A.J. Ayer et la Critique Empiriste Logique de l'Éthique
Introduction à la critique de la philosophie morale
Contexte de la philosophie morale classique : Historiquement, la grande tradition de la philosophie morale s'est attachée à construire des théories normatives. Ces théories ont pour fonction d'orienter les conduites humaines en définissant les notions de "bien" et de "juste".
L'émergence d'un regard critique : Certains philosophes ont développé des critiques sévères envers ces entreprises normatives.
Friedrich Nietzsche : Philosophe allemand connu pour sa critique dévastatrice des théories morales de Immanuel Kant et des utilitaristes.
Critique radicale de l'éthique : D'autres penseurs, dans un style moins flamboyant mais tout aussi radical, soutiennent que l'éthique, en tant que branche de la connaissance, ne relève pas de la philosophie.
Transfert disciplinaire : Selon cette seconde approche, l'éthique devrait relever des sciences sociales et des sciences humaines, telles que la sociologie et la psychologie.
Alfred Jules Ayer et l'ouvrage « Langage, vérité et logique »
Présentation du philosophe : Alfred Jules Ayer est un philosophe britannique dont l'œuvre marquante est intitulée Langage, vérité et logique (titre original : Language, Truth and Logic), publiée en 1936.
Le Chapitre 6 : Dans ce chapitre spécifique, Ayer développe une critique radicale des prétentions de la philosophie morale. Pour comprendre ses arguments, il est nécessaire de situer son œuvre dans le cadre de l'empirisme logique.
L'empirisme logique (ou positivisme logique)
Définition et contexte historique : L'empirisme logique est un courant de pensée dominant de la première moitié du XXe siècle.
Membres influents :
Rudolf Carnap.
Moritz Schlick.
Ludwig Wittgenstein (dans sa période de jeunesse).
La philosophie comme activité d'analyse : Pour ce courant, la philosophie n'a pas pour but de produire des vérités spéculatives qui concurrenceraient les sciences.
Fonction selon Ayer : Clarifier les propositions de la science en exposant leurs relations logiques.
Objet d'étude : Le philosophe ne doit pas se concentrer sur la réalité ou le monde lui-même, mais sur le langage (propositions et énoncés qui prétendent décrire le monde).
Le critère de signification et la « police du langage »
Les conditions de signification : L'empiriste logique s'interroge sur les conditions qu'un énoncé doit remplir pour avoir un sens. Dire quelque chose ne suffit pas pour que l'énoncé véhicule une connaissance.
La bipolarité vérité/fausseté : Pour être signifiant, un énoncé doit pouvoir être déclaré soit vrai, soit faux.
Exemple signifiant : « Napoléon n'est jamais allé à Sainte-Hélène ». C'est une proposition fausse, mais elle a du sens car elle renvoie à un fait vérifiable.
Exemple insensé (Martin Heidegger) : Dans Introduction à la métaphysique, Heidegger écrit : « La langue était présente à leur être-là comme départ dans l'être ». Pour Ayer, cet énoncé n'est ni vrai ni faux ; il est tout simplement dépourvu de sens (insensé).
La mission d'épuration : La tâche de la philosophie est d'épurer le langage de ses usages incorrects pour distinguer :
La science : Produit de véritables connaissances.
Les pseudo-sciences : Prétendent produire des connaissances mais utilisent un langage défaillant.
Critique de la métaphysique : Ayer affirme que les affirmations métaphysiques n'ont aucun sens.
Analogie avec la poésie : Il compare les métaphysiciens aux poètes, notant avec ironie que les "non-sens" des poètes sont volontaires, contrairement à ceux des métaphysiciens.
Distinction entre énoncés analytiques et synthétiques
1. Les énoncés analytiques (Relations d'idées) :
Définition : Ils concernent la logique et les mathématiques.
Caractéristiques : Ils ne disent rien sur le monde empirique. Ils sont posés comme étant et de par leur seule forme.
Immunité : Aucune expérience sensible ne peut les démentir.
2. Les énoncés synthétiques (Matières de fait) :
Définition : Ils renvoient à l'expérience et au monde des sens (monde empirique).
Statut : Ce sont des hypothèses sur la réalité qui prétendent nous informer.
Le critère de vérifiabilité d'Ayer :
Citation verbatim : « Il est exigé d'une hypothèse empirique non pas qu'elle soit vérifiable d'une manière concluante mais que quelques expériences sensorielles puissent être invoquées pour la détermination de sa vérité ou de sa fausseté ».
Application (Vie extraterrestre) : L'affirmation « Il existe de la vie ailleurs sur une autre planète » est signifiante. Bien que nous ne puissions pas encore la vérifier faute de technologie, nous pouvons concevoir des observations sensorielles qui permettraient de trancher sa valeur de vérité ( ou ).
Le sort de la philosophie éthique
Des pseudo-propositions : Comme la métaphysique, l'éthique échoue au test de vérifiabilité. Les énoncés éthiques sont considérés comme des pseudo-propositions.
Les concepts éthiques : Ayer les qualifie de "pseudo-concepts". Ils sont :
Indéfinissables.
Irréductibles à des énoncés empiriques.
Conséquences épistémologiques : Puisque seuls les énoncés empiriques (synthétiques) nous apprennent quelque chose sur le monde, et que l'éthique s'en détache :
L'éthique ne véhicule aucune connaissance.
Elle ne peut être dite vraie ou fausse.
Elle est officiellement disqualifiée car elle est non signifiante (dépourvue de sens cognitif).