Notes de Cours : Symbolisme, Nabis, Post-impressionnisme et Évolutions de la Sculpture et de l'Architecture au XIXe Siècle
Le Symbolisme en Norvège et en Autriche : Edvard Munch et Gustav Klimt
Edvard Munch, Le Cri ($1893$) :
- Cette œuvre se distingue par sa force expressive et une économie de moyens très en avance sur son époque.
- Réception historique : Le public de $1893$ est décrit par le terme « chokbar » (stupéfait) devant le schématisme de l'œuvre, contrastant radicalement avec les productions académiques de $50$ ans plus tôt.
- Caractéristiques formelles : Utilisation de quelques traits seulement et de couleurs saturées. La tête du personnage central s'apparente à une tête de mort tout en restant vivante.
- Signification : Il s'agit d'une allégorie quasi parfaite de l'angoisse existentielle. Le ciel est traité dans un orange feu avec des lignes tournoyantes, créant une atmosphère infernale liée à l'angoisse du personnage au premier plan.
Gustav Klimt, Le Baiser ($1907$-$1908$) :
- Klimt, fils d'orfèvre, intègre des feuilles d'or dans ses œuvres, leur conférant un caractère précieux.
- Contexte : Il est associé à la Sécession viennoise, l'équivalent autrichien de l'Art Nouveau (Belgique/France). Ce courant met l'accent sur l'aspect décoratif et cherche à abolir la frontière entre arts majeurs (peinture, sculpture, architecture) et arts mineurs ou artisanat (mosaïque, broderie, orfèvrerie).
- Esthétique : Ses peintures s'inspirent de la mosaïque et de la tapisserie, avec un rendu très plat. Les personnages ont souvent les paupières closes, une influence directe des Préraphaélites ou de Fernand Khnopff.
- Symbolique de l'œuvre : Représentation de la fusion amoureuse. L'homme est caractérisé par des motifs géométriques, tandis que la femme est associée à des motifs arrondis et floraux. Leurs capes se fusionnent au cœur d'un décor floral central.
Les Nabis
Définition et origine : Petit groupe de peintres constitué en $1888$ à Paris. Le mot « Nabi » signifie « prophète » en hébreu. Bien que liés au groupe, chaque artiste a suivi sa propre trajectoire individuelle.
Paul Sérusier, Le Talisman ($1888$) :
- Tableau manifeste du groupe réalisé sous la direction de Gauguin.
- Modernité : L’œuvre est visionnaire car elle frôle l'art abstrait (officiellement né vers $1910$-$1911$), bien qu'elle conserve une figuration schématisée (on devine une maison, des arbres).
- Technique : Emploi de couleurs pures en aplats (jaune fluo, orange, violet, vert) et absence totale de perspective. Il prône l'épuration, le synthétisme et le rejet du détail superflu.
Pierre Bonnard (surnommé « le nabi très japonard ») :
- Femmes au jardin (paravent) ($1891$) : Utilise le format vertical oblong du Kakemono japonais (inspiré d'Eisen ou Utamaro). L'accent est mis sur le dessin des étoffes et le côté décoratif, avec un renoncement total au modelé.
- La Toilette (vers $1908$) : Admirateur de Degas, Bonnard traite le nu féminin dans l'intimité (voyeurisme). Il utilise un miroir pour montrer le corps de dos et de face simultanément, avec un cadrage moderne tronqué.
- Nu dans un intérieur ($1912$-$1914$) : Le corps est fortement tronqué et schématisé. La perspective est construite par des plans colorés et des tapisseries en avant-plan et arrière-plan.
Edouard Vuillard :
- Jardins publics ($1894$) : Panneaux commandés pour les bureaux de la Revue Blanche (presse spécialisée faisant la promotion des Nabis). Représente la bourgeoisie dans des espaces verts urbains (ode à la vie citadine).
- Style : Influence de l'impressionnisme par la touche, mais avec un synthétisme plus marqué et des aplats de couleur pour les robes.
- Au Lit ($1891$) : Palette chromatique limitée, traitement par aplats délimités par des cernes (synthétisme).
Félix Vallotton :
- Artiste suisse vivant en France, travaillant de manière indépendante.
- Technique : Privilégie la gravure sur bois (technique considérée comme archaïque face à la lithographie) pour forcer le synthétisme des formes.
- La Paresse ($1896$) : Épuration totale, la femme et le chat sont traités comme une silhouette blanche unique.
- Le Ballon ($1899$) : Perspective plongeante novatrice, organisation en demi-cercle séparant l'ombre de la lumière. Absence de ciel, représentation plane de l'espace.
- La blanche et la noire ($1913$) : Clin d'œil à l'Olympia de Manet. Scène contemporaine suggérant un couple d'amantes (la femme noire est assise dans une attitude masculine, cigarette à la bouche).
Le Néo-impressionnisme
Concept : Recherche d'une codification scientifique de l'impressionnisme basée sur l'ouvrage d'Eugène Chevreul, La loi du contraste simultané des couleurs ($1839$).
Georges Seurat :
- Développe le pointillisme ou divisionnisme (touches séparées en petits points).
- Un dimanche après-midi à la Grande-Jatte ($1884$-$1886$) : Schématisme solide et géométrique qui se distingue du flou impressionniste. Effet d'optique où les points se mélangent avec la distance.
- Le Cirque ($1890$-$1891$) : Exposé au Salon des Indépendants (fondé en $1884$, sans prix ni jury). Opposition entre la piste (courbes, spirales, arabesques) et les gradins (géométrie frontale et hiératique). Bordure sombre peinte directement sur la toile.
Paul Signac :
- Port de Saint-Tropez ($1899$) : Pointillisme plus libre et intuitif que Seurat. Les points sont plus larges, sans recherche d'illusion optique stricte.
Néo-impressionnisme en Belgique :
- Théo van Rysselberghe (L’homme à la barre, $1892$) et Georges Lemmen (Plage à Heist, $1891$-$1892$). Ce dernier utilise des plans de couleur ovales et un travail rigoureux sur la lumière.
Les Artistes « Inclassables » de la fin du XIXe siècle (Post-impressionnisme)
Henri de Toulouse-Lautrec :
- Issu de l'aristocratie, marqué par une difformité physique génétique. « Croqueur de Montmartre », il observe la vie de bohème (cafés-concerts, maisons closes) sans jugement moral.
- La débauche ($1894$) : Lithographie expressive à grands traits, mettant l'accent sur l'économie de moyens.
- Affiches artistiques : Utilise des aplats de couleur vive pour attirer le regard publicitaire. Dans Divan Japonais ($1892$-$1893$), il met en valeur Jane Avril en noir sur fond rousseur, tout en tronquant la tête de la chanteuse Yvette Guilbert (reconnaissable à ses gants noirs).
- Au salon de la rue des Moulins ($1894$) : Maîtrise de la peinture (velours) et prédominance du rouge/violet.
Paul Gauguin :
- La Belle Angèle ($1889$) : Portrait découpé en cercle (influence japonaise) avec fond floral décoratif et présence d'une céramique péruvienne (anthropomorphe).
- Vision après le sermon ($1888$) : Scène religieuse en Bretagne divisée par un arbre oblique. Utilisation de l'aplat et de la cerne.
- Primitivisme : Influence des arts africains et océaniens (liée aux conquêtes coloniales). Lors de ses séjours à Tahiti ($1891$-$1893$) et aux Îles Marquises, il peint des silhouettes lourdes et raides (Femmes de Tahiti, $1891$).
- Arearea ($1892$) : Chien rouge orangé au premier plan qui fit scandale à Paris. Nature luxuriante et aplats de couleurs vives.
Paul Cézanne :
- Travaille au couteau pour géométriser les motifs, rejetant la touche « en virgule » des impressionnistes.
- Série de la Montagne Sainte-Victoire ($1898$-$1900$) : Processus de déconstruction/reconstruction du motif selon la lumière.
- Les grandes baigneuses ($1899$-$1906$) : Nus plats, sans érotisme, privilégiant une recherche purement anatomique et picturale.
Vincent Van Gogh :
- Artiste « maudit » marqué par la maladie mentale (schizophrénie/bipolarité). Passionné par l'estampe japonaise.
- Les Tournesols ($1888$) : Nature morte-vanité évoquant le temps qui passe. Travail intense sur les nuances de jaune.
- Séjour à Arles ($1888$-$1890$) : Période de crises et d'internements. Le jardin de l'asile ($1889$) montre sa « touche tourbillonnante » si caractéristique.
- Autoportraits : Autoportrait à l'oreille bandée ($1889$). Controverse historique sur une possible altercation avec Gauguin.
- L’église d’Auvers-sur-Oise ($1890$) : L'architecture semble se disloquer sous l'effet des couleurs et de la touche nerveuse.
Le Japonisme
- Définition : Terme créé en $1872$ par Philippe Burty pour désigner l'influence de l'art japonais sur l'art occidental.
- Facteurs : Redécouverture du Japon en $1853$ (fin de l'isolation) et diffusion massive des estampes Ukiyo-e (école de la « vie flottante », portraits d'acteurs de Kabuki, courtisanes).
- Manifestations artistiques :
- Japoniser le modèle : James Whistler (Symphonie en blanc n°2, Le paravent doré) représente des modèles occidentaux avec des accessoires japonais (éventails, kimonos).
- Claude Monet : Possédait une vaste collection (notamment les 36 vues du Mont Fuji). Bien qu'il s'inspire des principes, il évite le simple pastiche exotique, sauf dans La Japonaise ($1876$) (portrait de sa femme Camille).
- Van Gogh : Réalise de véritables pastiches (Japonaiserie au pont, $1887$). Il affirme voir le Japon à travers le paysage du sud de la France et adopte un « œil japonais » dans ses compositions (arbres divisant la toile).
Les Femmes Artistes au XIXe siècle
Contexte social : Siècle de transition marqué par les luttes pour le suffrage féminin (Suffragettes) et la réforme de l'éducation.
Obstacles à la professionnalisation :
- Accès limité aux académies : Académie Julian ($1868$), École nationale des Beaux-Arts ($1897$).
- Interdictions morales : Refus de l'étude d'après modèle vivant.
- Freins familiaux : Le mariage était perçu comme incompatible avec une carrière artistique.
- Critique d'art : Le « génie » était associé au genre masculin ; l'art féminin était relégué au décoratif ou aux sujets « raffinés » (maternité, fleurs).
Figures majeures :
- Rosa Bonheur : Spécialiste de la peinture animalière. Femme émancipée (renonce au mariage, assume son homosexualité, porte le pantalon).
- Berthe Morisot : Membre du groupe impressionniste dès $1874$. Le Berceau ($1873$) est salué pour ses effets de transparence.
- Mary Cassatt : Introduite par Degas, elle traite souvent le thème de la maternité sous l'influence stylistique du Japonisme.
La Sculpture au XIXe siècle
Jean-Baptiste Carpeaux, La Danse ($1869$) :
- Scandale à l'Opéra Garnier car les corps sont jugés trop charnels et non idéalisés (« les femmes puent le vice et le vin »). Vandalisme à l'encre.
La Sculpture Réaliste :
- Honoré Daumier : Bustes caricaturaux en terre crue (Célébrités du juste milieu, $1832$).
- Edgar Degas, Petite danseuse de 14 ans ($1881$) : Utilisation de vrais accessoires (tutu, ruban de satin, perruque) pour un effet de vérisme absolu. Figure exposée dans une vitrine (comme un spécimen d'histoire naturelle).
- Constantin Meunier : Sculpteur naturaliste célébrant le monde ouvrier. Le Mineur ($1903$) représente l'ouvrier avec dignité, force et fierté.
Auguste Rodin (La déformation expressive) :
- L’Âge d’airain ($1877$) : Accusé à tort de moulage sur nature à cause de son réalisme excessif.
- La Porte de l’enfer ($1880$-$1917$) : Commande monumentale illustrant Dante. Elle contient des figures devenues autonomes comme Le Penseur ($1904$), symbole de l'universalité de la pensée.
- Les bourgeois de Calais ($1889$) : Hommage à l'héroïsme, traité avec une expressivité dramatique (drapés non lisses).
- Le Monument à Balzac ($1898$) : Scandale absolu, refusé par la Société des Gens de Lettres qui y voit un « bonhomme de neige ». Rodin privilégie l'expressivité sur la ressemblance physique.
Camille Claudel : Élève et maîtresse de Rodin. Elle excelle dans l'expression de l'anatomie (L'Âge Mûr, $1898$, œuvre autobiographique sur sa rupture avec Rodin). Tragique fin de vie avec $30$ ans d'internement.
Antoine Bourdelle : Héraklès archer ($1909$) marque un retour à la Grèce archaïque avec une dynamique entre pleins et vides, et une puissance brute du nu.
L'Architecture et les Nouveaux Matériaux
- Séparation des disciplines : Au XVIIIe siècle, l'architecture reste académique tandis que l'ingénierie se professionnalise (École des Ponts et Chaussées, $1747$).
- Le Fer et le Verre :
- Joseph Paxton, Crystal Palace ($1851$) : Architecture éphémère démontrant les capacités du métal.
- Gustave Eiffel : Transforme les structures de fer en « œuvres d'art » aérées. La Tour Eiffel ($1889$) témoigne d'un changement rapide du goût malgré une opposition initiale virulente.
- Le Béton Armé : François Hennebique brevette le système en $1892$. Il démontre la liberté des formes (courbes, saillies) dans sa propre villa ($1901$-$1903$).
- L'Architecture en hauteur : Développement à Chicago après l'incendie de $1871$, conjointement à l'invention de l'ascenseur ($1857$). Essor des grands magasins (ex: Carson Pirie Scott Store de Louis Sullivan).
L'Art Nouveau ($1893$-$1914$)
- Principes : Slogan « L'art dans tout ». Volonté de créer une œuvre d'art totale (intérieur/extérieur). Inspiration végétale, stylisation de la flore, prédominance de la courbe.
- Victor Horta (Belgique) :
- Hôtel Tassel ($1893$) : Acte de naissance de l'Art Nouveau. Utilisation apparente du fer pour alléger la maçonnerie.
- Maison du Peuple ($1896$-$1898$) : Architecture sociale utilisant des courbes économiques.
- Variantes internationales :
- Charles Rennie Mackintosh (Écosse) : Utilise la ligne droite et une certaine austérité.
- Hector Guimard (France) : Célèbre pour les entrées du métro parisien en fonte de fer.
- Antonio Gaudi (Espagne) : Architecte inclassable (Sagrada Familia, Parc Güell). Mélange d'iconographie chrétienne et de formes fantastiques organiques (surréalisme avant l'heure).
- Inclassable : Le Palais Idéal du Facteur Cheval ($1879$-$1912$), construction hétéroclite réalisée par un autodidacte seul durant $33$ ans avec des galets ramassés.