Éléments pour une « archéologie » de la méthode directe
Introduction
Marc Bloch : « Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé ».
La didactique du plurilinguisme et du pluriculturalisme permet de comprendre l'« archéologie » de la méthode directe.
Définition de la Méthode Directe
Option fondatrice : enseigner une L2 à des débutants sans recourir à leur L1.
« Directement » : comme on apprend « naturellement » une L1.
Opposition au bilinguisme : les méthodes traditionnelles recourent à la traduction (L2-L1).
Unilinguisme quasi inévitable : quand le maître ne parle pas la L1 des élèves ou quand les élèves n'ont aucune langue en commun.
Histoire de l'Enseignement des Langues
Jusqu'aux XVe-XVIe siècles : seules les langues « savantes » (latin, grec, hébreu) étaient enseignées formellement.
Langues « vulgaires » (L1 ou L2) : apprises par l'usage, oral principalement, en interaction avec des natifs.
Grammatisation des langues vulgaires : question de savoir s'il vaut mieux les enseigner comme les langues savantes (approche bilingue) ou imiter l'apprentissage « naturel » d'une L1 ou L2.
Apprendre une langue au seul moyen d’elle-même
« L’expédient » du père de Michel de Montaigne
Montaigne critique l'éducation de son temps, proposant d'étudier les langues vulgaires avant le latin et le grec.
Père de Montaigne : persuadé que les collèges font perdre du temps en mal apprenant les langues anciennes.
Expédient : Montaigne fut confié à un Allemand ignorant le français mais versé en latin.
Apprentissage du latin : « sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet & sans larmes ».
Grec : appris par jeux et exercices.
Entrée au collège : Montaigne maniait mieux oralement les langues savantes que ses maîtres, mais en perdit l'usage.
Montaigne apprit le latin comme une sorte de L1, pas comme une L2.
Contexte différent : Montaigne désapprit son latin et son grec quand il dut les lire, les écrire et les raisonner grammaticalement.
« La belle économie de la maison de Robert Etienne »
Robert Estienne imposa l'usage du latin dans son imprimerie pour améliorer la correction des ouvrages.
Description d'Adrien Baillet : tous, des ouvriers aux domestiques, parlaient latin.
Objectif : améliorer la correction des ouvrages publiés en latin.
Apprentissage mutuel : adultes apprenant le latin dans un milieu professionnel multilingue.
Correcteurs étrangers : Estienne employait des hommes de lettres étrangers pour corriger les impressions.
À propos de l’enseignement du latin et du grec dans les collèges de l’époque
Trilinguisme (latin, grec, français) : pratiqué dans l'imprimerie Estienne et au collège de Guyenne.
Ratio studiorum des Jésuites : enseignement du latin et du grec « avec art, avec livre, avec grammaire ou préceptes ».
Règles du latin : formulées en latin, pratique qui perdura jusqu'au XVIIIe siècle.
Exercice de la chrie : répétition dialoguée d'exemples pour illustrer un paradigme grammatical sans l'expliciter en L1.
Usage du latin obligatoire : sauf pour les élèves ne le connaissant pas.
Écrit : abordé en troisième année, avec des thèmes et versions.
Proximité avec l'imprimerie Estienne : plus proche de la méthode directe que de la méthode grammaire-traduction.
De l’enseignement du latin et des langues « vivantes » au XVIIIe siècle
Consensus : débuter par l'enseignement de la L1, puis réutiliser les principes pour le latin et le grec.
Débats : faut-il débuter par les règles ou par une routine préalable ?
Quand « la routine doit précéder les règles »
Dumarsais : « la routine doit précéder les règles » (inspiré par Locke).
Opposition aux « Méthodes ordinaires » : où l'on apprend le latin comme si on montrait à un enfant la mécanique des organes de la parole.
Imitation raisonnée de l'apprentissage des langues vivantes : « par usage » plus que « par règles ».
Méthode pour les langues vivantes : entendre parler, parler, écrire.
Méthode pour les langues mortes : lecture d'ouvrages anciens, compréhension facilitée par une double traduction.
Refus de débuter par la composition des thèmes : « contraire à l'ordre naturel ».
Radonvilliers
Radonvilliers : méthode de la « double version » (inspirée par Dumarsais, Rollin et Locke).
Point de départ : apprendre une seconde langue par la lecture.
Premier chapitre : « l'étude de la langue maternelle » (manière dont on l'acquiert « naturellement »).
Réflexion « assez bizarre » : un enfant devrait savoir la langue de son pays pour l'apprendre.
Langue naturelle : non verbale (cris, gestes, mimiques, regards, ressentis, comportements, situations).
« Langue » qui aide à interpréter : sert de truchement à ce qui n'est pas encore la L1.
Radonvilliers décrit comment cette « Langue naturelle » aide l'enfant à apprendre sa L1.
Pour les noms des objets qui ne tombent pas sous les sens : un sentiment (la reconnaissance) est associé à un mot et un geste.
Pour les inflexions et les particules : l'action extérieure interprète l'inflexion (ex. : jouer avec son frère).
Conclusion : « Voilà tout le secret : du reste nulle règle générale, nul principe, nul raisonnement ».
Parler et faire parler les enfants : « par l'usage ce qu'ils n'apprendroient jamais par le raisonnement ».
Seconde langue : adopter la « route directe » (expression frappante).
« Puisqu'un enfant a déjà appris une Langue par une méthode connue, […] pourquoi chercher une autre méthode pour lui apprendre une seconde Langue ? »
Méthode « par une double version, l'une des mots, l'autre de la pensée ».
Lecture : substitut à la conversation pour l'enseignement du latin.
Application aux langues qui se parlent : allemand, anglais, espagnol, italien.
La pédagogie des « choses qui se puissent montrer au doit » de l’abbé Pluche et la méthode « par l’intuition sensible » de Basedow
Pluche : il n'y a que deux façons d'apprendre les langues : par la pratique (entendre et répéter) ou par le raisonnement (grammaire).
Singularité de Pluche : attention à l'oralité des langues.
Exemples : sourds-muets (muets parce que sourds) et enfants-loups.
Premier degré de l'apprentissage des langues : montrer les choses au doigt.
Si les objets ne sont pas disponibles : utiliser des signes connus.
Acquisition « naturelle » d'une L2 : montrer chaque objet et ajouter les termes qui les expriment.
Images : présenter de bonnes estampes des choses non disponibles.
Chiffrer chaque partie dans l'estampe : associer le nom à la partie.
Idée sous-jacente : associer « directement » ce qui est perçu par les yeux à ce qui est perçu par l'oreille de la L2.
Basedow : méthode « par l'intuition sensible » (Versinnlichende Sprachlehrmethode).
Wolke : promenades avec les élèves pour nommer tout ce qu'ils voyaient, entendaient, etc., en L2.
Jeux : menés dans l'une ou l'autre des L2 pour les plus jeunes.
Image : intermédiaire systématiquement utilisé pour l'accès direct au sens des mots.
Monolinguisme : surtout pendant les deux premières années d'enseignement du français.
Explications en langue maternelle : dans « des cas exceptionnellement rares ».
Justification didactique : inciter à deviner le sens des sons « étrangers ».
Argument principal de Pluche : lier l'expression dans la langue étrangère à la représentation de l'objet.
Démonstration publique : assurée par H. H. Simon (bilingue allemand-français).
Des techniques quasi oubliées que la méthode directe reprendra à la fin du XIXe siècle
De la relative permanence des techniques d’enseignement/ apprentissage des L2
Techniques de la méthode directe : accès « direct » au sens, routine orale préalable à la grammaire.
Courant « naturaliste » : vise à imiter l'acquisition « naturelle » d'une langue (L1 ou L2).
Plurilinguisme : combinant langues « savantes » et langues « vulgaires ».
Unilinguisme : méthodologique, appliqué aux débutants, n'excluant pas d'autres langues (dont la L1).
Absence de natifs de la L2 ne maîtrisant pas la L1 des élèves.
Didactique des langues : plus que didactique d'une langue.
Instruction officielle française de 1890 : « Une langue s'apprend par elle-même et pour elle-même, et c'est dans la langue, prise en elle-même, qu'il faut chercher les règles de la méthode ».
Point de vue unilingue : chaque langue est différente et indépendante.
Autant de didactiques différentes que de langues enseignées.
Du multilinguisme inhérent aux royaumes et empires d’Europe au monolinguisme institué par ses États-nations
Passage : d'un principe de division politico-religieux à un principe politico-linguistique.
Multilinguisme de fait : à un monolinguisme proclamé.
Maximes : de « tel prince, telle religion » à « tel État, telle langue » et « telle langue, tel État ».
« Aspiration des peuples à disposer d'eux-mêmes » et « droit des nationalités ».
Juxtaposition de monolinguismes : plus officiels que réels.
« Processus de dallage de l'Europe en États-Nations » (Baggioni).
Des conséquences de cette idéologie monolingue sur l’enseignement des langues
Généralisation de l'enseignement primaire : tous doivent savoir la langue « nationale ».
Succès de la « méthode maternelle » (Carré) : finalité civilisatrice ou assimilatrice.
Enseignement secondaire : recrutement d'enseignants « nationaux » pour les L2.
Écartement des natifs assurant l'enseignement à moindre coût.
Méthode grammaire-traduction : privilégiée par les enseignants non natifs.
Conclusion
Techniques de la méthode directe : pratiquées, décrites, théorisées avant son émergence.
Questionnement : histoire de la didactique des langues réduite à une succession de méthodes.
Emergence, maintien et abandon des méthodes : liés à l'histoire externe.
Enseigner une L2 aux débutants : compatible avec un certain plurilinguisme.
Unilinguisme : doit être extrait de l'idéologie monolingue.
Nécessité d'une didactique des langues : qui soit autre chose qu'une juxtaposition des didactiques propres à chaque langue.