UE : Approche Fonctionnelle – Notes complètes

Définition des TCC et démarche expérimentale

  • Les Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC) = application de la psychologie scientifique au soin psychologique.
    • Utilisation de connaissances et de méthodes validées empiriquement.
    • Objectif : prise en charge des troubles psychologiques par une démarche expérimentale (observer – formuler une hypothèse – tester – réajuster).
  • Déroulement typique d’une TCC :
    • Prise de contact et alliance thérapeutique.
    • Étude des buts et de la motivation au changement.
    • Analyse Fonctionnelle (AF) = phase initiale, à la fois diagnostic clinique et diagnostic comportemental.
    • Restitution au patient (psycho-éducation).
    • Formulation d’hypothèses + hiérarchisation des priorités.
    • Mise en œuvre de stratégies thérapeutiques.
    • Évaluation systématique de l’efficacité.
    • Prévention de la rechute.
  • Processus itératif :
    • Theˊrapietest\text{Thérapie} \rightarrow \text{test}
    • Efficaciteˊ / symptoˆmeseˊvaluation\text{Efficacité / symptômes} \rightarrow \text{évaluation}
    • Hypothèses confirmées ? → maintien ; hypothèses infirmées ? → nouvelle AF.

Analyse Fonctionnelle (AF) : définition et buts

  • « Observation du comportement directement ou indirectement quantifiable ; précision des conditions de déclenchement et de maintien. »
  • Buts principaux :
    • Recueillir les informations nécessaires pour élaborer des hypothèses sur :
    • Facteurs d’apparition.
    • Facteurs de maintien.
    • Isoler, pour chaque comportement problème, des variables opérationnelles : où, quand, fréquence, intensité, avec qui, conséquences sur le sujet et l’environnement.
    • Construire une formulation singulière permettant de personnaliser la thérapie.
  • Une AF bien conduite = fondement de toute TCC ; sans AF approfondie on retombe sur une « technique appliquée sans réflexion » (critique fréquente des détracteurs).

Deux grandes parties de l’AF

  • Diachronie (histoire) :
    • Facteurs biologiques, génétiques, développementaux, familiaux, sociaux, culturels…
    • Permet de replacer le trouble dans la trajectoire de vie.
  • Synchronie (ici-et-maintenant) :
    • Déclencheurs actuels.
    • Mécanismes de maintien.

Objectifs pratiques et intérêts pour chacun

  • Pour le patient :
    • Compréhension plus claire du trouble : ce qu’il fait / ne fait plus / pense / ressent (topographie, fréquence, intensité, durée).
    • Repérer la dynamique : éléments à changer vs éléments qui maintiennent.
  • Pour le thérapeute :
    • Trame systématique pour les premiers entretiens.
    • Base pour formuler l’hypothèse fonctionnelle et élaborer un programme thérapeutique sur mesure.
  • Outils de recueil :
    • Entretiens cliniques semi-directifs.
    • Agendas, grilles d’observation, auto-monitoring.
    • Questionnaires psychométriques.

Grilles d’Analyse Fonctionnelle majeures

1. Grille 77 dimensions de Kanfer & Saslow (1969)

  • ① Analyse du comportement problème (CP)
    • Excès (p.ex. TOC) ou déficit (p.ex. phobie sociale) ?
    • Formes possibles de comportements adéquats.
  • ② Clarification de la situation-problème
    • Antécédents : où ? quand ? avec qui ? circonstances ?
    • Conséquences : renforcements R+R^+, RR^-, bénéfices secondaires, impacts sur l’entourage.
  • Motivations / renforçateurs
    • Origine des renforçateurs dans l’histoire personnelle.
    • Renforcements possibles à mobiliser pour le changement.
  • ④ Analyse développementale
    • Passé biologique, socio-culturel, familial.
    • Changements récents ? ancienneté du CP ?
  • ⑤ Analyse de l’autocontrôle
    • Moyens actuels : recours à l’entourage, médicaments, stratégies déjà testées.
  • ⑥ Analyse des relations sociales
    • Famille, amis, travail/école.
  • ⑦ Analyse des normes actives
    • Impact des normes culturelles et environnementales sur le CP.
  • Avantages : très complète, première forme historique d’AF.
  • Limites : trop exhaustive, souvent vécue comme un questionnaire peu interactif.

2. Modèle SORC (Lazarus)

  • SS = Stimulus (antécédent externe).
  • OO = Organisme (variables internes : cognitions, émotions, facteurs biologiques).
  • RR = Réponse (comportement observable et réactions physiologiques).
  • CC = Conséquence (renforcements, punitions, feedback social).
  • Vision dynamique en boucle : SORC(retour sur O)S \rightarrow O \rightarrow R \rightarrow C \rightarrow (\text{retour sur } O).

3. Cercle vicieux (Cungi)

  • Mise en évidence des boucles d’auto-renforcement : pensées ↔ émotions ↔ comportements ↔ sensations.
  • Travail thérapeutique = briser au moins un maillon du cercle.

4. BASIC-IDEA (Lazarus, multidéterminisme)

  • BB Behavior
  • AA Affect
  • SS Sensation
  • II Imagery
  • CC Cognition
  • II Interpersonal
  • DD Drugs (substances, biologie)
  • EE Expectations (objectifs, motivation)
  • AA Attitudes (croyances profondes, valeurs)
  • Permet de balayer l’ensemble du champ d’intervention potentiel.

5. SECCA (parties diachronique & synchronique)

  • Spécifique aux troubles anxieux/émétiques ; souligne :
    • Données structurales (tempérament, génétique).
    • Facteurs déclencheurs initiaux.
    • Facteurs historiques de maintien.
    • Événements précipitants.
    • Comorbidités, traitements antérieurs.
    • Analyse synchronique type SECCAS\,E\,C\,C\,A (Situations – Emotions – Cognitions – Comportements – Anticipations).

Exemples cliniques détaillés

A. Phobie du vomi (SECCA synchronique)

  • Situations :
    • Matin de semaine, trajet tram → collège, 2ᵉ heures de cours.
    • Facteurs aggravants : chaleur, foule, devoirs sur table, regard d’autrui, petit-déjeuner.
  • Emotions/Physio :
    • Angoisse, stress, tristesse ; nauseˊesvomissement\text{nausées} \rightarrow \text{vomissement}, boule au ventre, tension musculaire.
  • Cognitions :
    • « Je vais forcément vomir », « on va se moquer » → images humiliantes (surnom « vomito »).
  • Comportements :
    • Vomissement volontaire dans une ruelle / WC → soulagement physiologique et anxiolytique (renforcement négatif).
    • Évitements : ne pas déjeuner, s’isoler du groupe, homéopathie, chewing-gum menthe.
  • Conséquence :
    • Soulagement court terme, maintien long terme du schéma (renforcement ↗ PA négative).
  • Stratégies auto-gérées : respiration abdominale, distraction cognitive, efficacité partielle.

B. Dermatillomanie (SORC + Cercles vicieux)

  • SS : peau nue le matin (stimulus).
  • OO :
    • Honte, tension, stress.
    • Cognitions : « c’est l’horreur », « il faut que ce soit lisse ».
  • RR : direction salle de bain ; miroir grossissant ; triturage des imperfections ; nettoyage ++ ; maquillage (≃ 2h2\,h).
  • CC :
    • Cicatrices durables → sentiment d’échec → renforcement du besoin de « corriger » (boucle vicieuse).
  • Évitement des expositions (piscine, sport, camping) → non-correction des croyances dysfonctionnelles sur le regard d’autrui.

C. Agoraphobie (BASIC-IDEA)

  • BB : évitement des foules, garde euphytose/téléphone, plan d’évacuation.
  • AA : peur 9/109/10, désespoir 9/109/10.
  • SS : transpiration, tremblements, palpitations, sensations d’engourdissement.
  • II : image de soi suffoquant, moquée, perçue comme « folle ».
  • CC : pensée « je risque de mourir ou devenir folle ».
  • II (Interpersonal) : sorties seulement avec proches au courant ; isolement relationnel.
  • DD : euphytose, homéopathie, aucune substance psychoactive.
  • EE : attentes — ne plus faire de crises, avoir confiance, sortir partout.
  • AA (Attitudes) : motivation forte, bon insight → TCC indiquée.

Processus d’évaluation et de rétro-action

  • Chaque intervention = test d’hypothèse.
  • Donnée quantitative : échelles SUD, fréquences/ durées, journaux de bord.
  • Si symptôme ↓ et hypothèses confirmées → poursuivre.
  • Si non → retour à l’AF, réévaluation des variables.

Implications et bonnes pratiques

  • Ethique : informer le patient, valider son vécu, co-construction de l’AF.
  • Philosophie : approche empirique, falsifiable, centrée sur l’ici-et-maintenant sans négliger l’histoire de vie.
  • Pratique :
    • Utiliser un support visuel (tableau, schéma) pour rendre l’AF « parlante ».
    • Réévaluer régulièrement (prévention de la rechute).
    • Intégrer facteurs biologiques (médicaments) et contextuels (culture, normes).

Liens avec autres cours / principes fondamentaux

  • Conditionnement classique (Pavlov) : stimulus ↔ réponse conditionnée.
  • Conditionnement opérant (Skinner) : rôle des conséquences R+R^+ / RR^-.
  • Modèle cognitif de Beck : pensées automatiques ↔ émotions ↔ comportements.
  • Théorie de l’autoefficacité (Bandura) : importance des croyances de contrôle.

Points numériques / statistiques

  • Dimensions de Kanfer & Saslow : 77.
  • Cotations d’intensité émotionnelle (ex. peur 9/109/10).
  • Durée d’un rituel dermatillomanie : 1h+1h1\,h + 1\,h maquillage.

Résumé opérationnel

  • AF = socle de toute TCC : comprendre avant d’intervenir.
  • Choisir la grille adaptée (Kanfer, SORC, BASIC-IDEA, SECCA…) selon :
    • Nature du trouble.
    • Dimensions à approfondir.
    • Profil motivationnel du patient.
  • Délivrer au patient une synthèse lisible pour favoriser l’adhésion.
  • Utiliser l’AF comme boussole tout au long du traitement : elle évolue avec les données recueillies.