CM9 - Histoire Médiévale

CM9 Une ville cosmopolite et connectée avec le monde - Bagdad
  • Une métropole au rayonnement universel :

    • Bagdad est conçue dès sa fondation en 762762 par le calife al-Mansûr comme le centre névralgique d'un empire s'étendant sur trois continents. Son plan circulaire initial, la "Ville Ronde" (Madinat al-Salam), symbolise le calife comme pivot du monde.

    • Elle n'est pas seulement une capitale politique mais un support et une manifestation physique de l’universalité du pouvoir abbasside. Elle attire les élites de tout l'empire, créant un brassage ethnique et confessionnel sans précédent.

    • Caractérisation comme "ville mondiale" (global city) : elle rassemble des produits de luxe (soie, épices), des savoirs (philosophie, médecine) et des populations venant des confins du monde connu, de l'Atlantique à la mer de Chine.

  • Modèles impériaux et influences orientales :

    • L'administration et le cérémonial de cour s'inspirent fortement des modèles sassanides (perses), notamment à travers la figure du vizir et le protocole rigide séparant le calife de ses sujets.

    • La structure bureaucratique s'inspire également de la Chine des Tang (VIIeXeVII^e - X^e siècle), notamment pour la gestion des archives et la hiérarchie des fonctionnaires.

    • Jusqu'en 751751, l'empire se caractérise par une croissance territoriale agressive. Après la bataille de Talas, l'expansion se stabilise, laissant place à une phase d'intégration économique et culturelle.

    • Comparaison démographique : Bagdad, avec sa population estimée à plus de 11 million (voire 22 millions à son apogée), rivalise avec Chang’an en Chine et Constantinople comme les plus grandes agglomérations prémodernes.

  • Coexistence et interconnexion des empires :

    • Les empires ne sont pas des blocs isolés mais sont liés par des circulations de biens, d'hommes et d'idées. Le califat agit comme un intermédiaire entre l'Occident latin, le monde romain d'Orient (Byzance) et l'Asie lointaine.

    • Critique de la vision eurocentrique : si l'empire byzantin est perçu comme un miroir culturel et religieux pour l'Islam, la géographie médiévale de l'époque est avant tout centrée sur l'espace islamique, perçu comme le milieu du monde.

    • Les textes signalent un intérêt marqué pour l'Orient (Chine, Inde) via des récits de voyage et des "ouvrages de merveilles" (aja'ib), là où les sources occidentales contemporaines restent souvent fragmentaires et légendaires.

    • Le progrès des connaissances géographiques est alimenté par une diplomatie de plus en plus sophistiquée et des réseaux de commerce transcontinentaux (maritimes et terrestres).

I. Bagdad au cœur d’une diplomatie active
A. Les règles de la guerre et de la paix
  • La diplomatie reflète la montée en puissance et l'attractivité du Califat abbasside, qui se considère comme l'héritier légitime des empires de l'Antiquité.

  • Cadre juridique et idéologique :

    • Élaboration doctrinale à la fin du VIIIeVIII^e et au début du IXeIX^e siècle par des juristes comme al-Shaybâni sur les relations avec les États non-musulmans.

    • Division binaire du monde : Dâr al-islâm (maison de l'Islam) contre Dâr al-harb (maison de la guerre).

    • État de guerre latent : en l'absence de conversion ou de soumission (droit de dhimmi), seule une trêve temporaire (hudna) permet de suspendre les hostilités pour des raisons tactiques.

  • Relations avec l'Empire Byzantin :

    • Après l'échec du siège de Constantinople en 717717, la confrontation devient une guerre de frontières d'usure, particulièrement féroce en Anatolie.

    • Rôle du ribat : forteresses tenues par des volontaires de la foi (murabitun) le long des zones de friction (les Thughur).

    • Les califes comme Hârûn al-Rashîd mènent personnellement le djihad jusqu'en 830830, marquant leur prestige religieux et militaire face au Basileus.

  • Échanges et diplomatie de terrain :

    • Malgré les combats, une pratique régulière d'échanges de prisonniers s'installe, souvent sur le fleuve Lamis en Cilicie, accompagnée de suspensions d'armes.

    • Les captifs libérés, à l'instar de Harun ibn Yahya, servent de sources précieuses de renseignements géographiques et ethnographiques sur les rituels de la cour byzantine.

B. Les partenaires occidentaux des premiers Abbassides
  • L'alliance de revers carolingienne :

    • Les Abbassides et les Carolingiens partagent des intérêts stratégiques contre des ennemis communs : les Omeyyades d'Al-Andalus et, ponctuellement, l'Empire byzantin qui menace les intérêts de Charlemagne en Italie.

  • Chronologie des échanges :

    • 768768 : Première ambassade de Pépin le Bref auprès d'al-Mansûr pour établir des contacts diplomatiques.

    • 797802797-802 : Missions célèbres entre Charlemagne et Hârûn al-Rashîd. Le calife envoie des cadeaux prestigieux pour marquer sa supériorité technique et culturelle : des soieries, des parfums, une horloge à eau (clepsydre) automatique et l'éléphant blanc nommé Abul-Abbas.

    • 831831 : Sous al-Ma’mûn, les échanges se poursuivent, incluant des discussions sur la protection des chrétiens d'Orient et l'accès des pèlerins latins aux Lieux Saints de Jérusalem.

  • Malgré ces contacts, le terme "Bagdad" est quasi-absent des chroniques latines, qui préfèrent les termes génériques de "Sarrasins" ou de "Babylone".

C. Les partenaires orientaux des premiers Abbassides
  • Le tournant de Talas (751751) :

    • Bataille décisive contre les troupes des Tang en Asie Centrale. Bien que l'Islam ne progresse pas militairement en Chine, cette victoire fixe définitivement la sphère d'influence musulmane dans le bassin du Tarim.

    • Transfert technologique : La capture de papetiers chinois permet l'introduction de la fabrication du papier à Samarcande, puis Bagdad. Cela révolutionne l'administration et la diffusion des livres, remplaçant le parchemin coûteux et le papyrus fragile.

  • Relations avec la Chine des Tang :

    • De 752752 à 798798, au moins 1212 ambassades officielles sont envoyées de Bagdad vers la cour de Chang’an.

    • Alliance tactique contre l'Empire du Tibet, alors en pleine expansion déstabilisatrice pour les routes de la soie.

  • L'encyclopédie de Du You témoigne d'une connaissance fine de l'organisation sociale et religieuse arabe, preuve de la profondeur des échanges intellectuels.

II. Les relations commerciales avec le reste du monde
A. Régions en relation commerciale avec Bagdad
  • Bagdad fonctionne comme une pompe aspirante attirant les richesses produites à des milliers de kilomètres grâce à un système monétaire bimetallique robuste (Dinar d'or et Dirham d'argent).

  • Le Nord et l'Asie Centrale :

    • Importation massive de fourrures russes (vison, zibeline), d'ambre de la Baltique et d'esclaves via les marchands Rûs (Vikings orientaux) et les Bulgares de la Volga.

  • L'Afrique Subsaharienne :

    • L'or du Ghana (Soudan occidental), le cuivre et le sel transitent par les caravanes transsahariennes vers le Maghreb puis l'Égypte et l'Irak.

  • L'Orient Maritime :

    • Les ports du Golfe (Sîrâf, Basra) connectent Bagdad à l'océan Indien. Des navires (boutres) ramènent des épices (poivre, cannelle), du bois de teck, du camphre et la porcelaine de haute qualité de la dynastie Tang.

  • Organisation du commerce :

    • Généralisation du sauf-conduit (amân) pour sécuriser les marchands étrangers.

    • Développement de techniques financières avancées : la lettre de change (suftaja), le chèque (sakk) et les associations de marchands (commenda).

B. Circuits du commerce d’esclaves
  • La prospérité urbaine et agricole de l'Irak abbasside repose sur une exploitation servile sans précédent dans le monde médiéval.

  • Diversité des sources d'approvisionnement :

    • Zanj : Esclaves d'Afrique de l'Est acheminés par mer pour l'assainissement des marais du bas-Irak (Shatt al-Arab).

    • Turcs : Originaires des steppes d'Asie centrale, ils intègrent progressivement les gardes d'élite califales pour leurs talents d'archers montés.

    • Saqaliba : Esclaves slaves capturés en Europe centrale et orientale, vendus par les Radhanites (marchands juifs polyglottes) et les Vikings.

  • Conséquences sociales :

    • Le métissage biologique : les califes sont presque tous nés de mères esclaves (umm walad), ce qui brouille les hiérarchies ethniques au sein de la famille régnante.

    • Instabilité politique : la concentration excessive d'esclaves mène à des révoltes sanglantes, comme la révolte des Zanj (869883869-883) qui déstabilisera durablement le califat.

III. Les échanges culturels
A. Compétition scientifique et mouvement de traduction
  • La guerre des savoirs :

    • Les Abbassides légitiment leur pouvoir en se présentant comme les protecteurs universels de la Raison face à un Occident chrétien perçu comme obscurantiste.

    • Critique des Byzantins : les savants de Bagdad affirment que Byzance a trahi l'héritage d'Aristote et de Platon. Le calife al-Ma’mûn justifie ainsi la récupération des manuscrits grecs comme un acte de "sauvetage".

  • La Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) :

    • Fondation d'un centre d'étude et de traduction à Bagdad. Des équipes de savants, souvent chrétiens syriaques comme Hunayn ibn Ishaq, traduisent en arabe les œuvres majeures de médecine (Galien), de mathématiques (Euclide) et d'astronomie (Ptolémée).

    • Acquisition forcée : Lors de traités de paix, les califes exigent parfois des manuscrits grecs anciens plutôt que de l'or.

  • Synthèse des savoirs :

    • L'apport indien est crucial : introduction du système décimal et du concept du zéro (le "calcul indien"), qui permettront les travaux d'al-Khwarizmi sur l'algèbre.

    • L'astronomie progresse grâce à la construction d'observatoires à Bagdad et Damas pour corriger les tables de Ptolémée.

B. L'émergence d'une culture de cour cosmopolite
  • Développement d'une littérature profane raffinée (Adab) qui exige une connaissance des cultures persane, indienne et grecque.

  • Bagdad devient le centre d'une révolution culinaire et vestimentaire (modes lancées par des personnages comme Ziryab) qui se diffusera jusqu'à Cordoue.

  • Cette effervescence culturelle fait de l'arabe la langue de la science et de la philosophie mondiale jusqu'au XIIeXII^e siècle.