Partie Genre chapitre 2 - Partie 2

Pour étayer leur théorie, Eagly et Wood ont réanalysé les données de Buss sur les critères de choix des partenaires pour des relations à long terme. Pour elles, le fait que les femmes privilégient des hommes ayant de bonnes perspectives financières s’explique non pas par la sélection sexuelle mais par la plus grand précarité économique des femmes, qui s’explique ellemême par le rôle social qu’elles occupent. Pour étayer cette idée, Eagly et Wood ont relevé un indice d’égalité entre les femmes et les hommes dans les sociétés étudiées par Buss. Plus cet indice est élevé, plus les femmes ont un statut favorable par rapport aux hommes (ou moins défavorable en tout cas). Elles calculent ensuite la corrélation entre les moyennes aux deux critères de choix (ménage, finances, beauté physique, âge idéal…) et cet indice séparément pour les hommes et les femmes dans chaque pays. Ces corrélations peuvent varier 39 Chapitre 2: Différences de genre 39 entre -1 e 1. Voici le résultat: plus la société est égalitaire, moins les hommes recherchent une femme «ménagère» (corrélation négative avec les compétences domestiques) et jeune (corrélation négative avec l’âge). Et plus la société est égalitaire, moins les femmes recherchent un homme à haut potentiel de revenu (corrélation négative) et plus elles privilégient un homme ayant de bonnes compétences « domestiques » (corrélation positive). Dans le graphique ci-dessous, on peut identifier les corrélations entre deux indices d’égalité hommesfemmes (l’indice de participation des femmes à la vie politique et économique -IPH- et l’Indice sexo-spé- cifique du développement humain (ISDH) ) et chacun des critères (Figure 10). Figure 10 5. Les différences psychologiques entre les genres sont-elles surestimées ? Il importe de signaler que lorsque les psychologues étudient les différences de genre, ils administrent généralement des tests psychologiques à des hommes et à des femmes et comparent leurs résultats. Lorsqu’on fait une synthèse de ce type de travaux, on constate une tendance commune : pour l’ensemble des traits mesurés, les scores des femmes et des hommes se recouvrent largement. Janet Shibley Hyde (2005) a ainsi parcouru l’ensemble des métaanalyses comparant les hommes et les femmes sur toute une gamme de traits psychologiques. 40 Chapitre 2: Différences de genre 40 Chacune de ces méta-analyse, elle-même une synthèse d’étude sur un trait donné (par exemple, le QI, les compétences en mathématiques, les tendances dépressives…) rapportent un indice statistique, la taille d’effet, qui nous renseigne sur l’ampleur de la différence observée. Le statisticien Jacob Cohen a proposé des conventions concernant la qualification des tailles d’effet (minime, petite, moyenne, grande, très grande). Hyde a compté le nombre de méta-analyses rapportant des tailles d’effets se situant dans chacune des catégories de Cohen. Je rapporte les pourcentages qui en découlent dans la figure ci-dessous. On constate que la plupart des études rapportent des différences insignifiantes ou de petite taille (Figure 11). Celles-ci sont sans commune mesure avec les différences sociologiques entre hommes et femmes observées dans les sociétés auxquelles appartiennent les sujets de ces études. On serait donc bien en mal d’expliquer celles-ci uniquement par des facteurs psychologiques. Remarquons qu’en l’occurrence, les « très grandes différences » correspondent à des différences dans des aptitudes physiques (lancer d’un objet par exemple) qui, à mon sens, n’avaient pas leur place dans cette méta-analyse. Figure 11 Même lorsqu’on observe une différence de moyenne entre les deux sexes, le recouvrement est important. La Figure 12 montre par exemple à quoi correspondent deux distributions (l’une par sexe) générant ne différence moyenne (d de Cohen = 0,5) entre les deux sexes (par exemple les hommes en vert et les femmes en noir). On voit que de nombreuses femmes ont des scores inférieurs à la plupart des hommes et vice versa. 41 Chapitre 2: Différences de genre 41 Figure 12 : Distributions théoriques pour deux groupes correspondant à une différence de taille moyenne (d = .50) entre les moyennes des deux groupes Ceci fait dire à Hyde (2005), revenant en quelque sorte à l’aspiration première d’Eagly, qu’il est aussi important de se centrer sur les similarités entre hommes et femmes qu’entre leurs différences. Par ailleurs, les différences observées sont souvent éminemment liées au contexte et à des normes sociales, ce qui est difficile à concilier avec une approche essentialiste. Par exemple, les sujets de Lightdale et Prentice (1990) participaient à un jeu vidéo dans lequel ils pouvaient éjecter des bombes (un indice d’agressivité). Ces sujets étaient soit anonymes et loin de l’expérimentateur (« désindividualisés ») soit ils portaient des étiquettes sur lesquelles étaient inscrites leur nom et étaient proches de l’expérimentateur (ils étaient donc « individualisés »). On constate (Figure 13) que les femmes lançaient davantage de bombes dans le premier cas que dans le second (alors que les hommes n’étaient pas influencés de la sorte). Ceci suggère que lorsque l’identité féminine est saillante, car les jeunes filles sont individualisées, elles se plient davantage aux normes sociales associées à cette identité (et qui dans ce cas, proscrivent l’agressivité). 42 Chapitre 2: Différences de genre 42 Figure 13 Hyde (2014) invite par ailleurs à se montrer très prudent quant à l’interprétation de différences moyennes entre hommes et femmes. Par exemple, on sait que les hommes désirent en moyenne plus de partenaires sexuels que les femmes, ce qui est cohérent avec l’approche psycho-évolutionniste et la théorie de l’investissement parental. Toutefois, cette différence s’explique par le fait que certains individus très minoritaires, et presqu’uniquement des hommes, aspirent à avoir un très grand nombre de partenaires sexuels. Si l’on utilise comme indicateur non pas la moyenne mais la médiane correspondant à chaque sexe (c’est-à-dire la valeur en-dessous de laquelle se situe 50% de l’échantillon), les différences entre hommes et femmes s’estompent (contrairement à la préférence pour la « quantité » qu’exhiberaient les hommes selon l’approche évolutionniste). C’est apparent dans la Figure 14, extraite d’une étude de Pedersen et al. (2002), où l’on voit que le « pic » correspondant au nombre de partenaires désirés durant les 30 années à venir est le même pour les hommes et les femmes (les sujets sont 266 étudiant·es) bien que les moyennes soient fort différentes (7.69 pour les hommes et 2.78 pour les femmes). 43 Chapitre 2: Différences de genre 43 Figure 14 : Etude 1 de Pedersen et al. (2002) Ces constats nous amènent à envisager les différences observées non pas comme la conséquence inévitable de différences biologiques mais comme reflétant un processus historique centré sur la binarité et la « complémentarité » des rôles sociaux entre hommes et femmes (voir chapitre précédent). Un exemple intéressant (Fine 2017) de ce processus historique correspond par exemple à l’image des femmes comme des êtres « passifs », par contraste avec l’« activité » dont feraient preuve les hommes et qui se marque dans des traits de personnalité stéréotypiquement masculins comme « Indépendant », « Ambitieux », « Décidé », etc. (voir ci-dessus, l’exemple de la fécondation). Fine cite ainsi des travaux de l’historienne Hera Cook montrant que cette image émerge au XIXème siècle lorsque le passage au travail salarié, et l’urbanisation, diminuent la pression que la communauté (souvent rurale) faisait peser sur les hommes afin qu’ils aident financièrement les mères de leurs enfants illégitimes. Les femmes doivent donc réprimer leur sexualité si elles ne veulent pas subir les conséquences d’actes sexuels. Ces contraintes seront d’abord extérieures mais seront petit à petit intériorisées, pour donner lieu à l’image de la « sainte nitouche » victorienne. C’est seulement au XXème siècle, avec le développement de techniques de contraception, que les femmes pourront petit à petit échapper à ce carcan. Envisager la pruderie des bourgeoises victoriennes comme un reflet d’une sélection sexuelle qui favoriserait la prudence dans le choix des partenaires sexuels serait donc profondément trompeur. 6. Conclusion Dans ce chapitre, nous nous sommes inscrits dans la logique « binaire » pour effectuer un ensemble de constats quant à la position respective des femmes et des hommes dans la société belge. Cette analyse nous a conduits à constater sans surprise qu’il subsistait un grand nombre 44 Chapitre 2: Différences de genre 44 d’inégalités mais surtout que celles-ci se conformaient à deux rôles de genre stéréotypés : le modèle du « gagne-pain » (breadwinner) pour les hommes, opposé à celui de la ménagère (homemaker) pour les femmes. Il s’agit bien sûr de tendances statistiques…il y a des hommes au foyer et des femmes cheffes d’entreprise. Toutefois, ce modèle reste bien prégnant dans la structuration de notre société. La psychologie peut naturellement jouer un rôle dans l’interprétation de ces différences. Nous avons contrasté deux approches pour ce faire. La première est une approche essentialiste, qui explique, les différences sociologiques par des différences psychologiques, elles-mêmes produites par des différences biologiques. La seconde est une approche constructiviste, qui suggère que les différences psychologiques entre hommes et femmes sont des produits de leur socialisation. De ce point de vue, la psychologie est une conséquence des rapports de pouvoir entre hommes et femmes et non l’inverse. Quant à la biologie des différences sexuelles, en tant que discipline, elle pourrait elle-même être orientée par les idéaux sexistes qui caractérisent une société patriarcale. C’est en tout cas ce que laisse entendre l’analyse de Thomas Laqueur, évoquée dans le chapitre précédent. Après avoir envisagé une approche essentialiste et une approche constructiviste, nous avons pu nous pencher en troisième lieu sur le modèle bio-psychosocial d’Eagly et Wood, qui cherche à intégrer la dimension biologique et sociale des différences psychologiques. Enfin, nous avons évoqué la petite taille des différences psychologiques répertoriées entre hommes et femmes. Celle-ci ne permet nullement d’expliquer les importances différences sociologiques observées.