RI-C9

Interactions entre Conflits Armés et Changements Climatiques : Défis Humanitaires

Introduction et Recommandations Académiques

  • Contexte de la séance : Présentation par Catherine Lune Grayson (CICR) sur l'interaction entre les conflits armés, les changements climatiques et les défis pour l'action humanitaire.

  • Ressource complémentaire sur le conflit États-Unis - Iran :     * Podcast recommandé : Une série du New York Times par Isaac Line publiée récemment.     * Interlocuteur : Ali Vayes, directeur pour l'Iron Project à l'International Crisis Group.     * Contenu : Analyse de l'histoire des relations bilatérales, des intérêts et des objectifs des acteurs dans la confrontation actuelle.     * Format : Dialogue d'environ 1.51.5 heure (une heure et demie).     * Accès : Un lien "Gift Article" est disponible sur Moodle pour contourner le paywall.

Présentation de l'Intervenante : Catherine Lune Grayson

  • Poste actuel : Directrice de la division politique humanitaire et de recherche au Comité International de la Croix-Rouge (CICR).

  • Parcours au CICR : A rejoint l'organisation en 2016 ; spécialisée dans le renforcement de la réponse humanitaire face aux risques climatiques en zone de conflit.

  • Expérience professionnelle :     * Plus de 2020 ans dans l'action humanitaire, la recherche et le plaidoyer.     * Ancienne collaboratrice des Nations Unies : HCR et OCHA (Bureau de coordination pour l'aide humanitaire).     * Expérience au sein d'ONG : Danish Refugee Council.     * Expérience de terrain : Burundi, Tchad, Kenya, Éthiopie, Sénégal et Haïti.

  • Formation académique :     * Diplômée en Sciences Politiques (Sciences Po Paris).     * Diplômée en Droit International (Université de Montréal).     * Doctorat (PhDPhD) en Anthropologie (Université de Montréal).

  • Publications : Travaux parus dans le Journal of Development Studies, International Journal of Migration and Borders, et Refuge (Canada).

Le CICR : Organisation et Mission

  • Nature de l'organisation : Le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) agit exclusivement dans des zones de conflit armé ou de violence structurelle n'atteignant pas le seuil du conflit armé.

  • Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge :     * Comprend environ 190190 sociétés nationales (ex: Croix-Rouge suisse).     * Réseau mondial répondant aux conflits et aux catastrophes naturelles (séismes, inondations).

  • Principes fondamentaux : Neutralité, Impartialité, Indépendance.

  • Données historiques et distinctions : Plus de 150150 ans d'existence ; lauréat de 33 prix Nobel de la Paix.

  • Risques opérationnels : Personnel souvent pris entre deux feux (membres tués ou enlevés chaque année).

  • Activités principales :     * Fourniture du minimum vital : eau, vivres, abris.     * Remise en état des infrastructures essentielles.     * Aide financière pour l'autonomie.     * Santé : Chirurgie de guerre, soins infirmiers.     * Rétablissement des liens familiaux et médecine légale (inhumation digne).     * Protection des détenus (visite d'environ 10000001\,000\,000 de personnes dans une centaine de pays).     * Promotion du droit de la guerre.

Cartographie et Tendances des Conflits Armés (2024)

  • Augmentation du nombre de conflits : Plus de 130130 conflits qualifiés par le CICR en 2024.

  • Localisation : Opérations budgétaires majeures en Israël et territoires occupés, Ukraine, Syrie.

  • Typologie des conflits :     * Conflit Armé International (CAI) : Oppose deux États ou plus.     * Conflit Armé Non-International (CANI) : Au sein d'un pays avec plusieurs groupes belligérants. Un même pays peut abriter 33, 44 ou 55 conflits simultanés.

  • Population touchée : Environ 4040 pays sont affectés.

  • Zones hors contrôle gouvernemental :     * Environ 200000000200\,000\,000 de personnes vivent dans des territoires sous contrôle de groupes armés ou sous contrôle "fluide".     * Plus de 50%50\,\% de ces personnes se trouvent en Afrique.     * Conséquence : Populations souvent exclues des services étatiques et plus difficiles d'accès pour les humanitaires.

Convergence entre Changement Climatique et Conflits

  • Vulnérabilité accrue : Le changement climatique touche le monde entier, mais les communautés en zone de conflit sont les moins capables de faire face aux risques accrus (changement des saisons, événements extrêmes).

  • Indicateurs (ND-Gain Index de l'Université de Notre Dame) :     * Parmi les 1010 pays les plus vulnérables et les moins préparés au climat, 88 sont en situation de conflit armé.     * Adéquation quasi systématique entre fragilité institutionnelle et vulnérabilité climatique (notamment en Afrique et au Moyen-Orient).

  • Absence de causalité directe : Le changement climatique n'entraîne pas directement le conflit, mais il fragilise les bases de la société.

  • Rapport de corrélation : Le conflit affaiblit les institutions et la cohésion sociale, rendant la société incapable de s'adapter au climat.

Conséquences Humanitaires de la Convergence

  • Impact sur la santé :     * Propagation de maladies vectorielles (paludisme, fièvre dengue).     * Maladies liées à l'eau (dégradation de la qualité lors d'inondations ou de sécheresses).     * Malnutrition infantile due à l'insécurité alimentaire.     * Cercle vicieux : Le conflit détruit les infrastructures de santé et provoque le départ du personnel, au moment même où les besoins augmentent.

  • Destruction des mécanismes de résilience (Exemple du Nord-Mali) :     * Mobilité entravée : Traditionnellement, les éleveurs sahéliens se déplacent pour trouver de l'eau et du pâturage. En conflit, l'insécurité sur les routes (vols de bétail, danger de mort) les immobilise.     * Conséquences économiques : Les animaux dépérissent près des points d'eau limités ; vente à bas prix ou perte du cheptel.     * Migration de travail empêchée : Les jeunes hommes ne peuvent plus partir travailler en Algérie ou à Bamako car ils doivent rester pour protéger physiquement leur famille.

  • Transformation de la mobilité pastorale : Des éleveurs du Sahel migrent désormais jusqu'en République centrafricaine ou en RDC en raison de l'insécurité dans leurs couloirs habituels. Cela crée des tensions avec les agriculteurs locaux (destruction des récoltes par le bétail).

Sécurité Climatique (Climate Security)

  • Définition : Notion discutée au Conseil de Sécurité des Nations Unies et par l'OTAN.

  • Approches :     * Holistique (Sécurité humaine) : Sécurité alimentaire, hydrique, économique.     * Étroite (Militaire) : Risques climatiques influençant les théâtres d'opérations.

  • Position du CICR : Dialogue avec ces instances pour éviter une réponse purement militaire. Le CICR privilégie la prévention, le renforcement de la résilience et les systèmes d'alerte précoce.

Droit International Humanitaire (DIH) et Environnement

  • Définition du DIH : Droit de la guerre visant à limiter les effets des conflits.

  • Piliers du DIH :     1. Distinction : Obligation de distinguer civils/biens civils des objectifs militaires. L'environnement est considéré comme un bien civil.     2. Précaution : Réduire au maximum les risques pour les civils lors des opérations.     3. Proportionnalité : L'avantage militaire escompté ne doit pas être disproportionné par rapport aux dommages collatéraux.

  • Protection de l'environnement :     * Interdiction de détruire indistinctement des forêts ou des sources d'eau.     * Protection des "biens essentiels à la survie" (récoltes, eau).     * Interdiction des armes chimiques/biologiques et du pillage.

L'Architecture de la Réponse au Changement Climatique

  • Trois piliers :     1. Atténuation : Réduction des émissions de gaz à effet de serre (GESGES).     2. Adaptation : Ajustement des systèmes (agricoles, sociaux) aux risques actuels et futurs.     3. Pertes et dommages : Réponse aux chocs climatiques inévitables déjà subis.

  • Le paradoxe du financement :     * Les pays en conflit sont de faibles pollueurs mais ont un besoin vital d'adaptation.     * Financement multilatéral via les banques de développement (Banque Mondiale, Banque Africaine de Développement) et les fonds climat (GCFGCF, AFAF).     * Injustice financière : Entre 2009 et 2021, plus de la moitié des pays les plus vulnérables n'ont reçu aucun financement des fonds climat car les bailleurs jugent les investissements trop risqués en zone d'instabilité.     * Exemple du Niger : Ne reçoit que 0.5%0.5\,\% du financement climat ; l'argent arrivé au gouvernement ne parvient pas aux zones de conflit hors contrôle.

Mobilité et Déplacement

  • Hiérarchie de l'adaptation :     1. Modification du gagne-pain (changement de semences, irrigation).     2. Adaptation du mode de vie (sédentarisation ou départ des enfants vers les villes).     3. Mobilité (dernier recours) : Déplacement forcé quand le territoire devient invivable (ex: salinisation des sols dans le sud de l'Irak).

  • Déplacés internes : La majorité des déplacements se font au sein des frontières nationales.

  • Double peine : Les populations déplacées par la guerre sont souvent installées sur les terres les moins fertiles ou les plus inondables, les rendant plus vulnérables aux futurs chocs climatiques.

Transformation de l'Action Humanitaire

  • La Charte sur le climat et l'environnement (mai 2021) :     * Lancée par le CICR et la Fédération internationale (FICR).     * Signée par plus de 500500 organisations (ONU, ONG, Sociétés nationales).     * 7 engagements, incluant : adaptation des programmes, réduction de l'empreinte environnementale, intégration de la science, et redevabilité.

  • Adaptation opérationnelle :     * Logistique : Par 50C50\,^{\circ}C en Irak, les pneus d'avions risquent d'exploser ; les pistes et routes sont coupées par des inondations non anticipées.     * Résilience des infrastructures : Création de "redondances" (multiplier les sources d'approvisionnement en eau pour un aqueduc).     * Exemples concrets :         * Mozambique (Montepuez) : Extension de l'aqueduc urbain et création de puits solaires pour absorber la population déplacée.         * Somalie (2023) : Prépositionnement de matériel et alertes radio via la BBC en prévision des inondations liées à El Niño.         * Niger : Introduction de semences adaptées et retour aux cultures de subsistance traditionnelles.

Limites et Conclusions

  • Incapacité structurelle : L'humanitaire ne peut pas assurer le changement profond d'une société.

  • Besoin de développement : L'accès à l'eau dépend souvent d'un réseau électrique national que seul l'État ou les acteurs de développement peuvent maintenir sur le long terme.

  • Risque de maladaptation : Éviter les solutions rigides (ex: murs anti-inondation qui déplacent le problème vers les plus pauvres). Privilégier des solutions flexibles et réversibles.

Questions & Discussion

  • Question sur les acteurs extractifs : Le CICR travaille-t-il avec les entreprises minières ?     * Réponse : Très peu. Le CICR dialogue avec les acteurs privés sur le respect du DIH, mais l'aspect environnemental lié à l'extraction est souvent géré par d'autres organisations spécialisées.

  • Question sur le budget et l'autonomie des Croix-Rouge : Qui décide et qui finance ?     * Réponse : Chaque entité est autonome. Les sociétés nationales sont financées par leurs gouvernements et le public. Le CICR a son propre budget. Tous les 22 ans, des réunions statutaires à Genève définissent les orientations collectives (comme la Charte Climat).

  • Question sur la collaboration avec les gouvernements :     * Réponse : Le CICR respecte la neutralité. Sauf en cas de conflit international, l'organisation évite les partenariats directs avec les gouvernements pour pouvoir opérer des deux côtés de la ligne de front. Cependant, elle coordonne techniquement ses actions avec les ministères (Santé, Eau) pour s'inscrire dans les plans de développement locaux.