On ne badine pas avec l'amour - Acte 1, scène 2

Séquence 2 - Objet d'étude théâtre - On ne badine pas avec l'amour - MUSSET

E.L. - Les retrouvailles de Camille et Perdican (Acte 1, scène 2)

  • Amorce : Début XIXème siècle = romantisme.
    • Théâtre romantique désireux de rompre avec le drame bourgeois du XVIIIème siècle.
    • Victor Hugo et la préface de Cromwell : manifeste du théâtre romantique.
      • Veut disloquer << ce grand niais d'alexandrin >>.
      • Veut rompre avec la règle de l'unité : règle des 3 unités (temps, lieu, action).
      • Veut rompre avec la règle de l'unité de registre : le drame romantique mêle comique et tragique, burlesque et sublime.

Alfred de Musset

  • Écrit des pièces non destinées à être représentées (difficulté dans le concept du décor).
    • Cf. le titre du recueil de pièces : Spectacle dans un fauteuil.
  • S'illustre dans le genre du « proverbe » : On ne badine pas avec l'amour.
    • Publié en 1834 et joué en 1864.
  • Œuvre nourrie par le drame de la rupture entre George Sand et Musset.
    • Douleur éprouvée par Musset alimente son œuvre.

Situation de l'extrait

  • Scène précédente (= scène d'exposition), le chœur a présenté les personnages principaux, Camille et Perdican, et les enjeux de l'intrigue à travers leur gouvernante et gouverneur, Dame Pluche et Maître Blazius, avec une tonalité comique.
  • Cette scène : retrouvailles entre Camille et Perdican longtemps séparés (ils se sont quittés enfants, ils se retrouvent adultes).
    • Le spectateur/lecteur est en attente de cette rencontre annoncée précédemment et organisée et voulue par le baron et Bridaine.
    • Les jeunes gens arrivent avec des intentions divergentes qui vont les conduire à des faux pas, des maladresses, signant l'échec des projets du baron.

Problématique

  • Comment le langage dramatique de Musset détourne le topos de la scène de rencontre amoureuse ?
  • En quoi cette scène d'exposition annonce-t-elle la suite et/voire l'échec final ?

Mouvements du texte

  1. Lignes 1-7 : les premiers faux pas des retrouvailles.
  2. Lignes 8-15 : un aparté de commentaires déçus entre le baron et Maître Bridaine.
  3. Lignes 16-29 : deux univers irréconciliables, deux personnages diamétralement opposés.
1. Lignes 1-7 : les premiers faux pas des retrouvailles
a. La volonté du baron de rapprocher les deux jeunes gens
  • Enthousiasme du Baron => deux impératifs à valeur d'invitation « allons, embrasse » + apostrophe « Camille » + sens du verbe « embrasse » (étymologie = mettre ses bras autour de) = geste d'affection => le baron œuvre au rapprochement.
  • « Un compliment vaut un baiser » = pirouette verbale afin de dédramatiser la situation.
b. Une situation tendue
  • D'UNE PART Perdican se confronte à la froideur de Camille : émotions différentes, contraires.
    • Perdican : surprise, enchantement, enthousiasme impératif => « regardez » à valeur d'invitation + exclamative + adjectif « jolie » => tonalité affective, lyrique.
    • Camille : « excusez-moi » = refus poli d'embrasser son cousin, d'échapper à ce baiser et ainsi d'affirmer son choix.
  • D'AUTRE PART, des attentes opposées.
    • Perdican : face au refus de Camille, Perdican engage une forme de courtoisie en invitant à changer de point de vue : reprend « excusez-moi » à son compte => il envisage alors une relation amicale plutôt qu'amoureuse et marque la différence dans l'antithèse entre l'affirmation « l'amour peut voler un baiser » et la négation « mais non pas l'amitié ».
    • Camille : demeure toutefois inflexible comme en témoigne l'adage énoncé au présent de vérité générale => propos qui a une portée universelle, et ne laisse transparaître aucune émotion : « l'amitié ni l'amour ne doivent recevoir que ce qu'ils peuvent rendre » => double négation + vocabulaire lié au devoir (« devoir, rendre ») affirme la froideur de Camille = on peut refuser un baiser quelle qu'en soit la raison.
  • Dichotomie entre les deux personnages : la légèreté s'oppose à la gravité, la joie à la froideur.
  • Ces éléments sont autant d'indices de changement de tonalité de la comédie vers le drame. Ce changement de tonalité est relevé dans l'aparté qui suit entre les deux autres personnages de la scène, tous deux en position de spectateurs.
2. Lignes 8-15 : les commentaires du Baron et de Maître Bridaine forment un aparté : il faut rappeler que ce sont eux qui ont souhaité et organisé cette rencontre
a. La réaction ridicule du baron
  • Le baron est déçu, le plan qu'il avait imaginé ne fonctionne pas comme prévu.
    • Sa 1ère et sa dernière réplique dans cet aparté le confirment : la reprise du présentatif (emphatique) « voilà » + la répétition de l'adjectif péjoratif « mauvais ».
  • Sa vive réaction est marquée par :
    • Exclamations, interrogations, interjections « hé ? », « Diable ! » en 2 répliques -> ton plaintif grotesque, hyperbolique.
    • Rythme haché de la 2ème réplique signalé par les tirets => successions d'énoncés brefs qui montrent sa stupeur.
    • Le champ lexical de l'émotion => souligne l'intensité de ses émotions, la confusion dans laquelle il se trouve : parallélisme, accumulation hyperbolique.
      • « je suis choqué, - blessé » // « je suis vexé, - piqué » avec jeu d'écho sonore en é.
    • Nombreux intensifs : « au dernier point », « complètement », « fort ».
  • Mais c'est une réaction avant tout liée à son amour-propre blessé.
    • Forte présence de la 1ère personne du singulier sujet « je » + COI « m'a déplu, m'être, m'est pénible ».
    • Renforcé par le lexique négatif => il ne pense qu'à lui et fait étalage de sa détresse.
    • Antithèse « doux »/« gâté » terme trivial, ordinaire, renforcé par l'adverbe « complètement » => rabaisse cette rencontre amoureuse, qui aurait dû être romantique à un simple échec personnel où l'amour finalement n'a que peu de place.
    • « venez ici que je vous parle » = didascalie interne qui indique un aparté et le besoin d'une discussion plus intime, d'une confidence => plainte personnelle.
  • Il affronte 2 bouleversements : un choc émotionnel + une atteinte portée à son amour-propre.
  • Il rend l'éducation religieuse de Camille responsable de son échec.
    • « cette réponse » => emploi du déictique péjoratif « cette » (=/= de « sa »).
    • « excusez-moi ! Avez-vous vu qu'elle a fait mine de se signer ? » => l'italique signale qu'il reprend/se moque des propos de Camille et la phrase qui suit est une didascalie interne qui pointe du doigt la responsabilité de la religion => d'après lui, sa défaite est uniquement due à la réaction de Camille qui exprime sa dévotion religieuse, son désintérêt pour la vie profane.
  • Tout pointe l'échec du projet de mariage + la déception ridiculisée du personnage.
b. Les réponses de Bridaine participent au comique grinçant de la scène
  • 1ère réplique veut rassurer le baron et justifier le comportement des deux jeunes gens mais est formulée comme une généralité grandiloquente au présent de vérité générale :
    • « trop de pudeur est sans doute un défaut » : modalisateur « sans doute » => il excuse la réserve de Camille en l'attribuant à sa pudeur qu'il juge trop excessive (il s'y connaît en degré de pudeur !…).
    • « mais le mariage lève bien des scrupules » : sentence universelle qui fait montre de son pédantisme (c'est un curé qui ne connaît rien au mariage).
  • Sa 2ème réplique confirme son ridicule dans sa volonté de rétablir le dialogue, qui pourtant est manifestement rompu, ce qu'il ne voit pas ! Il croit qu'une simple intervention du baron pourra ramener les jeunes gens à l'idée du mariage et de la joie.
  • Le désespoir du baron et les encouragements de Bridaine en font un duo comique aux réactions opposées et également inadaptées à la situation. En effet, la situation repose sur deux univers irréconciliables.
3. Lignes 16-29 : deux univers irréconciliables, deux personnages diamétralement opposés
a. Visibles dans le parallélisme de la situation
  • Ils « se tournent le dos » : le « mes enfants » au pluriel se divise ensuite deux apostrophes distinctes et parallèles qui fonctionnent comme des didascalies internes :
    • « que fais-tu là Camille, devant cette tapisserie ? ».
    • « et, toi, Perdican, que fais-tu là devant ce pot de fleurs ? ».
  • Deux réponses répétitives et parallèles :
    • « voilà un beau portrait, mon oncle ».
    • « voilà une fleur charmante, mon père ».
  • Cette symétrie accentue le caractère mécanique et grotesque du baron ET montre que les deux jeunes gens sont tournés vers deux mondes opposés : le portrait de la grand-tante = éducat religieuse de Camille // la fleur = instruct universitaire de Perdican, appelé « docteur » (l.26) par Bridaine.
b. L'univers de Camille : la religion et l'apparence
  • Camille est en contemplation devant le portrait de sa bisaïeule.
    • Le ton de ses répliques est plus enjoué (l.21) :elle a recours aux exclamations renforcées par l'adverbe exclamatif << comme >> => elle semble l'admirer, la voir comme un modèle.
    • Elle reprend le terme << sainte >> comme substantif (sens = canonisée par l'Eglise) alors que son oncle l'avait employé comme adjectif (sens = vertueuse) dans << c'était, ma foi, une sainte femme >> (l.20) => elle la révère comme une sainte à qui on doit un culte.
  • La pureté et la vertu semblent la qualifier.
  • MAIS c'est une « tapisserie » (l.16), un « portrait » (l.17) et plus particulièrement le « costume » de cette bisaïeule qu'elle évoque, càd un objet extérieur, une apparence.
  • Camille n'est pas au contact du monde : toutes les idées, les images, les représentations du monde que les nonnes lui ont mises en tête se sont interposées entre elle et la réalité.
  • D'AILLEURS, Musset, par le biais du baron, fait une critique indirecte de la dévotion religieuse : « n'a jamais concouru - pour sa part, je crois autrement qu'en prières à l'accroissement de la famille » => négation partielle forte + incise comique avec le modalisateur « je crois ».
  • La religion est moquée : les prières sont stériles + la dévotion éloigne les femmes de leur devoir maternel.
c. L'univers de Perdican : la nature et la simplicité
  • Perdican a le titre de « docteur » (l.26) et on pourrait s'attendre à un exposé complet sur cet « héliotrope » COMME le lui suggère Bridaine, de manière comique et exagérée dans les lignes 26-28 avec
    • L'impératif d'invitation << demandez-lui >> + le futur de certitude << il vous ravira >>.
    • L'accumulation assommante << sexe, classe, éléments, sève, couleur, racine, fleur » qu'il résume dans « phénomènes ».
  • Bridaine ne cherche qu'à classifier, expliquer comme un scientifique.
  • MAIS Perdican refuse ce jeu, ne cherche pas à se glorifier : ses répliques révèlent son intérêt naïf, innocent, modeste à la nature et au monde qui l'entoure :
    • Les phrases sont brèves et les réponses sincères : « je n'en sais pas si long » => négation totale = humilité de Perdican.
    • Le vocabulaire employé est simple tout en étant :
      • Juste, technique « héliotrope » (l.23).
      • Subtil : il relève la comparaison vulgaire de son père « comme une mouche » (l.24-25) en jouant sur l'antithèse « petite »/« grosse ».
      • Valorisant : adverbes mélioratifs « bien » dans « a bien son prix » (l.25) + « bon » dans « elle sent bon », renforcé par le présentatif suivi du totalisant « voilà tout » (l.29).
  • Perdican = sensible à la beauté simple, proche de la nature, du peuple, est resté l'enfant du pays.
  • A NOTER : la portée symbolique de son assertion « cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix » => on peut y voir la personne de Camille vue par Perdican qui montre sa capacité à s'émerveiller et à saisir la beauté cachée des choses.

Conclusion

  • Bilan : Initialement organisée par le Baron et Bridaine comme un moment festif, les retrouvailles entre les cousins leur échappent, d'autant que leur ridicule tue toute forme d'amour romantique.
  • Et l'intrigue se noue : à l'enthousiasme de Perdican, répond la froideur de Camille dans l'attitude comme dans le langage : elle est attirée par la religion, le ciel ; lui, est attiré par des choses plus prosaïques, par la terre.
  • Ouverture possible : dans la suite, ce décalage va nourrir l'amertume, la rancœur jusqu'au désir de vengeance de Perdican qui utilisera la jeune paysanne Rosette comme pièce de son stratagème.