Notes sur les approches contractuelles de la firme (TCT, TI et TCI)
Convergences et cadre général
- Deux points de convergence essentiels pour les courants analysés dans ce chapitre:
- le marché est la forme d’organisation économique la plus efficiente et seules des défaillances de ce marché expliquent l’émergence de la firme;
- toutes ces approches utilisent le concept de contrat pour analyser la firme (un contrat = accord ou dispositif bilatéral de coordination entre deux parties).
- Cadre théorique central: les coûts de transaction (TCT) et le contrat comme outil d’analyse de la firme.
- Hypothèses comportementales clés de la TCT: rationalité limitée et opportunisme.
- Idée centrale: les contrats ne peuvent être complets; surveillance et contrôle ex post sont nécessaires.
- Problème fondamental: l’incertitude radicale (non probabilisable) expose les contractants à l’opportunisme et à de fausses promesses.
- Objectif de la TCT: identifier les formes organisationnelles qui minimisent les coûts de transaction.
1. La firme comme structure de gouvernance (« governance structure ») : la théorie des coûts de transaction (TCT)
- Origine et enjeu
- Coase (1937): coûts d’utilisation du marché expliquent l’apparition de la firme.
- Williamson: le coût de transaction découle de la négociation, du suivi et du contrôle des contrats.
- Question centrale: quelles formes organisationnelles minimisent ces coûts de transaction?
- Hypothèses comportementales
- Rationalité limitée: les agents ne peuvent prévoir toutes les contingences futures ni leur probabilité.
- Conséquence: impossibilité de conclure des contrats complets; besoin de mécanismes de surveillance et de contrôle (ex ante et ex post).
- Opportunisme: recherche de l’intérêt personnel par des ruses; peut inclure manipulation et déformation de l’information.
- Distinction: opportunisme ex ante (mentir sur ses qualités pour être embauché) et opportunisme ex post (défi d’effort, truquage en cours de contrat).
- La nature des transactions: la spécificité des actifs
- Actifs spécifiques: valeur dans des utilisations alternatives < valeur dans l’utilisation présente.
- Cinq catégories d’actifs spécifiques (et leur rôle):
- Physiques (ex. moules, équipements spécifiques)
- Localisés (proximitÉ géographique client-fournisseur)
- Humains (capital humain, expertise)
- Dédiés (systèmes ou plates-formes dédiés entre client et fournisseur)
- Incorporels (marque, connaissance spécifique)
- Quasi-rente et hold-up
- Exemple: éditeur X et imprimeur Y; X obtient une presse spécifique; valeur de la presse s’évalue à $55{,}000$ alors qu’elle vaut $10{,}000$ sur d’autres usages.
- Quasi-rente: Q=55,000−10,000=45,000.
- Hold-up: Y peut subir des pertes lors d’une rupture (dépend de l’investissement spécifique), X peut tenter d’obtenir une renégociation à un prix inférieur.
- Conséquences économiques: renoncement à des investissements spécifiques (pour éviter le lock-in), coût social élevé si pas de confiance mutuelle.
- De la dépendance à l’intégration
- Coûts de transaction élevés → risque d’opportunisme post-contractuel → tentation d’intégration verticale (achat de Y par X) comme meilleure structure de gouvernance.
- L’intégration peut résoudre le hold-up mais introduit des coûts et modifie les incitations.
- Structures de gouvernance (Williamson, 1991)
- Trois structures: le marché, la hiérarchie (la firme) et la forme hybride (par ex. contrat à long terme entre client et fournisseur).
- Relation entre coût de transaction et degré de spécificité des actifs:
- Coûts de transaction élevés → soustraction de la transaction du marché → contract hybride → internalisation dans la firme.
- Avantages internes de la firme: autorité employeur, prise de décision rapide, flexibilité dans des environnements incertains; possibilité d’imposer des ordres et de régler les litiges rapidement.
- Appréciation et limites empiriques
- TCT est devenue une « empirical success story » selon Williamson (2000). Toutefois, critiques clés:
- Difficultés méthodologiques: données précises, dynamique de la spécificité des actifs (évolue dans le temps).
- Difficulté de comparer coûts de transaction du marché et coûts internes futurs (coûts incomplets).
- Développement récent: firme-réseau montre que des actifs spécifiques existent aussi dans des réseaux entre firmes indépendantes; intégration verticale n’est pas la seule issue.
- Limites analytiques:
- Hiérarchie vs marché: même si la firme protège contre le hold-up, l’incitation peut être faible à l’intérieur par rapport au marché (Holmström & Roberts, 1998).
- Le marché peut manquer d’épaisseur; il s’agit d’un « état de nature » avec des coûts et avantages spécifiques.
- Conclusion partielle
- La firme est vue comme une solution contractuelle privée qui résout les défaillances du marché; les conflits internes se résolvent à l’amiable; le marché est plus anonymisé et dépend davantage des tribunaux.
- Origine et cadre doctrinal
- Alchian & Demsetz (1972): le marché peut décrire des incitations efficaces mais pour le travail en équipe, il est difficile de mesurer les contributions individuelles; la firme émerge comme nœud de contrats pour résoudre ce problème.
- Jensen & Meckling (1976): élargissent le cadre à l’ensemble des relations (employés, fournisseurs, clients, financiers).
- Question centrale: quelle forme organisationnelle maximise les incitations à l’effort?
- Le travail en équipe et le problème de la mesure
- Mesurer les inputs est difficile; le résultat total est supérieur à la somme des contributions individuelles (effet de synergie).
- Problème du passager clandestin (free riding): les individus peuvent sous-contribuer si leur rémunération n’est pas directement liée à leur productivité individuelle.
- Solution: monitorer et inciter
- Proposer des systèmes de monitoring et d’évaluation des efforts pour aligner les incitations.
- Le rôle des droits et le statut de créancier résiduel
- Le dirigeant (créancier résiduel) détient des droits clés: droit de contracter avec les propriétaires des inputs, droit d’observer, de fixer les rémunérations, d’assigner les tâches, de modifier la composition de l’équipe, et de vendre les droits antérieurs.
- Critique: dans la réalité, c’est le statut de propriétaire du capital qui confère ces droits; l’extension de droits via la « revente » est contestable.
- Synthèse: la firme capitaliste classique comme solution optimale
- La firme émerge lorsque le marché ne peut pas assurer la production en équipe; l’entreprise capitaliste offre une solution intégrée et mieux alignée sur les incitations.
- Synthèse TI et extension
- Deux idées centrales: (i) le travail est organisé par des incitations et (ii) le cadre contractuel est disciplinaire, visant à contraindre les agents afin qu’ils respectent les engagements ex ante.
- Synthèse Holmström-Milgrom-Roberts (HM-R) – approche « système incitatif »
- Deux systèmes d’incitation complémentaires:
- Système A: l’employé obéit à un agent, utilise les outils de la firme et reçoit un salaire fixe; faible mesure de performance; peu ou pas de clients propres; pas de droit de vendre les produits.
- Système B: l’employé est propriétaire de ses outils et de sa propre clientèle; rémunération liée à la performance; répond comme un travailleur indépendant.
- Trois dispositifs endogènes: autorité, propriété, rémunération; combinés pour optimiser l’effort selon trois facteurs exogènes: incertitude future, degré de spécificité des actifs, coûts de mesure de la performance.
- Résultats clés: lorsque la mesure de la performance est coûteuse ou lorsque les activités du salarié sont difficiles à évaluer, le système incitatif efficace est celui où le salaire est peu dépendant de la production et où l’employé n’a pas de clients propres et ne peut vendre les produits. À l’inverse, lorsque la performance est facile à mesurer, un modèle d’indépendant avec clients propres et rémunération à la performance émerge.
- Nature de la firme selon HM-R
- La firme est une « sous-économie » ou une « économie en miniature » fondée sur les incitations (et non seulement une hiérarchie avec autorité).
- La distinction marché-firme est une question de degré des incitations, pas nécessairement de nature.
3. La firme comme « collection d'actifs non humains » : théorie des contrats incomplets (TCI)
- Origine et problématique
- Reprend l’idée du hold-up et les travaux sur l’incomplétude des contrats (inspirés par Williamson).
- Pour la TCI, la frontière de la firme dépend des droits de propriété sur les actifs non humains (actifs physiques et immatériels comme brevets, marques).
- Hypothèses et source d’incomplétude
- Hypothèses de rationalité substantive et d’information parfaite dans le cadre TCI; l’incomplétude provient de l’incapacité à vérifier ex post certains états (ex. investissement en capital humain ou en technologie complexe).
- Propriété des actifs non humains confère des droits résiduels de contrôle; le titulaire peut décider des usages de l’actif malgré le contrat initial.
- Exemple: constructeur automobile C et fournisseur F
- Si F est indépendante: C doit demander la permission pour augmenter la production; F peut influencer les livraisons hors contrat.
- Si F est une division de C: C peut remplacer les managers de F et embaucher un autre fournisseur; F ne peut pas opposer le contrôle sur ses actifs non humains; les actifs humains restent sous le contrôle des individus.
- Incitations à investir et intégration
- Propriété par C → incitations à investir dans des actifs spécifiques à C; risques d’expropriation des managers de F lorsque F est intégré.
- Propriété par l’acquéreur (F possède C) → incitations à investir par F pour capter le surplus ex post; risque d’underinvestment chez l’acquéreur si les droits résiduels diminuent.
- Résultats et portée
- Formalisation: la propriété doit être attribuée au contractant dont l’investissement préalable a le rendement net le plus élevé; si rendement égal, non-intégration est préférable.
- La TCI montre comment la structure de propriété influence les incitations à investir et les coûts d’implémentation/foinancement des contrats.
- Avantages: intègre les coûts et bénéfices de l’intégration verticale; coûts ex ante d’investissement et dangers d’expropriation ex post.
- Limites et statut empirique
- Peu de tests empiriques robustes; les données pour tester les prédictions de la TCI sont rares (mesurer les revenus marginaux des investissements selon les configurations de propriété).
- Le cadre a une définition plus restreinte de la firme: les actifs humains ne forment pas nécessairement la frontière de la firme dans ce cadre; la firme est largement contenue dans le contrat portant sur les actifs non humains.
- Appréciation générale
- La TCI offre une perspective complémentaire à la TCT en ce qui concerne l’implémentation et l’enforçabilité des contrats; elle met l’accent sur les distorsions d’investissement ex ante dues à l’inobservabilité et au manque de vérification ex post.
4. Divergence et unité de l’approche contractuelle
- Points de divergence
- Différences dans les hypothèses et les priorités: rôles de l’autorité, de la hiérarchie, et de la propriété; degré de formalisation des contrats; occupe les mêmes objets (la firme comme nœud de contrats) mais sous des angles distincts.
- Points d’unité
- Toute approche contractuelle voit la firme comme un système dont l’objectif est de minimiser les coûts d’exploitation des contrats dans un cadre d’incertitudes et d’asymétries d’information.
- Le contrat est le dispositif central pour coordonner les interactions entre individus et entre acteurs économiques.
- L’analyse postule l’existence de règles juridiques et institutionnelles qui encadrent les comportements; la firme est une structure qui organise les relations bilatérales et les incitations.
- Limites et critiques communes
- La rente organisationnelle et son origine ne se réduisent pas à des mécanismes d’incitation: il faut aussi comprendre le rôle des règles et des apprentissages organisationnels (panier de compétences).
- Le cadre contractuel peut amplifier ou limiter les capacités d’apprentissage et d’innovation; il ne suffit pas de raisonner uniquement en termes d’incitations pour rendre compte de la réalité organisationnelle (Favereau 2002).
- Encadrement juridique et concepts connexes
- La firme est parfois vue comme une « fiction légale » dans le droit positif; les contrats bilatéraux coexistent avec des règles juridiques qui encadrent les comportements.
- Le droit des sociétés structure les relations avec les salariés, les fournisseurs et les investisseurs; la firme est une entité juridique qui porte l’ensemble des contrats bilatéraux.
- Synthèse des courants contractuels
- Bien que divergentes, les approches TCT, TI et TCI partagent l’idée que la firme est un dispositif pour réduire les coûts d’incertitude et d’opportunisme via des structures contractuelles adaptées.
- Remarque sur les approches cognitives
- D’autres théories (cognitives) s’intéressent à l’origine de la rente organisationnelle, en revenant sur les limites des explications purement contractuelles et en s’attachant à des mécanismes d’apprentissage et de connaissance collective au sein de la firme.
- Position générale
- Ces approches complètent les cadres TCT/TI/TCI en insistant sur les capacités d’apprentissage et les règles émergentes qui génèrent de la valeur organisationnelle au-delà des incitations et des droits de propriété.
6. Synthèse et implications pour l’étude des frontières de la firme
- Mise en commun des points clés
- Le cadre TCT insiste sur l’importance de la spécificité des actifs et des coûts de transaction pour déterminer l’affectation des tâches et l’option d’intégration.
- La TI met l’accent sur les mécanismes d’incitation et sur la réduction du nombre de contrats bilatéraux par la firme, ouvrant la voie à une interprétation de la firme comme espace incitatif.
- La TCI accentue le rôle des droits de propriété et la dépendance entre les investissements ex ante et les droits résiduels ex post, expliquant pourquoi certaines activités sont internalisées et d’autres non.
- Valeur pratique et implications
- Pour les managers et les policymakers: comprendre comment les coûts de transaction, les spécificités des actifs et les droits résiduels conditionnent les décisions d’externalisation vs internalisation.
- Pour les chercheurs: les résultats empiriques restent partiels et décrivent une image partielle; l’évolution vers des structures telles que les firmes-réseau montre que les frontières ne suivent pas toujours une simple logique d’intégration verticale.
- Remarque finale
- Bien que les théories puissent diverger dans leurs hypothèses et leurs focalisations, elles convergent sur l’idée que la firme est un dispositif contractuel destiné à organiser l’activité économique de manière plus efficace que le marché seul, tout en restant façonnée par les coûts d’information, les incitations et les droits de propriété.