« première mondialisation » ou européanisation du monde?
Le monde profite en 1913 d'un spectaculaire processus d'intégration écono-mique, présenté parfois comme une « première mondialisation » (Suzanne Berger, Notre première mondialisation, 2003). Le commerce mondial est en effet en pleine croissance*
. Les échanges maritimes croissent de 58 % entre 1900 et 1913, passant de 28,9 millions de tonnes à 45,9 millions, l'essentiel des biens échangés étant manufacturés (produits textiles, métallurgiques, mécaniques, etc.), signe d'une diversification industrielle des économies. Plus remarquable encore, la hausse des flux* financiers, qui atteignent 48 milliards de dollars en 1913 et dont la majeure partie (entre 80 et 90%) correspond à des investissements boursiers (achat d'actions, d'emprunts d'Etat souscrits par des particuliers, des banques ou des entreprises), le reste des flux financiers représentant des investissements directs à l'étranger, c'est-à-dire des fonds transférés d'une entreprise vers une autre pour en prendre le contrôle partiel sous forme de filiales. Dynamique, le monde de 1913 l'est aussi sur le plan migratoire : apparues à partir de 1850, les grandes vagues migratoires internatio-nales, à l'échelle intra-européenne ou mondiale, impliquent des millions d'individus souvent chassés par la misère, les discriminations politiques et religieuses. Les entrées sur le sol des États-Unis l'illustrent en ne cessant d'augmenter au cours des années 1900 pour dépasser systématiquement le million de migrants à partir de
1905.
Ce dynamisme des échanges dépend de l'interaction de nombreux facteurs. Il s'explique d'abord par la fin de la Grande Dépression (1873-1896) et le retour d'une croissance (1,5 % par an entre 1900 et 1913) stimulée par les innovations technologiques, source de « destruction créatrice» (Joseph Schumpeter). Aux énergies (charbon, force hydraulique) et secteurs industriels (textile, sidérurgique) de la première révolution industrielle, s'ajoutent celles (pétrole, électricité) et ceux (indus-trie électrométallurgique avec l'aluminium, mécanique ou chimique) de la deuxième révolution industrielle. Le progrès technologique se diffuse rapidement : l'invention du moteur à explosion en Allemagne par Gotlieb Daimler en 1886 donne naissance à l'industrie automobile (fondation de la société Renault Frères à Boulogne-Bilane-
court en
frères Wright en 1903).
1899) et aux premiers pas de l'aviation civile (premier vol motorisé des
La révolution des transports est un autre facteur déterminant de l'interconnexion croissante des marches. Les progrès logistiques et techniques (hausse des capacités du transport maritime; navires équipés de turbines à vapeur ; achèvement du canal de Panama prévu en 1914) font baisser le coût du fret. Sur terre, les réseaux ferroviaires continuent leur extension, en se densifiant (Europe, Érats-Unis) ou en
rin Brei). Moins visible sane d91 905) ut dans cetais la rul argene
communications est permise par les câbles télégraphiques sous-marins dont le réseau mondial compte plus de 1,9 million de kilomètres en 1900. L'invention du bélino-graphe, ancêtre du fax, en 1908, permet la transmission d'images par câbles. Ces progrès ont un impact certain dans la hausse des échanges, notamment en favorisant les ordres d'achat ou de vente sur les principales places boursières.
Les entreprises contribuent également à cette croissance en diversifiant leurs formes juridiques (entreprises familiales, sociétés par actions à responsabilité limitée, holdings ou sociétés anonymes de portefeuille qui multiplient les participations dans différents secteurs), mais aussi leurs stratégies de concentration pour faire face à la concurrence : concentration horizontale* lorsqu'il s'agit d'acheter les usines fabriquant le même produit; concentration verticale* lorsqu'il s'agit de dominer toutes les étapes, de l'amont à l'aval, du cycle productif d'un bien manufacturé. En Alle-magne, certaines entreprises pratiquent les deux types de concentration pour former des Konzerns*, comme au Japon, de l'ère Meiji (1808) avec les zaibatsu (comme Mitsubishi en 1870). Aux Etats-Unis, les logiques de concentration forment de véritables trusts* en situation de quasi-monopole. Surnommée « la pieuvre », la Standard Oil Company de John Davison Rockefeller contrôle en 1900 80 % du raffinage et 90 % de la commercialisation du pétrole, d'où le vote de deux lois contre elle (Sherman Antitrust Act en 1890 et Clayton Antitrust Act en 1914). Surtout, une révolution managériale se prépare avec les travaux de Frederick W. Taylor qui publie The Principles of Scientific Management (1911) : en mécanisant et divisant rationnellement le travail ouvrier, il est possible d'obtenir une hausse spectaculaire de la productivité, synonyme de profits accrus. Henry Ford l'a bien compris qui procède à une taylorisation rapide de ses usines (Ford modèle T' en 1908; première chaîne mobile en 1913). Modèle productif, le tayloro-fordisme est aussi un modèle de compromis social : le versement de salaires élevés (« five dollars a day») permet d'obtenir une forme de paix sociale, mais surtout d'éviter le turnover"*. Accessoire-ment, ces hauts salaires créent des consommateurs et donc des débouchés pour une production qui va croissant. Toutes ces dynamiques concourent à l'avènement d'usines de plus en plus vastes, inscrites au coeur de régions industrielles de mieux en mieux intégrées dans leur marché national, mais aussi international.
L'Europe est bien le moteur de cette animation économique mondiale. Les économies du continent assurent près de 43% de la production manufacturière mondiale en 1913. Dans le domaine financier, le stock mondial des investissements à l'étranger en 1913 est détenu à 90 % par des puissances européennes, notamment le Royaume-Uni (42 %), la France (19 %) et l'Allemagne (12,2 %). Grâce à sa transition démographique* l'Europe (Russie comprise) représente 26 % de la population mondiale en 1900 avec 422 millions d'habitants. Anglo-saxonnes d'abord slaves ensuite, méditerranéennes enfin, les vagues migratoires européennes déferlent sur le monde et contribuent en partie à son européanisation culturelle. Sur la période 1901-1910, l'émigration italienne concerne 6 millions d'individus (40 % en Europe, 40 % aux États-Unis et 16% en Amérique latine, Argentine et Brésil surtout).
Cette puissance industrielle (dans l'armement en particulier) et démographique (capacité à mobiliser de vastes contingents) de l'Europe concourt à sa domination géopolitique. La constitution de vastes empires coloniaux, notamment après la conférence de Berlin en 1884-1885, a permis à l'empire colonial britannique de s'étendre sur près de 30 millions de kilomètres carrés en 1913, pour 400 millions d'individus assujettis. Nettement moins vaste (12 millions de kilomètres carrés, 60 millions de « sujets »), l'empire français reste néanmoins estimable au regard des empires coloniaux belge, portugais, néerlandais ou encore espagnol. Ces empires fournissent des ressources en matières premières et des débouchés commerciaux dans le cadre de l'échange inégal, mais offrent aussi des points d'appui stratégiques pour quadriller le monde.
Sur le plan idéologique et intellectuel enfin, l'Europe se place au centre du monde. En 1884, la conférence du méridien de Washington découpe l'espace mondial en fuseaux horaires en choisissant un référentiel temporel européen (méridien de Greenwich). Le rayonnement scientifique européen est indiscutable : quarante-cinq des quarante-six lauréats des prix Nobel de chimie, de physique et de médecine entre 1901 et 1913 sont européens. L'Europe s'autoconsacre lors d'expositions picturales ou universelles (Paris 1900, Turin 1911), se gargarise des exploits de ses explorateurs (traversée de la Manche par l'aviateur Louis Blériot en 1909; conquête du pôle Sud par Roald Amundsen en 1911) qui sont autant de manifestations d'une supériorité leur permettant de présenter l'entreprise coloniale comme un devoir de civilisation (Rudyard Kipling, Le Fardeau de l'homme blanc, 1899). Ce sentiment de supériorité s'exprime souvent par des mises en scène racistes, notamment à travers le succès des « zoos humains » avant 1914. Certains invitent à lire cette période et le récit qu'on en fait comme un « vol de l'histoire » (Jack Goody, Le Vol de l'istoire.
Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, 2006).