Les empires à l'époque contemporaine
L'expansion continentale : industrialisation et « ruée vers la terre »
John C. WEAVER, The Great Land Rush and the Making of the Modern World 1650-1900, Montreal, MacGill-Queen’s University Press, 2006.
François-Xavier NERARD & Marie-Pierre REY, Atlas historique de la Russie d'Ivan III à Vladimir Poutine, Atlas Autrement, 2017.
Introduction
Au XIXe siècle, un petit nombre de pays connaissent une immense extension, devenant les plus étendus du monde : Russie/URSS, Chine, États-Unis, Canada, Brésil, Argentine, Australie.
Ce processus implique le peuplement et la transformation radicale de territoires auparavant peu peuplés, habités par des populations de chasseurs-pêcheurs (densité de population très faible, souvent < 1 hab/km²).
Ce processus se retrouve à plus petite échelle dans d’autres pays, comme le Japon avec l’île d’Hokkaido.
Transformation d’une souveraineté théorique en possession et occupation effective.
La carte historique de la Russie précise ces questions.
Expansion Russe du XVIe au XXe Siècle
Présentation d'une carte de l'expansion Russe du XVIe au XXe siècle, incluant les dates clés d'acquisition de territoires.
Plan d'étude
Étude de l'expansion territoriale à travers trois axes :
La « ruée vers la terre »
Causes et facteurs économiques
La violence et le droit
I – La « ruée vers la terre »
Le titre fait référence aux ruées vers l’or du XIXe siècle (John Weaver).
A/ Fronts pionniers et axes de pénétration
B/ La distribution des terres
C/ La mise en valeur des nouvelles terres
A/ Fronts pionniers et axes de pénétration
La pénétration de nouveaux territoires se fait de deux manières :
Par avancée progressive d’un « front pionnier », résultant d’initiatives individuelles ou de communautés limitées.
Par avancée le long d’axes de pénétration : routes ou voies ferrées.
1) Exemple du Brésil
Centre-Ouest et Amazonie
Xavier ARNAUD de SARTRE, Fronts pionniers d’Amazonie. Les dynamiques paysannes au Brésil, 2006.
L’Amazonie est le bassin versant du fleuve Amazone : 6 millions de km², couvrant la plus grande partie du Brésil, sauf une bande côtière d’environ 500 km.
Cette zone côtière était peuplée d’agriculteurs avant l’arrivée des Portugais au XVIe siècle.
Végétation naturelle : forêt dense sur sols très pauvres + campos (savane).
À partir du milieu du XIXe siècle, des « cycles » de produits d’exportation entraînent des vagues d’immigrants, venant du Brésil même (surtout du Nordeste pauvre) ou d’ailleurs : cycle du caoutchouc en Amazonie, du café, du tabac.
La région qui en profite le plus, à partir des années 1880, est le Centre-Ouest : plantations de café + fazendas d’élevage.
À partir des années 1930 (Brésil), 1940 (Pérou), les États se lancent dans une grande politique de conquête de l’Amazonie par des colonies agricoles, parfois déléguée à de grandes entreprises => avancées spectaculaires des fronts pionniers, mais sans résorber la pauvreté.
2) Les axes de pénétration : l’Ouest nord-américain
Le temps des pistes (tracks), ouvertes par des explorateurs dans les premières décennies du XIXe siècle.
Jalonnées de forts pour protéger l’installation des premiers squatters.
Le chemin de fer : les transcontinentales (la 1ère : 1869).
En 1862, pour financer les entreprises ferroviaires, l’État fédéral leur accorde la moitié des terres sur une largeur de 12 à 50 miles, en respectant le Grid (voir focus) par une disposition en damier.
Accélère la « Conquête de l’Ouest » : extermination des troupeaux de bisons dans les années 1860 et 1870.
Rend impossible la survie des peuples amérindiens de la Grande Prairie.
Le 1er chemin de fer transcontinental des États-Unis est achevé en 1869.
Les concessions par l’État fédéral des voies ferrées, passant sur des territoires indiens, donc domaine public, s’accompagnent de land grants : cession à la compagnie ferroviaire de la moitié des terres sur une bande de 10 à 50 miles de large (de chaque côté, soit de 20 à 100 miles en tout).
Ces cessions ont fait des compagnies ferroviaires des acteurs majeurs de la « conquête de l’Ouest ».
La carte montre l’extension maximale des concessions foncières aux compagnies ferroviaires, autour de 1900. Une partie importante de ces terres, traversant des zones montagneuses (Rocheuses) ou désertiques dans le sud-ouest, n’ont jamais été exploitées.
B/ La distribution des terres
1) Sur le plan légal, les pays anglo-saxons distinguent les settlers (« colons ») établis avec un titre de propriété, et les squatters ou occupants illégaux.
La présence de squatters posait beaucoup de problèmes aux autorités : souvent violents, en conflit avec la population autochtone => politiques d’établissement légal par distribution des nouvelles terres, et souvent contrôle des immigrants que l’on installait.
2) EU 1862 Homestead Act : autorise les squatters occupant une terre publique de 160 acres maximum (≈ 65 ha) depuis 5 ans au moins, à l’acheter à un prix modique.
Aboutissement d’une évolution qui tendait à accorder des droits rétroactifs aux squatters de terres publiques.
Législation imitée dans les autres pays anglo-saxons : Australie, Canada.
Accompagnée d’un enregistrement des terres dans des bureaux spécialisés : Torrens Act (1858, Australie du Sud) imité ensuite dans les pays qui n’avaient pas de cadastre général : ex. conservation foncière en Afrique du Nord française.
Solomon D. BUTCHER (1856-1927), photographe professionnel dans l’État de Nebraska, a passé une grande partie de sa vie, à partir de 1886, à photographier les petits settlers de plusieurs comtés de ce territoire. 3 000 plaques photographiques, prises entre 1886 et 1912, sont conservées. Elles constituent un patrimoine inestimable, qui documente sans romantisme la vie souvent rude des premiers fermiers. Beaucoup d’entre elles illustrent les manuels d’histoire des EU et sont familières au public américain. La collection, entièrement numérisée, est consultable en ligne.
Après la fin de la guerre civile (ou guerre de Sécession, 1861-1865), un nombre important de fermiers afro-américains, libérés du fait de l’abolition de l’esclavage, bénéficient du Homestead Act et s’installent dans les nouveaux territoires ouverts aux settlers dans l’Ouest. Ils étaient, par exemple, 8 900 en Nebraska en 1890.
C’est le cas de la famille Shores > photographiée devant sa ferme par Solomon Butcher
Noter la sod house : ferme construite en briques crues de gazon (sod)
C/ La mise en valeur des nouvelles terres
Caractéristiques communes des paysages des pays neufs :
Très forte ruralité : peu de villes et même de bourgs ; très souvent fermes isolées.
Vie rude au XIXe siècle : pop jeune, immigrante, fortement masculine, souvent regroupée par origines voir III C ; conditions de vie sommaires, voire misérables.
Tendance à la monoculture d’exportation voir II B et C.
Importance des transports, pour les hommes et surtout l’exportation des produits : jusqu’aux années 1920 : chevaux, carrioles, diligences, chemin de fer (avec complémentarité rail-route) à partir des années 1920 : camion.
Paysage souvent géométrique : voir focus : The Grid.
II – Causes et facteurs économiques
Cette partie explore les liens entre la « ruée vers la terre » et le mouvement d’industrialisation du monde, qui débute dans les années 1770-1800 en GB (Angleterre et Écosse) puis s’étend progressivement.
A/ Un monde plus peuplé
B/ Des besoins multipliés
C/ Agriculture et industrie
A/ Un monde plus peuplé
1) Vers 1700 la population est très inégalement répartie sur Terre. Les zones les + peuplées sont Chine-Corée-Japon, Inde, Europe de l’ouest et du centre.
Au XVIIIe s. deux zones connaissent une croissance démographique forte : Chine-Corée-Japon et Europe.
2) La croissance de la pop chinoise cesse à la fin XVIIIe s., pour des raisons internes (éco puis pol).
La croissance de la pop européenne se poursuit durant tout le XIXe siècle.
Rappel : cette pop est avant tout rurale et agricole, sauf en GB 1er pays industrialisé
Causes de la croissance : disparition des épidémies de peste, recul de la variole, meilleure alimentation, disparition des famines entre XVIIe siècle (Angleterre, Hollande) et XIXe s. (la dernière : Irlande 1845-51) + à partir des années 1880 révolution médicale avec la découverte des microbes et autres agents pathogènes.
3) Cette croissance démographique s’accompagne d’immenses migrations
D’Europe (Empire russe compris) => Amérique du Nord et Amérique latine, par vagues successives
De Chine du nord => Mandchourie et Mongolie intérieure
De Chine du sud => Asie du sud-est (Indochine, Indes néerlandaises, Philippines, Malaisie) + pays neufs
Du subcontinent indien => pays d’économie de plantation dans le monde entier (émigration des coolies)
Les migrations sont libres, non règlementées, jusqu’aux années 1900 => peuplement rapide des pays neufs ex. peuplement de l’Argentine (1,2 M hab en 1860, 8 M 1914, dont 60 % nés à l’étranger) par Italiens et Espagnols.
B/ Des besoins multipliés
1) Nourrir une population croissante n’a été possible que grâce à des améliorations agronomiques => meilleurs rendements agricoles dans les pays industrialisés (GB, France, Allemagne, Autriche, etc.)
Dès les années 1820 la GB ne produit plus assez de blé, de viande et de lait : elle doit en importer
2) L’industrie en croissance rapide réclame des matières 1ères en quantités rapidement croissantes
En 1er lieu le charbon pour les machines à vapeur, le fer pour les outils et structures métalliques Les grands pays industrialisés disposent de ressources abondantes en houille. Le fer est en partie importé de Suède
Les matières 1ères textiles (laine, lin, coton) doivent rapidement être importées, de même que le bois pour la construction => hausse rapide de la production mondiale de ces matières 1ères
3) Hausse du niveau de vie des classes aisées depuis le XVIIIe s., du prolétariat industriel à partir des dernières décennies du XIXe siècle dans les pays industrialisés => besoins accrus en produits dits de semi-luxe : café, thé, sucre, cacao, etc.
Tom ROBERTS (1856-1931), Shearing the Rams (La Tonte des Béliers), 1890, huile sur toile. Melbourne, National Gallery of Victoria
L’élevage ovin devient dès le milieu du XIXe siècle une des grandes richesses de l’Australie. Il bénéficie des vastes espaces de climat océanique ou continental tempéré, notamment au sud-est du pays. Cet élevage, dans des fermes de grande taille, est destiné à fournir en laine les centres industriels du Royaume-Uni.
Avant l’invention de la tondeuse électrique (années 1890), la tonte a lieu avec des ciseaux en fer. Les tondeurs sont des journaliers, se déplacent de ferme en ferme et sont payés à la tâche : de vrais bushmen, les pionniers (toujours des hommes) qui peuplent le bush, arrière- pays australien à la végétation abondante
Tom Roberts, âgé de 34 ans lorsqu’il peint cette toile, est né en Angleterre. Il émigre en Australie à l’âge de 13 ans, sa famille s’installe à Melbourne, alors la ville la plus peuplée d’Australie, dans la province de Victoria. (Rappelons que l’Australie n’existe pas encore comme État : chaque province, possession de la Couronne britannique, est indépendante des autres. La fédération ou Commonwealth d’Australie sera créée en 1901.) Roberts obtient une bourse pour étudier à la Royal Academy of Arts de Londres au début des 1880s. Il obtient en grand succès à son retour avec ses œuvres réalistes, qui célèbrent les aspects les plus divers de la vie australienne. C’est un « peintre de plein air », qui peint fréquemment « sur le motif ». C’est le cas ici : Roberts s’était installé durant plusieurs mois dans une ferme d’élevage de 24 000 hectares. Ses peintures sont souvent reproduites dans les livres d’histoire de l’Australie ou de l’empire britannique. C’est le cas de celle-ci, chef-d’œuvre de la peinture australienne.
C/ Agriculture et industrie
1) La production de certains produits en demande croissante demande des superficies croissantes : laine <= (élevage ovin), viande (<= élevage bovin), blé, bois, etc.
Certains pays neufs se spécialisent dans la 2nde ½ XIXe s. dans ces exportations : laine : Australie, Nelle Zélande ; viande bovine : Argentine ; bois : Canada ; blé : EU, Canada
2) Les exportations profitent du chemin de fer et de la navigation à vapeur à partir des années 1850-1870
3) Production et exportations sont rentables du fait de :
Production dans de grands ou très grands domaines (ranchs, haciendas) => coûts de production moindres
Mécanisation du travail + poussée qu’en Europe : ex. 1ères faucheuses aux EU : firme McCormick 1837
Transports en chemins de fer jusqu’aux grands ports, capables de recevoir des steamers : ex. réseau ferroviaire de l’Argentine
La rentabilité entraîne, en retour, des investissements étendus, notamment dans ces « pays neufs ».
Edgar DEGAS, Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans, 1873
Degas, peintre parisien du groupe des Impressionnistes (1ère exposition en 1874), voyage à La Nouvelle-Orléans en 1873, à l’âge de 39 ans, pour rencontrer sa famille : l’homme assis au 1er plan est son oncle maternel. Sollicité pour peindre des portraits familiaux, Degas décide de créer un portrait de groupe, inclus dans ce que l’on appelait à l’époque une « scène de genre »: des personnes saisies dans une activité précise. Il montre donc le bureau où l’on recevait, examinait et évaluait les échantillons de coton en provenance des fermes de la région. La Nouvelle-Orléans est la capitale de l’État de Louisiane, intégré en 1812 aux États-Unis. Débouché de l’immense bassin du Mississipi, elle est le grand port des EU sur la mer des Caraïbes. Elle a alors 200 000 hab. Scène typique du monde capitaliste d’alors : Il montre des acheteurs et investisseurs potentiels, l’importance du papier (registres, factures, chèques…). Un homme au centre lit un journal : la presse financière occupe une grande place dans la vie quotidienne des gens d’affaire. Les employés salariés sont en chemise et tête nue ; les visiteurs, personnages graves dont dépend le succès du coton dans la région, sont en veste et chapeau
Central Argentine Railway, 1920 : carte des chemins de fer d’Argentine, 1920, détail : partie centrale du pays. Le réseau ferroviaire de l’Argentine, construit à partir de 1855, couvre surtout les provinces de Buenos Aires et de Cordoba : c’est la Pampa, prairie au climat tempéré et humide. Avec la capitale, elle concentre la ½ de la pop. Une couleur = une compagnie ferroviaire.
Notez le réseau en éventail, convergeant vers Buenos Aires, capitale et seul grand port de l’Argentine. Le chemin de fer accentue donc l’extrême centralisation du pays, et son extraversion économique. Le blé et la viande bovine sont expédiés en train jusqu’au port de Buenos Aires pour être ensuite transportés en Grande-Bretagne et ailleurs.
L’invention du navire frigorifique en 1876 a fait de l’Argentine le 1er exportateur mondial de viande, et en 1900 un pays riche, au niveau de vie élevé, qui attire des millions d’immigrants, notamment italiens.
III – La violence et le droit
Les nouvelles terres ont souvent été des zones de violence : en raison du processus même d’appropriation et des conflits avec les populations autochtones, mais aussi du manque de contrôle des pouvoirs publics dans des zones immenses marquées par l’ « esprit pionnier »
A/ Terra nullius ou traités
B/ Le devenir des populations indigènes
C/ L’esprit pionnier et le mythe de la Frontière
A/ Terra nullius ou traités
1) Une exception : la doctrine de terra nullius
Appliquée seulement en Australie, à l’égard des Aborigènes, elle considère que ceux-ci ignorent le droit de propriété, ne sont pas organisés en pouvoir politique, et n’ont donc aucun droit sur la terre
La doctrine de terra nullius est abolie en Australie en 1992
2) La conquête par traités : ex. de l’Amérique du Nord (EU et Canada), la Nelle Zélande
Partout ailleurs, les États considèrent que les populations indigènes ont des droits sur leur territoire, droits qu’ils concèdent par traité
Ces traités, au XIXe s., sont souvent obtenus à la suite de guerres, mais parfois aussi par négociation
Ils légitiment l’installation de colons (settlers) sur une partie ou la totalité du territoire
=> en compensation, les indigènes obtiennent la sécurité d’un territoire restreint, appelé réserve
3) L’occupation sans traités : ex. de la Sibérie
1558 Ivan IV, tsar de Russie, se proclame « souverain de toute la terre sibérienne et des pays du Nord » se considère comme successeur du khan mongol (dynasties descendantes de Gengis Khan)
Conquête militaire par étapes, d’ouest vers l’est 1639 1er détachement cosaque atteint la mer d’Okhotsk, c à d l’océan Pacifique Progression par établissement de fortins avec garnisons + bases du commerce des fourrures
Peuplement progressif par migrations spontanées de paysans + déportés Aucune reconnaissance politique des peuples sibériens (le + souvent absents des manuels d’histoire de la Russie)
1891-1916 Construction du Transsibérien : change le visage de la Sibérie Progression du peuplement et de l’exploitation combine le réseau ferroviaire ouest-est et les grands fleuves sud-nord 1891-1916 : 4 M paysans russes s’installent en Sibérie (surtout le long du Transsibérien) et Asie centrale
Dersou Ouzala, film d'Akira KUROSAWA, 1975.
Tourné en décors naturels par le cinéaste japonais Akira KUROSAWA, alors âgé de 65 ans, le film raconte l’amitié entre Vladimir Arseniev, officier et topographe russe chargé avec une équipe de faire des relevés dans l’Extrême-Orient russe, et un chasseur du peuple golde, Dersou Ouzala, qui lui sert de guide. L’action se passe dans les années 1900. De splendides images de la nature sibérienne durant toutes les saisons rythment ce film d’une grande sensibilité humaine. L’histoire, racontée du point de vue d’Arseniev, exalte la spiritualité de Dersou, qui vit en symbiose avec la nature. Le film s’inscrit dans la veine humaniste des œuvres de Kurosawa, considéré alors comme un des plus grands cinéastes vivants (Rashomon, 1950 ; Les Sept Samouraï, 1954). D’ordinaire les autorités soviétiques n’autorisaient pas des équipes venues de pays occidentaux (comme le Japon) à tourner en URSS ; c’est pourtant la Mosfilm, la société de production soviétique, qui a contacté Kurosawa. L’humanisme qui imprègne le film correspond en effet à celui qui traverse la production artistique et littéraire soviétique dans les années 1960 et 70, tendant à l’universalité. Il reflète aussi la sensibilité écologiste naissante au Japon. C’est aujourd’hui un témoignage historique sur les années 70.
2 3) L’occupation sans traités : ex. n° 2 la Pampa argentine et la Patagonie
Depuis le XVIe s. les Espagnols du Rio de la Plata (Buenos Aires) lâchent des bovins dans la Pampa : ceux-ci, devenus sauvages, paissent en liberté et sont capturés par des vaqueros, les ancêtres des gauchos montés à cheval
1ère ½ XIXe s. la Pampa est divisée en grandes estancias détenues par de grands propriétaires de Buenos Aires, l’élevage est régularisé. Les gauchos chassent les Indiens (devenus eux-mêmes éleveurs) vers le Sud et l’Ouest
1867-1879 L’armée argentine refoule les Indiens au-delà du Rio Negro, proclamé limite Sud du pays
1880-1884 « Conquête du désert » : l’armée en Argentine et, en parallèle, au Chili, progresse vers le Sud et brise la résistance du peuple Mapuche => La Patagonie devient le grand territoire d’élevage ovin de l’Argentine
Une grande partie des indigènes survivants sont déportés dans le nord en vue de leur assimilation forcée : ils deviennent ouvriers, domestiques, etc.
B/ Le devenir des populations indigènes
1) Comme les populations d’Amérique centrale et andine au XVIe siècle, les peuples de chasseurs-cueilleurs dépossédés de leurs territoires au XIXe siècle subissent d’abord le choc microbien : leur pop chute en qqs générations. Ex. la pop de l’île de Tasmanie, au sud de l’Australie, qui a disparu
2) S’y ajoutent souvent les effets directs de la conquête : pertes dans les combats, massacres, parfois même extermination, déportation
3) Dans les pays anglo-saxons, les populations indigènes sont, à partir des années 1830, cantonnées par traité dans des réserves : leur sort dépend désormais du gouvernement, censé les protéger
Perte du mode de vie traditionnel (ex. extermination des troupeaux de bisons dans la Grande Prairie, années 1860-1870) => misère psychologique, alcoolisme, souvent misère économique
Une grande partie des pop indigènes s’assimilent à la pop majoritaire, soit volontairement, soit par suite des efforts des missions chrétiennes ou des écoles (souvent les deux), et vont vivre en ville
Edward S. CURTIS (1868-1952), Campement de la tribu Piegan, 1905.
Edward S. CURTIS (1868-1952), Two Moons. Tribu Cheyenne, 1910.
Edward Curtis, photographe professionnel à Seattle, commence en 1900, à l’âge de 32 ans, un projet qui va l’occuper jusqu’en 1927 : photographier les populations amérindiennes des États-Unis. Il publie à partir de 1910 une œuvre colossale en 20 volumes et plus de 2 000 photos publiées. Curtis entend restituer le mode de vie des Amérindiens avant qu’ils n’aient été exterminés ou assignés à des réserves. Cela l’a parfois amené à des mises en scène. Mais souvent ses photographies ont une grande valeur documentaire, et toujours une qualité esthétique frappante. Il utilise toutes les ressources des appareils photographiques de son temps, qui permettent des clichés instantanés, des effets de profondeur de champ, etc. Son esthétique s’inspire de l’école dite pictorialiste qui entend promouvoir une photographie d’art. Ses sujets sont toujours magnifiés par la prise de vue. Curtis a servi d’inspiration inépuisable pour le genre du Western. Après bien des peintres et dessinateurs au XIXe siècle, il fixe une fois pour toutes un Far West de légende : un paradis perdu.
C/ L’esprit pionnier et le mythe de la Frontière
1) Au XIXe siècle la présence de populations (masculines) de squatters dans les régions périphériques est une préoccupation constante des pouvoirs publics : l’ « esprit pionnier » est violent et revendicatif
2) En Amérique du Nord, la conquête de l’Ouest s’achève en 1890
=> Frederick Jackson TURNER, historien, universitaire, publie en 1893, à 32 ans, The Significance of the Frontier in the American History : il affirme que l’identité américaine a été forgée non pas en miroir et comme un double provincial de la culture anglaise, comme on le pensait au XIXe siècle, mais dans l’expérience fondatrice de la Frontière à l’Ouest. Il propose un retournement culturel, qui fonde la culture américaine du XXe siècle
3) La Frontière devient dès lors le grand mythe fondateur de l’identité américaine Elle est magnifiée dans des spectacles (The Buffalo Bill’s Wild West Show, 1883-1923) et, à partir des années 1920, au cinéma avec le Western, genre qui connaît son apogée dans les années 1950 (ex. John FORD)
On retrouve une construction similaire en Australie (les bushmen) et en Argentine (les gauchos de la Pampa, source d’inspiration inépuisable pour le tango [apparu à Buenos Aires v. 1900] Mais pas d’équivalent au Canada
En Russie puis URSS, la Sibérie est trop liée à la déportation, puis au goulag, pour avoir suscité des mythes
Conclusion
Deux phénomènes majeurs d’expansion territoriale au cours du XIXe siècle : l’extension continentale (leçon 2) et l’expansion outre-mer, ou colonisation (leçon 3). La 1ère a concerné des territoires plus étendus que la 2nde, et n’a jamais été remise en cause, alors que les empires coloniaux ont disparu à partir de 1945.
Pourquoi ce que l’on peut considérer comme des empires continentaux se sont-ils maintenus ?
Faiblesse de la population indigène, submergée par le nombre des immigrants
Assimilation complète des nouveaux territoires aux anciens
Achèvement du processus de néolithisation à l’ensemble de la planète, à l’exception d’espaces volontairement préservés (parcs nationaux) ou hostiles (forêts denses, déserts, haute montagne, etc.) => transformation des paysages, bouleversement de l’environnement (faune, flore, hydrologie, etc.)