CM1 : Qu'est-ce que le sport ?
La pratique physique et/ou sportive
Le mot sport en lui-même ne signifie rien, ou plus exactement renvoie à des définitions collectives tellement larges qu’il finit par perdre de sa signification. Il convient donc, au vu de la diversité étymologique interne, d’en dessiner les contours pour aboutir, avec les différents auteurs, à un consensus sur sa définition. Nombre d’auteurs ont étudié l’objet sport en tentant d’en définir le contenu (Magnane G. : 1964, Bouet M. : 1968, Bourdieu P. : 1980, Risse H. : 1991, Brohm J. M. : 1992, Guay D. : 1993, Elias N & Dunning E. : 1994)1 .
Dimension historique : le sport, un construit social et culturel
1. Qu’est ce que le sport ?
La sociologie du sport est l’étude des interrelations générées par le sport (Risse H. : 1991, Guay D. : 1993)
C’est donc sur les différents individus (les pratiquants), mais aussi sur les activités sportives particulières, sur son organisation interne et sur les rapports qu’il peut entretenir avec les structures sociales extra sportives (externe), que le regard est porté. Les Activités Physiques et Sportives comportent deux versants. En premier lieu, les activités physiques peuvent être entendues comme l’ensemble des actions qui mettent en jeu le corps. Le sport quant à lui, se différencie fondamentalement des activités physiques. Il n’en est qu’une part. Le sport est une activité physique « à qui il a été donné une forme spécifique » (Guay D., 1993 : 14). Sa principale différenciation est à rechercher dans l’objet même du sport, dans un de ses principes moteurs qu’est la victoire. Cette dernière constitue l’objet même de la rencontre sportive permettant le classement, la hiérarchisation (Brohm J. M. : 1992, Bromberger C. : 1995) et l’amélioration de la performance pour le record (Risse H. : 1991, Guay D. : 1993). Cette organisation autour de la victoire favorise dans l’opération de classement/hiérarchisation une logique de distinction dans laquelle les différences et les appartenances sont jouées (Bourdieu P. : 1980).
Le moteur du sport tient à la comparaison et à la quantification qu’il permet, la victoire est traduite en terme appréhendable par toute la population. Avant de rentrer plus en détail dans sa formalisation, il est possible avec Brohm (1992) d’en donner une première définition synthétique : le sport est la catégorie des activités physiques spécifiques dont le sens se fonde sur le principe de rendement corporel et de classement/hiérarchisation. La mesure, la compétition, la performance, la rationalisation sont des catégories opératoires qui visent à l’épanouissement de ces deux principes signifiants qui sont eux-mêmes les principes moteurs du mode de production capitaliste industriel.
La pratique sportive renvoie donc à bon nombre de valeurs, de principes directeurs, de fins, de représentations sociales, qu’une perspective historique doit permettre, dans un premier temps, de saisir, pour comprendre la logique idéologique et sociale qu’elle met en œuvre.
a) Les pratiques physiques et/ou sportives et leur développement historique en occident
Le sport n’est donc pas une simple réactualisation des pratiques physiques antérieures. Il se développe dans les sociétés les plus modernes techniquement, tout en se fondant sur une modernité industrielle naissante. Ce qui marque le plus la différence c’est précisément la recherche du record et son enregistrement.
b) Le sport, les valeurs et les mythes qu’il véhicule
La diffusion du sport moderne est une conséquence de l’expansion de la société industrielle et de la civilisation technique. Le sport représente « la marchandise culturelle par excellence sur le marché des échanges » (Brohm J. M., 1992 : 126). Il porte en lui le germe d’une évolution sociale intimement liée aux valeurs associées à la révolution française, c’est-àdire l’égalité, la liberté, la fraternité et le désir d’un ordre démocratique (Diem C. : 1960).
Le sport s’organise dès lors à partir d’un système structurel proche de celui de la démocratie. Tout d’abord, il y a une homologie entre les structures de la société industrielle capitaliste et le sport comme compétition (Pociello C. : 1984). Ce dernier apparaît comme le trait de la modernité dans laquelle réside un principe de classement fondé sur la compétition (Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993).
L’individu est mis en avant à travers sa réussite sociale ou sportive. « L’idéologie sportive, comme celle du « self made man », est l’idéologie de l’effort et de la réussite individuelle ». (Brohm, 1992 : 171). Par le sport, « les statuts ne s’acquièrent pas à la naissance mais se conquièrent au fil de l’existence » (Bromberger C., 1995 : 6), donnant la possibilité à quiconque de devenir quelqu’un (Erhenberg A. : 1991).
Mais pour cela, la nécessité de maîtrise des savoir-faire s’impose, d’où un apport des techniques, issues des sciences, qu’il faut acquérir dans la répétition chevronnée du travail, de l’entraînement précis, scientifique (Risse H. : 1991, Bouet M. : 1968, Brohm J.M. : 1992).
Un simple caractère de reproduction n’est pas suffisant. Il faut être capable de dire si le travail est bien fait, s’il est efficace. La seconde objectivation de la science comme hégémonie de contrôle prend ainsi place dans l’évaluation qualitative, mais surtout quantitative de la performance. Avec la précision du résultat, la notion de comparaison croissante s’installe et dépasse le cadre national à travers la codification dans le chiffre comme symbole international (Bouet M. : 1968).
La mesure de précision nanométrique, renforce le parallélisme entre techniques scientifiques et sport (Bouet M. : 19682 ). Dans cette perspective de promotion des sciences appliquées au sport, la rationalité apparaît comme un trait de plus en plus marquant.
Cependant, il reste encore à diffuser un tel modèle, à le rendre commun dans une perspective de comparaison, de hiérarchisation. Il faut pour cela éduquer les esprits et les corps, et le sport, dans son unification pacifique des foules, semble être l’ambassadeur le plus à même de la diffusion de la modernité (Pociello C. : 1984, Brohm J. M. : 1992). Il est un sous système du système social et partage en cela ses valeurs qui « assument un rôle primordial dans les manifestations sportives. Nous sommes en présence d’un phénomène socioculturel qui ne saurait être, comme l’affirme Pierre Parlebas, isolé en partie « des pesées habituelles de l’environnement » et doté « d’une indiscutable autonomie de fonctionnement » 3 » (Guay D., 1994 : 114).
La perception du sport est cependant multiple et paradoxale. Il peut être pressenti comme un espace d’émancipation face à la société créant un espace réfractaire aux valeurs de l’industrie et de l’individualisme (alors que l’on vient de pointer avec Brohm l’inverse !!!). Nouvel espace du lien social4 , le sport est également pensé comme un univers de compensation, comme une réaction au processus de machinisation des individus (Risse H. : 1991, Bouet M. : 1968, Moscovici S. : 1995)5 . La mise en place d’institutions démocratiques, diminuant le cloisonnement social, réduit les distances entre les classes, les contacts se font plus nombreux, et introduit une mobilité sociale caractéristique. Pour autant, on le sait et on le verra avec les travaux de P. Bourdieu, le choix des pratiques est dicté par des habitus de classe (pour plus de détail voir le cours sur la sociologie de P. Bourdieu). Le développement de la démocratie (Bromberger C. : 19956 ) avec l’épanouissement de l’individualisme, oriente l’homme vers une recherche de nouveaux modes de rapports sociaux aux bases plus égalitaires, aux structures de liens sociaux ouverts que le sport remplit (Bouet M. : 19687 ).
Cependant, le spectacle sportif, autour de la performance, de l’évolution progressive vers un avant toujours recherché, se crée, dans une perspective collective qui lui confère in fine la valeur d’une marchandise de consommation (Risse H. : 1991, Bourdieu P. : 1980)8 .
Finalement, cet espace ne fait que reproduire ce qu’il est supposé un instant refuser. Car espace du lien social, il n’est que l’image fugace de liens collectifs. Ce qui compte c’est de gagner pour soi. Comme le souligne Andrieu, « le sport pour tous, mais la compétition pour chacun » (1998 : 160) .
De plus, le spectacle au-delà d’être une marchandise, reproduction caractérisée de la société marchande, crée les similaires dérives qu’il est supposer supplanter. Réglementation et canalisation de la violence (Pociello C. : 1984, Elias N. & Dunning E. : 1994)10 , le sport est surtout l’expression normée et parfois dépassée de la violence sociale.
Sa perspective chimérique d’un idéal du progrès technique, humain et surtout social, de valeurs fraternelles de liberté et d’égalité, n’apparaît que comme une figuration des images évanescentes de la société elle-même. L’esprit sportif défini par Guay ou Brohm, représente d’ailleurs un « corps » de valeurs similaires à celles prônées dans nos sociétés modernes.
C’est d’ailleurs par et dans un climat mental, ouvert aux représentations de notre civilisation, tourné vers l’idéologie du progrès (Taguieff P.A. : 200111 ), le dépassement infini, la conquête de l’espace et du temps, dans un esprit de concurrence soutenu par la notion de rendement et de productivité (Bouet M. : 196812 ) que le sport acquiert le plus justement sa place.
Ainsi, le sport apparaît comme le reflet, le terrain d’expérimentation in vivo, de la société moderne. En tout état de cause, comme le suggère Volpicelli, « en aucun cas on ne peut parler de sport là où manquent la scientificité de ses règles et de sa tactique, de son entraînement, de ses mesures, sans en somme l’organisation rationnelle de rendement de la machine humaine » (Volpicelli L., 1960 : 55)13 . Les valeurs mises ainsi en exergue reflètent le modèle scientifico-productiviste du capital, dont l’efficacité, le rendement opératoire occupent une position centrale.
c) Parallélisme entre modernes industrielles
sport et sociétés
Le sport, simulacre théâtral du jeu des sociétés industrielles, mime dans une parfaite adéquation les traits caractéristiques de ces dernières (Rigauer B. : 1969)14 . « ... Avec une remarquable rigueur, le sport de la modernité reproduit et diffuse autour de lui les tendances générales de la modernité » (Chesneaux J, 1995 : 10715 ).
Recherche de la performance dans un rendement absolu, s’évertuant dans la dynamique d’un progrès infini dans lequel le corps de l’homme apparaît comme une machine, il s’appuie sur des techniques hautement efficaces et spécifiques pour asseoir sa légitimité. Sa structure, organisée comme un appareil bureaucratique, est orientée vers la poursuite des mêmes objectifs que ceux soutenus par les idéaux des sociétés industrielles (Brohm J.M. : 199216 ).
A travers la compétition, moyen qu’elle se donne pour s’exprimer, elle actualise les valeurs modernes de production rationnelle de performance, dans un idéal de progrès humain et individuel : « ... l’institution de la compétition physique (qui) reflète strictement la compétition économique et industrielle » (Brohm, 1992 : 6017 ). La production du bien consommable qu’est la spectacularisation de la performance, s’insère dans les sociétés à accumulation de biens où triomphe l’homo œconomicus (Thomas L.V. : 1995, Galimberti U. : 1998)18 . La performance s’apparente ainsi, dans ce climat favorable, à une valeur d’échange monétaire, particulièrement lorsqu’elle se transforme en record, et cette production sur le mode capitaliste ne fait qu’accroître la technicisation du corps (Brohm J.M. : 199219 ).
La performance, ainsi poursuivie et atteinte, repoussant sans cesse les horizons du possible, est pressentie comme le signe du progrès humain (Pociello C. : 1984, Guay D. : 1993, Taguieff P.A. : 2001)20 . Dans le même élan de progression, dans sa recherche absolue du record, elle crée une émulsion collective autour de la concurrence, en tant que facteur participatif de la réalisation du projet commun. La concurrence est ainsi intimement liée à la compétition sportive comme elle l’est au mode de production capitaliste.
On trouve d’ailleurs dans le sport une « homologie structurelle entre la concurrence marchande et la concurrence sportive, entre la forme marchandise (valeur d’échange) et la forme sportive (...) entre la forme monétaire et le record » (Brohm J. M., 1992 : 17921 ).
De même, cette concurrence permet la comparaison des individus entre eux, l’établissement d’un classement, d’une hiérarchisation opératoire permettant d’ériger des équivalences symboliques ou monétaires. « Le pointage, la performance ne mentent pas ; ils indiquent quantitativement la valeur de chaque sportif, de chaque équipe » (Guay D., 1993 : 7822 ). Et cette hiérarchisation va plus loin encore, elle s’immisce subrepticement dans la valeur des sports eux-mêmes, comme pour dévoiler un peu plus sa structure marchande, son système de classement établi à différentes échelles.
La performance est ainsi une des catégories les plus apparentes du sport (Bouet M. : 196823 ), mais, si l’on a vu qu’elle suggérait une production qualitative exacerbée par l’intervention de la concurrence et donc du désir de faire mieux qu’autrui, elle suppose une rationalisation de cette production. C’est à travers les performances technologiques issues du monde scientifique que se dessine la performance sportive (Chesneaux J : 199524 ) créant cette « autre propriété émergente du sport [qui] est cette recherche rationnelle de la performance » (Guay D., 1993 : 11625 ).
La rentabilité, comme dans le système de production capitaliste, entretient l’idée maîtresse d’une rationalisation de l’acte même. Alors que les techniques de production s’appuient sur la segmentation des tâches pour produire plus, mieux et dans un meilleur temps, le sport développe des « techniques conçues en vue de la plus grande efficacité en rapport avec des objectifs précis, bref par l’application de la science au sport. » (Guay D., 1993 : 9126 ).
Le sport s’inscrit donc dans une rationalisation de ces actes moteurs s’inclinant en faveur de la mécanisation et de la taxinomisation de ses mouvements (Risse H. : 1991, Bouet M. : 1968, Chesneaux J. : 1995)27 . Cette rentabilité de l’acte sportif face à l’espace et au temps qu’il se doit de conquérir, de maîtriser ou de gérer, est l’une des catégories opératoires synchrone à la société industrielle (Bouet M. : 1968, Jeu B. : 1973, Bourdieu P. : 1980, Pociello C. : 1984, Risse H. : 1991, Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993)28 . Le sport « n’apparaît vraiment qu’en tant qu’incarnation effective de la catégorie de rendement, qui elle-même est une catégorie tardive industrielle. Le sport est la matérialisation abstraite du rendement corporel » (Brohm, 1992 : 7529 ).
Cependant cette rentabilité technique, cette production de performance est toute tendue vers un idéal de progrès, vers la quête du record qui est le moteur de l’entreprise sportive (Parlebas P. : 1986, Guay D. : 1993, Bromberger C. : 1995, Taguieff P.A. : 2001) .
Si le sport est parfois dépeint par les auteurs comme un espace d’expression critiquant les modèles sociaux dominants et l’idéal du progrès (Griffet J. : 1997, De Léséleuc E. : 2002)31 , il semble plutôt se conformer aux représentations sociales progressistes. « Le progrès sportif, c’est le progrès de l’homme, de l’humanité, « de la race humaine » » (Guay D., 1993 : 9032 ). Il s’apparente donc à « l’activité physique type d’une société industrielle dont le fondement est l’organisation scientifique du travail et la croyance pragmatique au progrès humain linéaire » (Brohm J.M., 1992 : 8133 ).
Le sport crée ainsi des images emblématiques, le champion, figure matérialisée de l’évolution humaine qui incarne et affirme l’individualisme et ses potentialités. Le sport se manifeste dès lors comme l’émanation du processus d’individualisation qui fonde la société moderne (Risse H. : 199134 ).
Le sport a donc un développement historique et idéologique symétrique à celui des sociétés modernes industrielles et il n’est pas un objet neutre qui serait détourné par un système politique (Brohm J.M. : 199235 ). Dans les sociétés communistes ou capitalistes il apparaît toujours de façon orientée, véhiculant les mêmes idées de production, de rentabilisation, de technicisation, de performance et de progrès, dans le cadre réglé de la compétition. En tant que symbole des sociétés industrielles, il est un signe de modernité pour les sociétés nouvellement indépendantes (Duvignaud J. : 1995) .
d) Les critères de sportivisation
La pratique physique et sportive est organisée autour d’éléments signifiants, condition sine qua non, de sa caractéristique sportive. A travers ses dimensions signifiantes, elle forme une unité fonctionnelle, dont les interactions fournissent l’organisation du sport, produisant un ensemble complexe et dynamique qui forme un système (Parlebas P. : 1986, Bourdieu P. : 1987, Guay D. : 1993)37 . Ces composantes « sont les variables endogènes du sport comme système et lui donnent sa spécificité et son originalité » (Guay D., 1993 : 10438 ). Chaque dimension participe de la totalité sportive et ainsi, chaque composante prise individuellement est à la fois plus mais aussi moins que la totalité (Morin E. : 198639 ). Cette totalité systémique et complexe confère au sport une structure « essentiellement dialectique, dynamique, c’est-à-dire sujette à des transformations » (Guay D., 1993 : 10640 ).
Pour définir cette pratique moderne, le premier critère signifiant est la position centrale du mouvement, de la mise en jeu du corps dans le défi sportif. Il ne saurait y avoir du sport dans les activités où le corps ne serait pas engagé. Le sport est donc tout d’abord une activité physique de mise en actio41n du corps (Parlebas P. : 198642 , Guay D. : 199343 , Brohm J.M. : 199244 ). Mais l’activité physique que représente le sport suppose un affrontement, une rencontre pour mesurer sa force, sa valeur physique face à autrui. Le sport invente donc une dimension oppositionnelle dans laquelle s’inscrivent les mouvements du corps et la complémentarité de l’adversaire (Bouet M. : 1968, Bourdieu P. : 1980, Guay D. : 1993)45 . Le sport est donc avant tout la création de l’opposition sans laquelle il n’y a pas de compétition : sans adversaire pas de compétition. « Ce que l’on invente en sport c’est l’obstacle » (Bouet M., 1968 : 3246 ). Cet affrontement compétitif constitue le second critère signifiant du sport (Parlebas P. : 1986, Bourdieu P. : 1980, 1987, Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993, Bromberger C. : 1995, Chesneaux J. : 1995, Elias N. & Dunning E. : 1994)47 . Mais, la compétition est aussi coopération. Il faut que les deux adversaires s’entendent sur la pratique qu’ils mettent en œuvre, qu’ils établissent des repères communs permettant la mise en place d’une opération classificatoire dans la hiérarchie sportive, qui ait valeur canonique pour l’ensemble du corps sportif. La pratique sportive dans sa dimension combative suppose donc des enjeux (Bouet M. : 1968, Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993, Elias N. & Dunning E. : 1994)48 . Ils émanent de plusieurs sphères, ils peuvent poursuivre l’établissement d’un classement au sein même du champ sportif, mais ont également la faculté de revêtir des dimensions plus vastes dans les champs sociaux, politiques, économiques, psychologiques ou symboliques. En tout état de cause, les enjeux sont définis contextuellement selon la culture qui détermine les pratiques. La compétition sportive suppose donc des objectifs, mais pour que ces enjeux puissent être atteints et validés par l’ensemble de la communauté sportive, il convient de poser des critères, des modalités d’action et de jugements communs. La règle constitue ainsi l’espace d’expression normée du sport (Volpicelli L.: 1960, Bouet M. 1968, Jeu B. : 1973, Parlebas P. : 1986, Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993, Bromberger C. : 1995, Elias N. & Dunning E. : 1994)49 .
Chaque pratique sportive nécessite un corpus de règles qui assure le principe de participation au même jeu que nécessite la volonté de classement. Le sport tend également à affirmer sa valeur d’économie du mouvement dans une réglementation accès sur l’efficacité. « Par ses règles le sport exprime la volonté de rationalisation des attitudes et les comportements dans une quête d’efficacité, de production et d’ordre public » Par son institutionnalisation, la règle permet la confrontation rationalisée, et transforme une activité physique en une activité sportive spécifique assurant l’équité et permettant l’évaluation de la performance (Bouet M. : 196851 ). Mais la règle c’est aussi un esprit d’application, de formulation qualifiant le champ du sport. La règle n’est pas neutre, elle est orientée et constituée pour permettre la réalisation de la performance dans un esprit sportif fait d’équité, de justesse et de loyauté, pour l’obtention de la victoire (Bouet M. : 1968, Chesneaux J. : 1995)52 . On joue donc pour gagner et non pour s’amuser (Guay D. : 199353 ). Le principe d’égalité plus le désir de vaincre crée une dynamique du « progrès continu vers l’excellence » (Guay D., 1993 : 7754 ). « C’est un concept complexe qui non seulement oriente et guide les attitudes et les conduites [sportives], mais constitue le fondement même du sport » (Guay D., 1993 : 6355 ). L’esprit sportif se caractérise donc par des valeurs d’équité et son principe d’égalité (Jeu B. : 197356 ), de loyauté, associées au désir de vaincre. Mais, la règle recèle en elle l’esprit de performance et est élaborée pour favoriser l’objectif de progrès. Ce qui motive l’entreprise sportive c’est, comme il a été dit, sa quête de la victoire, son désir de progrès ininterrompu du geste sportif face au temps et à l’espace, dans une rentabilité maximale (Volpicelli L. : 1960, Bouet M : 1968, Jeu B. : 1973, Brohm J.M. : 1992, Thomas L.V. : Le rendement est recherché dans le sport pour atteindre la performance, soutient l’activité sportive, guide l’entraînement et se ressent à travers le résultat. Il n’est pas une catégorie, mais conforte par principe l’ensemble des catégories qui sont tournées vers l’efficacité de la production pour permettre le classement/hiérarchisation. C’est avec la victoire une des valeurs principale du sport qui engage vers le Saint Graal sportif qu’est le record. Ce souci d’efficacité demande une préparation spécifique, éprouvée scientifiquement, qui pousse vers l’acquisition de l’efficience. C’est l’entraînement qui représente la quête quotidienne de la recherche du geste parfait, et l’apprentissage d’un langage corporel commun (Risse H. : 1991, Volpicelli L. : 1960, Bouet M. : 1968, Brohm J.M. : 1992, Bromberger C. : 1995)58 . Dans cet affrontement corporel qu’est la compétition, normé par des règles, la recherche de rentabilité se gagne à travers l’entraînement. Mais, il faut être capable d’évaluer les performances sans équivoque aucune. Pour permettre la hiérarchisation pyramidale que reproduit le sport en écho de la société civile (Brohm J.M. : 199259 ), il faut qu’il s’adjoigne un outil de contrôle performant. Or, dans une société toute encline à la scientifisation de l’espace et des valeurs, comment le sport pourrait-il échapper à une montée en puissance de cet outil conceptuel et pratique que représente la science. Ainsi, après la scientificité de ses règles d’action, s’administre-t-il autour de la preuve rationnelle que représente la mesure du résultat et son enregistrement (Volpicelli L. : 1960, Ulmann J. : 1965, Bouet M. : 1968, Brohm J.M. : 1992, Bromberger C. : 1995)60 . Car, le record n’est record que dans la mesure où il est enregistré et connu de l’ensemble de la communauté sportive, et qu’il prend une forme reconnue internationalement grâce à l’acte scientifique qui le met à jour. L’objectivation de la mesure du résultat, spatiale ou temporelle, crée l’échelle sociale des valeurs sportives et assure son principe de classement en le rendant, par son inscription chiffrée, appréhendable dans le monde entier. Finalement, « le rapport compétitif est une opération de mesure où chacun, se mesurant à l’autre, se mesure par l’autre et le mesure par lui » (Bouet M., 1968 : 5861 ).
Nous avons donc ainsi ce qui peut être considéré comme l’ensemble des valeurs endogènes du sport, celles-là mêmes qui en constituent l’essence interne, qui permettent d’en saisir la réalité. Cependant, cet ensemble de valeurs intrinsèques au sport, ne saurait être laissé à lui-même, sans principe organisateur. Nous l’avons vu, l’objectif de la victoire à travers une rationalité scientifique ayant pour but la hiérarchisation classificatoire, fonctionne comme un moteur de l’entreprise. Mais, pour arriver à ses fins, le sport doit se doter d’un outil qui unisse l’ensemble, un « corps » englobant qui puisse assurer la continuité et la diffusion de ses propres valeurs. La naissance d’une bureaucratie au service de la rationalisation sportive (Risse H. : 199162 ) va en constituer la synthèse. L’institutionnalisation de la pratique sportive, de ses valeurs, de son système interne va assurer sa pérennisation et sa reproduction (Risse H. : 1991, Bouet M. : 1968, Parlebas P. : 1986, Brohm J.M. : 1992, Guay D. : 1993, Chesneaux J. : 1995, Thomas L.V. : 1995)63 . Le sport, comme le développe Bouet (196864 ), contient tout ce que suppose une institution. Tout d’abord, des éléments matériels et des produits culturels. Il s’administre autour d’un groupement spécifique de gens réels, normé par des agents d’autorité. Des rôles précis sont attribués dans la hiérarchie organisationnelle, des symboles collectifs sont mis en place favorisant à la fois des comportements déterminés à travers leurs usages, et des rites initiés autour de ses techniques, ses tactiques, ses systèmes de rencontre, d’évaluation, et même au sein de ses méthodes d’apprentissage et d’entraînement, donnant lieu à de véritables cérémonies. L’institution sportive se fonde sur un système commun de croyances qui exhalent l’image du champion et l’idée de performance. On peut ainsi dire avec Brohm (199265 ) que c’est une infrastructure organisationnelles, avec des techniques de gestion et d’animation, un système juridique propre, fondé sur trois grands principes de fonctionnement qui sont la régulation des conditions de la compétition, l’enregistrement du résultat et l’administration de l’organisation sportive.
Cet ensemble de composantes significatives du sport, établi à travers un consensus d’auteurs, constitue le fait sportif. Certaines composantes comme l’amusement proposées par une minorité d’auteurs, dans le cas présent D. Guay 66 et Elias & Dunning67 , ont été écartées, favorisant des critères retenus plus largement par une majorité d’auteurs. En tout état de cause, il est possible de dire que pour qu’il y ait sport, il faut que l’ensemble de ces dimensions soient présentes de manière synchronique. La modification portée sur le comportement d’une de ces entités, produit une ou des altérations dans le comportement des autres dimensions, et en tant que système, sur la totalité du fait sportif (Guay D. : 199368 ). Ces variables forment ainsi un cadre conceptuel et « la connaissance de leurs fonctions et significations, fournit un corps de concepts qui sert de grille d’interprétation non seulement du comportement du sport comme système, mais aussi des façons de penser, d’agir et de réagir des forces organisationnelles et opérationnelles qui l’animent » (Guay D., 1993 : 10569 ).
2. La pratique physique sportive et/ou comme fait culturel
Les AP/S sont révélatrices de la nature de la société (Parlebas P. : 198670 ), et un moyen privilégié « pour appréhender le halo de valeurs des groupes qui les pratiquent ou qui, par procuration s’en délectent » (Bromberger C., 1995 : 871 ). L’activité physique et/ou sportive est un fait culturel majeur (Risse H. : 199172 ) alimenté par la politique (Defrance J. : 199473 ), la technologie et l’ensemble des valeurs inhérentes à la société dans laquelle elle est pratiquée. Une rencontre sportive n’est d’ailleurs rien en elle-même, c’est son environnement qui lui donne son sens socioculturel (Guay D. : 199374 ). La pratique physique et/ou sportive s’apparente ainsi à un fait social total (Elias N. & Dunning E. : 1994)75 .
Comme le dit Brohm, « le système sportif en voie de mondialisation est le reflet de l’universalisation et de l’extension à toutes les formes sociales du globe du mode de production capitaliste (ère de l’impérialisme) » (1992 : 10976 ). L’AP/S peut donc servir de critère de mesure et d’évaluation d’une certaine « mondialisation de la culture » sur un mode capitaliste. Chaque société inscrit sa relation au sport selon un « système de dispositions, l’habitus » (Bourdieu P., 1980 : 18977 ) qui est le sien.
L’inscription dans telle ou telle pratique dépend de son capital éco-culturel et du temps libre, corrélés aux affinités suggérées par les positions des sujets dans l’espace des classes sociales.
L’AP/S apparaît donc comme un analyseur interculturel, mais aussi intraculturel en fonction des habitus sociaux. Ainsi, « le sport est lié à la culture comme la culture est liée au sport » (Guay D., 1993 : 11078 ) et forme un sous-système d’un plus grand système constitué par l’environnement socio-culturel (Brohm J.M. : 199279 ). Comme la culture, il se diffuse dans les différentes strates de la société, il se distribue comme un objet de consommation de masse à travers les médias qui véhiculent la culture sportive (Bourdieu P. : 1980, Guay D. : 1993)80 .
Par sa distribution, il aplanit les regards qui sont portés sur les structures extérieures, il donne une identique image du monde grâce aux composantes qui le constituent et les symboles qu’il diffuse. « Le sport en tant que fait culturel (...) s’affirme d’abord par les visions du monde qu’il véhicule » (Moscovici S, 1995 : 17981 ). S’axant sur le corps, il se présente en définitive comme « le système culturel qui enregistre le progrès corporel humain objectif, c’est le positivisme institutionnalisé du corps » (Brohm J.M., 1992 : 8982 ).
Finalement, il participe activement de la diffusion d’un ensemble de valeurs qui le caractérisent et, comme nous allons le voir, peut suggérer des modifications dans les cultures dans lesquelles il s’insère.