1.2 Le « champ » de la littérature de jeunesse (statut inférieur, histoire récente, liens avec littérature générale, frontière et circulation, polarisation actuelle).

Je voudrais commencer cette vidéo par une anecdote pas très ancienne, puisqu’elle date de 2001. Elle concerne une auteure dont je tairai le nom et qui publie alors son premier roman, si l’on en croit les pages littéraires du très sérieux journal Le Monde. Cette annonce me surprend un peu car je lui connais déjà 5 ou 6 titres excellents, mais adressés aux adolescents… La voilà revenue au statut de débutante aux yeux de la critique ! ON perçoit ici toute la dévalorisation dont souffre la littérature de jeunesse. Alors, pourquoi ce mépris ? Il y a d’abord un vieux soupçon, celui de n’être qu’un outil au service de l’apprentissage de la lecture. Il y a aussi l’idée qu’elle serait très, voire trop conforme aux attentes sociales en termes d’éducation. Il y a enfin l’idée que les capacités réduites du lecteur empêcheraient toute forme d’art. L’existence d’un marché du livre de jeunesse, avec ses ouvrages de commande vendus en supermarchés, n’a pas aidé non plus. Bref, la littérature adressée à la jeunesse a longtemps souffert d’une image peu flatteuse aux yeux des institutions culturelles que sont l’école, l’université, et la critique littéraire. Et là j’ai envie de poser trois questions un peu perfides: 1) N’y aurait-il pas dans la littérature des adultes des œuvres destinées au simple divertissement ? 2) Les œuvres adressées aux adultes sont-elles toutes conçues pour des lecteurs très compétents ? 3) Les impératifs commerciaux sont-ils absents en littérature générale ? Pour comprendre les raisons de cette dévalorisation, il faut nous pencher un instant sur l’évolution récente de l’édition pour la jeunesse, sur les transformations qui ont mené à la situation que nous connaissons aujourd’hui. Si cette question vous intéresse, je vous recommande deux sources sur lesquelles je vais m’appuyer: un ouvrage de Michèle Piquard et un article de Luc Boltanski. Entre 1970 et 1995, la littérature de jeunesse se transforme profondément. C’est d’abord l’époque de l’allongement de la scolarité, avec l’émergence d’un nouvel âge, l’adolescence. On voit se mettre en place tout un réseau d’acteurs spécialisés comme les librairies jeunesse et les bibliothèques pour enfants. A travers des revues et dans des colloques, émerge ce que Jacques Dubois appelle un « discours critique d’accompagnement ». Entre tous ces nouveaux acteurs, il y a un consensus tacite, celui d’adopter les usages et les pratiques de la Littérature avec un grand L. Car tous poursuivent un objectif: donner à la littérature de jeunesse une reconnaissance scolaire, académique et esthétique qu’elle n’a pas encore. Dans cette course à la légitimité, les acteurs vont, souvent sans s’en rendre compte, construire ce que Pierre Bourdieu appelle un « champ autonome ». C’est-à-dire un espace virtuel au sein duquel auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, critiques et lecteurs se connaissent et se reconnaissent entre eux, un espace en dehors de la littérature des adultes. D’un commun accord, ils vont rejeter des pratiques anciennes comme les séries (Oui-oui, Michel, Le club des cinq, Les six compagnons, etc.), ou comme les versions abrégées de classiques (pensez aux nombreuses réécritures de Robinson Crusoë, par exemple). La plupart de ces acteurs vont œuvrer à la mise en place de collections marquées par la recherche de la qualité, de l’originalité, et par un statut littéraire. Je pense par exemple à « Page Blanche » chez Gallimard jeunesse. A partir de 1995 et de 1998, le consensus vole en éclat et le champ va se reconfigurer. Les succès des séries du type Chair de poule et du cycle Harry Potter vont produire une rupture sur plusieurs points: une thématique nouvelle, avec le fantastique et la fantasy, le retour d’un format (les séries qui avaient quasidisparu), des méthodes de promotion très commerciales et des profits exceptionnels. Le champ de la littérature de jeunesse pourrait donc être représenté sous forme de schéma: en dehors du champ de la littérature générale des adultes, mais en tension entre deux pôles contraires, comme lui. D’un côté, une production de masse, très commerciale, de l’autre une production restreinte, préoccupée de son statut littéraire. Il va de soi que la plupart des œuvres se situent entre ces deux pôles extrêmes… Dans le schéma, j’ai tenté de donner quelques exemples, sans doute discutables. On parle souvent de « frontière » entre les deux champs, une frontière que les auteurs et les œuvres vont franchir de plus en plus facilement au fil du temps. Ainsi Harry Potter est-il lu par les adultes, et des auteurs consacrés comme Le Clézio ou Tournier ont très tôt écrit pour la jeunesse. On remarquera que les directeurs de collection aiment s’attacher des plumes reconnues chez les adultes, pour donner du prestige à leurs collections. C’est de cette manière que Gallimard lancera « Folio Junior », par exemple. On en vient ainsi à compléter notre schéma, avec la frontière et la circulation entre les deux champs. Le domaine de la littérature de jeunesse fonctionne désormais selon la même dynamique que la littérature des adultes, entre deux pôles. Dans la vidéo suivante, ma collègue Valérie vous propose l’interview de quelques acteurs du champ de la littérature de jeunesse.