Dans le café de la jeunesse perdue

À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue.

Je me demande, avec le temps, si ce n’était pas sa seule présence qui donnait à ce lieu et à ces gens leur étrangeté, comme si elle les avait imprégnés tons de son parfum.

Avec eux, elle se fondait dans le décor, elle n’était plus qu’une comparse anonyme, de celles que l’on nomme dans les légendes des photos : « Personne non identifiée » ou, plus simplement, « X ».

Et puis, il n’y avait aucun inconvénient à ce que l’une des grandes gueules l’appelle Louki à la cantonade puisque ce n’était pas son vrai prénom.

Je cherche dans le dictionnaire « bohème » : Personne qui mène une vie vagabonde, sans règles ni souci du lendemain.

...j’ai toujours cru que certains endroits sont des aimants et que vous êtes attiré vers eux si vous marchez dans leurs parages. Et cela de manière imperceptible, sans même vous en douter. Il suffit d’une rue en pente, d’un trottoir ensoleillé ou bien d’un trottoir à l’ombre. Ou bien d’une averse. Et cela vous amène là, au point précis où vous deviez échouer. Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique et que si l’on taisait un calcul de probabilités le résultat l’aurait confirmé : dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui. J’en sais quelque chose.

Au fond, Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe.

Dans ce flot ininterrompu de femmes, d’hommes, d’enfants, de chiens, qui passent et qui finissent par se perdre au long des rues, on aimerait retenir un visage, de temps en temps. Oui, selon Bowing, il fallait au milieu du maelström des grandes villes trouver quelques points fixes.

Chaque fois, il marchait la main appuyée sur l’épaule d’une jeune fille. Un aveugle qui se laisse guider. Et pourtant il avait l’air d’observer tout, de son regard de chien tragique.

Au carrefour de l’Odéon, Adamov lui a serré la main d’une manière un peu solennelle, puis elle s’est engouffrée dans la bouche du métro.

Pour moi, l’automne n’a jamais été une saison triste. Les feuilles mortes et les jours de plus en plus courts ne m’ont jamais évoqué la fin de quelque chose mais plutôt une attente de l’avenir. Il y a de l’électricité dans l’air, à Paris, les soirs d’octobre à l’heure où la nuit tombe. Même quand il pleut. Je n’ai pas le cafard à cette heure-là, ni le sentiment de la fuite du temps.

Je me sentais bien avec eux. Le Condé était pour moi un refuge contre tout ce que je prévoyais de la grisaille de la vie.

Et même s’ils vous posent quelques questions distraites sur ce qu’a été votre vie jusque-là, vous pouvez tout inventer. Une vie neuve. Ils n’iront pas vérifier. À mesure que vous la racontez, cette vie imaginaire, de grandes bouffées d’air frais traversent un lieu clos où vous étouffiez depuis longtemps

Si l’on m’avait demandé, il y a plus de vingt ans, à quoi je me destinais, j’aurais bredouillé : éditeur d’art. Eh bien, je l’ai dit aujourd’hui. Rien n’a changé. Toutes ces années sont abolies.

Sauf que je n’ai pas fait entièrement table rase du passé.

Nous vivons à la merci de certains silences. Nous en savons long les uns sur les autres. Alors nous tâchons de nous éviter. Le mieux, bien sûr, c’est de se perdre définitivement de vue.

Avec les années qui passent, beaucoup de gens et de choses finissent par vous apparaître si comiques et si dérisoires que vous leur jetez un regard d’enfant.

Pas de geste trop brusque, mais de la passivité et de la lenteur grâce à quoi vous vous laissez doucement pénétrer par l’esprit des lieux.