RI-C2
Concepts clés et cadres d'analyse des relations internationales
Introduction et Cadre d'Analyse des Relations Internationales
Objectif de la séance : Introduire les concepts, les notions clés et les cadres d'analyse qui seront utilisés tout au long du cours pour étudier les relations internationales (RI).
Champs d'application : Ces outils s'appliquent aussi bien à l'étude des conflits armés (partie du professeur Fabien) qu'au développement, aux coopérations financières et commerciales internationales (partie du professeur Dietrich et de Cédric Fanneur).
Structure de la séance : * Première partie : Présentation du cadre d'analyse basé sur le manuel de Frieden, Lake and Shultz. * Deuxième partie : Introduction à la théorie des jeux, plus interactive, pour illustrer les contraintes de la coopération.
Précisions terminologiques pour l'examen : * La plupart des concepts ont été traduits en français. * Exception : Le concept de "Bargaining" est conservé en anglais car la traduction par "négociation" est jugée peu optimale vis-à-vis du sens technique précis en RI. * Les lectures sont en anglais, mais l'examen et les concepts clés utilisés en cours seront en français.
La Question Fondamentale des Relations Internationales
Problématique centrale : Pourquoi les États et les autres acteurs politiques agissent-ils comme ils le font sur la sphère internationale ?
Questions dérivées : * Quelles sont les causes et les effets des conflits ? * Quels mécanismes régissent le système international (structures, règles, coutumes) ? * Quelles motivations (sécurité, pouvoir, richesse économique) affectent les acteurs ? * Quelles sont les sources et les formes de coopération (environnement, droits de l'homme, traités de paix) ?
Distinction disciplinaire : * Relations Internationales (phénomène) : Les relations entre États souverains et autres acteurs (souvent appelé "World Politics" dans le manuel). * Relations Internationales (discipline) : Une sous-discipline de la science politique traitant des relations de pouvoir à l'échelon international.
Caractéristique essentielle : L'Anarchie : * Le système est anarchique car il n'existe pas d'acteur supranational capable d'imposer ses règles aux autres par la force. * Conséquences : 1. La coordination et la coopération sont difficiles car la triche est possible. 2. La résolution des conflits est complexe : contrairement au niveau domestique où l'on se tourne vers les tribunaux, les organismes internationaux de résolution sont volontaires. 3. Incitation à la coercition et à l'usage de la force pour atteindre des buts politiques. * L'anarchie est au cœur de toutes les perspectives théoriques (sécuritaires, idéologiques ou économiques), bien que son interprétation varie selon que l'État cherche le pouvoir ou le bien-être économique.
Le Cadre d'Analyse : Intérêts, Interactions et Institutions
Ce cadre est organisé autour de trois concepts clés :
Les Intérêts : * Les objectifs que les acteurs cherchent à atteindre via leurs actions politiques. * Exemples : Sécurité, richesse économique, promotion des droits de l'homme, protection de l'environnement.
Les Interactions : * La manière dont le choix des acteurs se combine pour déboucher sur des résultats politiques ("outcomes"). * C'est un phénomène multilatéral (réponse agrégée aux choix de différents acteurs). * Exemples d'interactions : Négociations sur la dette grecque (2015) au sein de l'UE, traité de paix entre les FARC et la Colombie à La Havane (2016).
Les Institutions : * Les règles qui structurent les interactions entre les acteurs (souvent spécifiques à un domaine). * Elles peuvent être volontaires ou imposées via des coûts.
Les Acteurs des Relations Internationales
Nature du choix des acteurs : C'est une décision subjective du chercheur qui dépend du problème étudié, de la théorie appliquée et du niveau d'analyse.
Typologie des acteurs : * États et gouvernements : Acteurs prépondérants disposant de la coercition physique. * Agences gouvernementales : Ministères de la Défense, des Affaires étrangères, Banques centrales, Fonds souverains. * Organisations Internationales (OI) : UE, ONU, Banque mondiale, FMI, Union Africaine (UA). * Acteurs privés / ONG : Human Rights Watch, Transparency International, grandes entreprises (Nestlé, grandes banques). * Individus : Chefs d'État et leur psychologie. * Acteurs non étatiques violents : Groupes armés, mouvements sociaux, groupes terroristes, crime organisé.
Définition de l'État : * Frieden, Lake and Shultz : Une autorité politique capable de définir et exécuter des lois sur un territoire spécifique. * Max Weber : Un organisme qui détient le monopole de la violence physique légitime. * Souveraineté : Concept de suprématie politique et légale sur un territoire.
Analyse des Intérêts et Rationalité
Hypothèse d'Acteur Unitaire : Pour simplifier l'analyse, on ignore souvent les divisions internes (partis, agences) pour considérer que l'acteur parle d'une seule voix.
Rationalité Stratégique : On suppose que les acteurs cherchent à maximiser leurs intérêts en fonction de leurs perceptions et des informations disponibles.
Transitivité des Préférences : Les intérêts sont classés de manière ordinale. * Si un acteur a trois objectifs , et , et qu'il préfère à et à , alors par transitivité, il préfère à . * Modèle de classement : .
Exemple : L'invasion de l'Ukraine par la Russie : * Objectif 1 () : Prendre le contrôle total de l'Ukraine pour empêcher son rattachement à l'Ouest (Échec). * Objectif 2 () : Installer un régime subversif favorable à Moscou via des négociations au Bélarus (Échec). * Objectif 3 () : Reconnaissance internationale des territoires conquis (Zaporija, Kherson, Donbass) et démilitarisation de l'Ukraine (Objectif actuel).
La Dynamique des Interactions : Coopération et Bargaining
Action stratégique : L'acteur anticipe les intérêts et les choix des autres pour maximiser sa propre utilité.
Défis : L'information est souvent limitée, ce qui mène à des erreurs de perception ("misperceptions") causant des conflits.
1. La Coopération
Interaction où les acteurs adoptent des stratégies qui ne nuisent à personne et bénéficient à au moins un acteur (jeu à somme positive).
La Frontière de Pareto : Représente le gain maximum possible à travers la coopération.
Exemple : Lutte contre les pandémies : * Situation (Autarcie) : Les États agissent seuls. * Situation optimale : Système international de détection, recherche de vaccins et gestion coordonnée des voyages pour limiter les coûts.
Barrières à la coopération : Inégalité de la distribution des coûts et gains ; possibilité de faire défection (tricher).
Deux formes de coopération : * Coordination : Pas d'incitation à tricher, besoin de standards communs (ex: protocole TCP/IP pour internet, normes de paiement, écartement des voies ferroviaires). * Collaboration : Incitation à la défection pour profiter des biens publics sans en payer le coût proportionnel (ex: accords de libre-échange, alliances militaires, protection de l'environnement).
2. Le Bargaining (Négociation)
Interaction à somme nulle le long de la frontière de Pareto : tout gain pour un acteur est une perte pour l'autre.
Exemples : Disputes territoriales, sièges d'organisations internationales (Genève vs Europe de l'Est pour certains services du HCR).
Le Pouvoir Relatif : Détermine la capacité d'obtenir des concessions. Il dépend des capacités matérielles (militaires, économiques) et de la détermination (vitesse à laquelle on est prêt à supporter des coûts).
Le Point de Réversion (ou Statu Quo) : Résultat si aucune entente n'est trouvée. Si le statu quo est coûteux pour un acteur, il est en position de faiblesse.
Stratégies de Bargaining : 1. Coercition : Menace ou usage de la force/sanctions économiques. 2. Outside Options (Options alternatives) : L'acteur peut obtenir une solution avec un acteur si l'acteur ne fait pas de concessions. * Exemple du pétrole russe (2022-2023) : L'UE a imposé des restrictions sur le pétrole russe. La Russie a utilisé l'outside option en se tournant vers l'Inde et la Chine, acceptant un "discount" (prix plus bas que le marché mondial) pour compenser les pertes européennes.
Les Institutions Internationales
Définition : Règles connues et partagées qui structurent les interactions.
Différence entre Institution et Organisation : * L'institution désigne les règles (pouvoir exécutif, législatif, droit de la mer). * L'organisation (ONU, Parlement) est le visage ou l'acteur qui émerge de ces règles.
Rôle des institutions : 1. Réduire l'incertitude : Définir des normes de comportement (ex: Convention des Nations Unies sur le droit de la mer définissant les Zones Économiques Exclusives). 2. Vérifier la conformité : Autodéclarations, inspections intrusives (ex: AIEA pour le nucléaire civil, ECRI du Conseil de l'Europe contre le racisme). 3. Résolution des différends : Arbitrage ou délibération (ex: organe de règlement des différends de l'OMC).
Biais institutionnel : Les institutions reflètent les rapports de force lors de leur création (ex: droit de veto des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, vainqueurs de 1945).
Inertie institutionnelle : On ne modifie pas souvent les règles car c'est compliqué. Exemple : La Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés est jugée inadéquate (ne couvre pas le climat ou le genre), mais renégocier risquerait d'aboutir à un texte plus restrictif.
Théorie des Jeux : Le Dilemme du Prisonnier
Puzzle central : Pourquoi la coopération est-elle difficile même quand tout le monde y a intérêt ?
Le Dilemme du Prisonnier : * Deux suspects interrogés séparément. * Si les deux se taisent (coopération) : 1 mois de prison chacun. * Si l'un dénonce et l'autre se tait : Celui qui dénonce est libre, l'autre prend 1 an. * Si les deux se dénoncent (défection) : 3 mois de prison chacun. * Résultat : La peur d'être exploité et la tentation de gagner mènent à une défection mutuelle, bien que le résultat collectif soit sous-optimal.
Application économique (Guerre commerciale Chine/USA) : * Les deux pays préfèrent le libre-échange au niveau collectif. * Cependant, chaque État a une stratégie dominante qui consiste à mettre des tarifs hauts pour éviter d'être exploité par les tarifs de l'autre. * Un acteur rationnel a des préférences : (où 4 est la tentation de gain maximal et 1 la peur de l'exploitation).
Surmonter le Dilemme : Itération et Information
Jeu unique : La défection est presque inévitable.
Jeu itératif (répété) : * Permet le développement de la stratégie "Tit-for-Tat" (Donnant-donnant). * On coopère au premier tour, puis on imite le comportement précédent du partenaire. * Ceci crée un équilibre coopératif stable.
Le rôle de la communication : L'échange d'informations et la discussion des motivations réduisent la peur de l'exploitation et facilitent des résultats désirables.
Questions & Discussion
Question sur les élites corrompues : Comment considérer les intérêts de l'État si les élites cherchent leur propre gain ? * Réponse : Cela dépend du niveau d'analyse choisi. On peut soit étudier la maximisation des gains individuels des élites, soit (pour simplifier) ignorer cet aspect pour se focaliser sur les intérêts macro-économiques ou sécuritaires du pays.
Question sur la langue des lectures : * Réponse : Le manuel est en anglais, ce qui est essentiel pour les études futures (Master), mais les cours et l'examen sont en français. L'IA peut aider à la traduction, mais une lecture proactive est encouragée.