiciens.
Richard Simon
(1638-1712)
Histoire critique du texte du Nouveau Testament
Au reste, quoyque le Concile de Trente ait ordonné qu’on ne s’éloigneroit point des explications des Pères dans l’interprétation de l’Ecriture, il n’a pas pour cela deffendu aux particuliers de chercher d’autres explications lorsqu’il ne s’agit point de la créance. Au contraire, on peut dire qu’on ne s’est jamais tant appliqué à trouver des interprétations nouvelles du texte de la Bible, que depuis ce Concile. On n’a pas crû que les Pères eussent épuisé cette matière. C’est pourquoy j’ay rapporté librement dans le 3 livre mon sentiment touchant leurs Commentaires sur l’Ecriture ; j’ay marqué également leurs défauts & leurs perfections & enfin j’ay examiné leurs ouvrages selon les règles de la Critique, parce qu’il n’est point question dans ces endroits-là de ce qui regarde la créance. Cependant nous voyons aujourd’huy des personnes sçavantes qui se contentent de recueillir tout ce qu’ils trouvent dans les livres des Pères sur l’Ecriture, comme si les Pères avoient mieux réussi que les autres Interprètes de la Bible.
Ceux qui recherchent la vérité en elle mesme & sans préoccupation ne s’arrestent point au nom des personnes ny à leur antiquité, principalement lorsqu’il ne s’agit point de la Foy ;& en effet il est certain que la pluspart des Pères n’ont pas eu tous les secours nécessaires, ny mesme assés de temps pour approfondir les grandes difficultés qui se rencontrent dans l’Ecriture. Les commentaires des nouveaux Interprètes doivent estre préférés an beaucoup d’endroits à ceux des anciens (…). Il y en a peu qui se soient appliqués à cette sorte d’étude, & il n’y a eu mesme parmy les Latins que S. Jérôme qui ait esté capable de le faire. C’est pourquoy dans le dessein que j’ay de remarquer tout ce que j’ay cru nécessaire pour bien entendre l’Ecriture, il a été à propos de consulter les Commentaires des Juifs aussi-bien que ceux des Docteurs catholiques, afin que tout le monde fut instruit de la méthode qu’on a gardée jusqu’à présent tant dans la Synagogue que dans l’Eglise pour l’explication des livres sacrés ; j’ay mesme joint aux derniers les Autheurs Protestans & Sociniens, afin que l’on puissse profiter de leurs nouvelles découvertes (…).
Montesquieu
(1689-1755) :
De l’esprit des lois, livre XIV Chapitre II
L’air froid resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps ; cela augmente leur ressort, et favorise le retour du sang des extrémités vers le cœur. Il diminue la longueur de ces mêmes fibres ; il augmente donc encore par là leur force. L’air chaud, au contraire, relâche les extrémités des fibres, et les allonge ; il diminue dont leur force et leur ressort.
On a donc plus de vigueur dans les climats froids. L’action du cœur et la réaction des extrémités des fibres s’y font mieux, les liqueurs sont mieux en équilibre, le sang est plus déterminé vers le cœur, et réciproquement le cœur a plus de puissance. Cette force plus grande doit produire bien des effets : par exemple, plus de confiance en soi-même, c’est-à-dire plus de courage ; plus de connoissance de sa supériorité, c’est-à-dire moins de désir de la vengeance (…). Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. Si nous faisons attention aux dernières guerres, qui sont celles que nous avons le plus sous nos yeux, et dans lesquelles nous pouvons mieux voir de certains effets légers, imperceptibles de loin, nous sentirons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n’y ont pas fait d’aussi belles actions que leurs compatriotes, qui, combattant dans leur propre climat, y jouissoient de tout leur courage (…).
Voltaire
Lettre à l’abbé Dubos,
1738
Il y a longtemps que j’ai assemblé quelques matériaux pour faire l’histoire du siècle de Louis XIV. Ce n’est point simplement la vie de ce prince que j’écris, ce ne sont point les annales de son règne ; c’est plutôt l’histoire de l’esprit humain, puisée dans le siècle le plus glorieux à l’esprit humain.
(…) Il y a un chapitre pour la vie privée de Louis XIV ; deux pour les grands changements faits dans la police du royaume, dans le commerce, dans les finances ; deux pour le gouvernement ecclésiastique, dans lequel la révocation de l’édit de Nantes et l’affaire de la régale sont comprises ; cinq ou six pour l’histoire des arts, à commencer par Descartes et à finir par Rameau.
Je n’ai d’autres mémoires pour l’histoire générale, qu’environ deux cents volumes de mémoires imprimés que tout le monde connaît. Il ne s’agit que de former un corps bien proportionné à tous ces membres épars et de peindre avec des couleurs vraies, mais d’un trait, ce que Larrey, Limiers, Lamberti, Roussel, etc, etc. falsifient et délayent dans des volumes.
Abbé Raynal
(1713-1796)
Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Livre 1.
l n’y a point eu d’événement aussi intéressant pour l’espèce humaine en général, & pour les peuples de l’Europe en particulier, que la découverte du nouveau-monde (…) Alors a commencé une révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs, l’industrie & le gouvernement de tous les peuples. C’est à ce moment que les hommes des contrées les plus éloignées se sont rapprochés par de nouveaux rapports & de nouveaux besoins. Les productions des climats placés sous l’équateur, se consomment dans les climats voisins du pôle ; l’industrie du Nord est transportée au Sud (…) et partout les hommes ont fait un échange mutuel de leurs opinions, de leurs loix, de leurs usages, de leurs maladies, de leurs remèdes, de leurs vertus & de leurs vices.
(…) L’Europe a fondé par-tout des colonies ; mais connoît-elle les principes sur lesquels on doit les fonder ? Elle a un commerce d’échange, d’économie, d’industrie. Ce commerce passe d’un peuple à l’autre (…) Depuis qu’on connoît l’Amérique & la route du Cap, des nations qui n’étoient rien sont devenues puissantes ; d’autres qui faisoient trembler l’Europe, se sont affoiblies. Comment ces découvertes ont-elles influé sur l’état de ces peuples ? Pourquoi enfin les nations les plus florissantes & les plus riches ne sont-elles pas toujours celles à qui la nature a le plus donné ?
Augustin Thierry
Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands
(1825)
En terminant le récit des événements que le lecteur vient de parcourir, les chroniqueurs de race anglaise se livrent à des regrets vifs et touchants sur les misères de leur nation. « Il n’y a point à en douter, s’écrient les uns, Dieu ne veut plus que nous soyons un peuple, que nous ayons l’honneur et la sécurité ». D’autres se plaignent de ce que le nom d’Anglais est devenu une injure, et ce n’est pas seulement de la plume des contemporains que s’échappent de semblables plaintes : le souvenir d’une grande infortune et d’une grande honte nationale se reproduit de siècle en siècle dans les écrits des enfants des Saxons, quoique plus faiblement à mesure que le temps avance. Au quinzième siècle, on rattachait encore à la conquête la distinction des rangs en Angleterre ; et un historien de couvent, peu suspect de théories révolutionnaires, écrivait ces paroles remarquables : « S’il y a chez nous tant de distance entre les conditions diverses, on ne doit point s’en étonner, c’est qu’il y a diversité de races ; et s’il y a parmi nous si peu de confiance et d’affection mutuelle, c’est que nous ne sommes point du même sang ». Enfin, un auteur qui vivait au commencement du dix-septième siècle rappelle la conquête normande par ces mots : souvenir de douleur ; il trouve des expressions tendres en parlant des familles déshéritées alors et tombées depuis dans la classe des pauvres, des ouvriers et des paysans ; c’est le dernier coup d’œil de regret dans le passé sur l’événement qui avait amené en Angleterre des rois, des nobles et des chefs de race étrangère
Augustin Thierry
Récits des temps mérovingiens
(1840)
Pendant que le fils du roi Hilperik, sans asile dans le royaume de son père et dans le royaume de son épouse, errait à travers les bruyères et les forêts de la Champagne, il n’y avait guère en Neustrie qu’un seul homme qui eût le courage de se dire hautement son ami. C’était l’évêque de Rouen Praetextatus, qui, depuis le jour où il avait tenu le jeune prince sur les fonts de baptême, s’était lié à lui d’un de ces attachements dévoués, absolus, irréfléchis, dont une mère ou une nourrice semble seule capable. L’entraînement de sympathie aveugle qui l’avait conduit à favoriser, en dépit des lois de l’Eglise, la passion de Merowig pour la veuve de son oncle ne fit que s’accroître avec les malheurs qui furent la suite de cette passion inconsidérée. Ce fut au zèle de Praetextatus que, selon toute probabilité, le mari de Brunehilde dut les secours d’argent au moyen desquels il
parvint à s’échapper de la basilique de Saint-Martin de Tours et à gagner la frontière d’Austrasie.
. Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos
: Introduction aux études historiques
(1897) fin 19
L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables : il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire : c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire.
Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus loin. Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un point d’histoire, quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est donc une des parties, logiquement la première, et une des parties principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (Heuristik), commode parce qu’il est bref. Est‑il utile de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique ? Non, sans doute. Il va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est‑à‑dire si l’on ne sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données insuffisantes : des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait pas de documents par lesquels ceux qu’il avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis, complétés ou ruinés (…).
Friedrich Engels
La guerre des paysans en Allemagne
(1850)
L'industrie allemande avait connu, au cours des XIVe et XVe siècles, un essor considérable. A l'industrie locale, rurale et féodale s'était substituée l'industrie corporative des villes, produisant pour un marché élargi, et même pour des marchés assez lointains. Le tissage de lainages grossiers et de la toile était devenu une industrie permanente et très répandue. On fabriquait même déjà, à Augsbourg, des tissus de laine assez fins ainsi que des soieries. A côté du tissage, s'était développée en particulier cette industrie proche de l'art, qui trouvait un aliment dans le luxe ecclésiastique et séculier de la fin du moyen âge : celle des joailliers, des statuaires, des sculpteurs, des graveurs sur cuivre et sur bois, des armuriers, des médailleurs, des tourneurs, etc. (…)
Le clergé, représentant de l'idéologie féodale du moyen âge, ne se ressentait pas moins du bouleversement historique. L'invention de l'imprimerie et l'extension des besoins du commerce lui avaient enlevé le monopole, non seulement de la lecture et de l'écriture, mais aussi de la culture supérieure (…) Il commença à devenir en grande partie superflu, ce qu'il confirmait d'ailleurs lui-même par sa paresse et son ignorance sans cesse croissantes. Mais plus il devenait superflu, plus il devenait nombreux – grâce à ses énormes richesses qu'il augmentait encore constamment par tous les moyens possibles
Le clergé se divisait lui-même en deux classes tout à fait distinctes. La hiérarchie ecclésiastique féodale constituait la classe aristocratique : les évêques et les archevêques, les abbés, les prieurs et autres prélats. Ces hauts dignitaires de l'Eglise étaient ou des princes d'Empire eux-mêmes, ou des seigneurs féodaux dominant, sous la suzeraineté d'autres princes, de vastes territoires avec de nombreux serfs et corvéables. Non seulement ils exploitaient leurs sujets aussi impitoyablement que la noblesse et les princes, mais ils s'y prenaient d'une façon plus cynique encore (…)
La fraction plébéienne du clergé se composait des curés des villages et des villes. Ils étaient en dehors de la hiérarchie féodale de l'Eglise, et ne participaient en aucune façon à ses richesses (…) C'est pourquoi ils étaient beaucoup plus mal payés et leurs prébendes étaient la plupart du temps très minces. D'origine bourgeoise ou plébéienne, ils étaient assez près de la situation matérielle de la masse pour conserver, malgré leur état de prêtres, des sympathies bourgeoises et plébéiennes. La participation aux mouvements de l'époque, qui n'était qu'exception chez les moines, était de règle chez eux. Ils fournirent les théoriciens et les idéologues du mouvement, et un grand nombre d'entre eux, représentants des plébéiens et des paysans, moururent pour ce fait sur l'échafaud. Aussi la haine du peuple contre les prêtres ne se tourne-t-elle que rarement contre eux.