A. Contexte de la construction et démesure architecturale
Al-Mutawakkil (847−861) a initié la seconde phase massive de construction pour affirmer la puissance califale face à l'influence croissante des gardes turcs.
Le palais d'al-Balkuwara, construit pour son fils et héritier Al-Mu'tazz, illustre le gigantisme : jardins immenses, salles d'audience cruciformes et accès direct au Tigre.
L'urbanisme de Samarra s'étend sur plus de 40 km le long du fleuve, incluant la Grande Mosquée et son célèbre minaret en spirale (la Malwiya), symbole de l'ascension spirituelle et politique.
B. Instabilité politique et l'« Anarchie de Samarra »
L'assassinat d'al-Mutawakkil en 861 marque le début d'une période de crise profonde (861−870).
Les chefs militaires turcs, autrefois subordonnés, deviennent les « faiseurs de califes », manipulant les successions selon leurs intérêts financiers et politiques.
Cette période voit la succession rapide de cinq califes (al−Muntasir, al−Musta′in, al−Mu′tazz, al−Muhtadi, al−Mu′tamid), affaiblissant l'image de sacralité du pouvoir.
C. Déclin économique et héritage archéologique
Contrairement à Bagdad, Samarra manque de racines organiques ; c'est une ville de cour dont la survie dépend exclusivement des ponctions fiscales de l'Empire.
La désertion de la ville au Xe siècle en a fait un site exceptionnel pour l'archéologie (une « Pompéi islamique »), car les structures n'ont pas été recouvertes par des constructions ultérieures.
Ernst Herzfeld, pionnier de l'archéologie islamique, y a identifié les trois styles de stucs samarris, influençant l'art décoratif dans tout le monde musulman.
II. La structure économique et monétaire de Bagdad
A. Un carrefour commercial mondialisé
Bagdad fonctionne comme le point de convergence des routes de la soie (terrestres) et des routes maritimes de l'Océan Indien via le port de Basra.
L'intégration des territoires conquis permet la circulation des savoirs techniques (papier chinois, cultures indiennes).
Le système monétaire repose sur un bimétallisme rigoureux :
Le Dinar d'or : environ 4,25 g, utilisé pour le commerce international et les thésaurisations.
Le Dirham d'argent : environ 2,97 g, monnaie courante pour les échanges régionaux.
Le Fals de cuivre : pour les micro-échanges quotidiens sur les marchés locaux.
B. Infrastructures et gestion du territoire
Le réseau routier est entretenu par le Barid (service de la poste et du renseignement), essentiel pour la transmission rapide des ordres et la surveillance des provinces.
Les investissements massifs dans les canaux (Nahr Isa, Nahral−Malik) transforment la Mésopotamie en un grenier à blé capable de nourrir une population urbaine galopante.
III. Dirigisme étatique et organisation des marchés
A. Contrôle impérial et fiscalité
Les marchés de Bagdad ne sont pas des espaces de liberté totale ; le pouvoir intervient via le Muhtasib (inspecteur des marchés), garant des poids et mesures et de la moralité publique.
Les revenus fiscaux sont colossaux : Bagdad génère 12 millions de dirhams annuels, réinjectés dans l'entretien de la cour et le paiement de la solde des troupes ('ata).
B. Production et manufactures royales
Le système du Tiraz : ateliers d'État produisant des textiles de luxe (soie, brocart) portant le nom du calife, utilisés comme cadeaux diplomatiques ou signes de distinction.
Développement des funduqs (entrepôts/hôtelleries) spécialisés par produits ou par origine géographique des marchands, facilitant la taxation et le contrôle.
C. Main-d'œuvre et tensions sociales
L'économie repose en partie sur de grands domaines fonciers (Dhiya) exploités de manière intensive.
La Révolte des Zanj (869−883) : Des milliers d'esclaves d'Afrique de l'Est, travaillant dans les conditions inhumaines des marais salants du sud de l'Irak, se soulèvent, menaçant la stabilité même de Bagdad pendant plus de dix ans.
IV. Dynamiques sociales et urbaines
A. Une métropole cosmopolite
Avec environ 500000 habitants au IXe siècle, Bagdad est la plus grande ville du monde en dehors de la Chine.
La structure sociale est hiérarchisée : l'aristocratie abbasside (khassa), l'élite administrative et marchande, et la masse urbaine ('amma).
B. Émergence de la bourgeoisie marchande
L'essor du commerce favorise l'apparition de grands financiers et de banquiers (jahabidha), souvent issus des minorités religieuses (chrétiens et juifs), qui gèrent les transferts de fonds via la suftaja (ancêtre de la lettre de change).