Axe1 - HM conflits

1 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn Axe 1. Histoire et mémoires des conflits

2 jalons :

Jalon 1. Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première Guerre mondiale. Jalon 2. Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie

Objectif : explorer la manière dont histoire et mémoires s’articulent, à travers l’exemple des responsabilités des États dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale et celui des mémoires de la guerre d’Algérie

Manuel chapitre 7.

Activité préparatoire :

- Lire les pages cours p.186-187 (Histoire et mémoires de la Première Guerre mondiale) et p.188-189 (Histoire et mémoires des conflits de décolonisation)

- Lecture en amont des fiches TD1 (3 corpus documentaire à répartir en 3 groupes)

INTRODUCTION

Diapo : l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix + lien vidéo :

https://www.youtube.com/watch?v=uOwI9iKXN48

Accroche : l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix

Le 11 novembre 2020, un siècle après l’inhumation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris, l’écrivain et poilu Maurice Genevoix (1890-1980) est entré au Panthéon.

A travers cet homme, qui fut un grand témoin du conflit (qu’il a raconté dans de nombreux textes, dont Ceux de 14), ce sont les millions de soldats français de 14-18 qui ont été honorés. Cet exemple témoigne : - de l’importance que la mémoire française accorde toujours à la Grande Guerre (commémorée très régulièrement : le Centenaire du conflit en ayant été le point d’orgue).

- de l’impact que les travaux historiques ont sur les mémoires : les écrits de Maurice Genevoix avaient en effet été en partie censurés dans les années 1920, car ils montraient la réalité des combats et, plus encore, relatait des scènes de paniques, que la mémoire officielle a longtemps cherché à étouffer, avant que l’histoire n’étudie le vécu des soldats à partir des années 1950.

- du rôle et des limites des cérémonies de commémorations, outils d’un grand récit partagé mais qui dit autant qu’il tait (Genevoix = une voix et un témoin essentiel ; mais quid dans la mémoire nationale des déserteurs, des mutins qui n’y sont pas encore vraiment intégrés).

2 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Introduction

Le passé laisse des traces susceptibles d’unir ou de diviser les populations. Pour des périodes aussi sombres que les guerres, les mémoires peuvent être douloureuses, occultées, passionnées, partielles ou officialisées. Les conflits et leur histoire sont durablement inscrits dans les mémoires collectives, notamment des groupes qui y ont pris part.

Dans tous les cas, elles sont un discours et une représentation subjective du passé qui donnent du sens au présent. Elles donnent parfois naissance à une mémoire officielle instrumentalisée par les gouvernements qui entendent ainsi étouffer ce qui pourrait diviser les populations. Elles génèrent aussi refoulements (mémoires occultées), tensions entre groupes mémoriels, tensions internationales (ex : Turquie et génocide des Arméniens).

Inévitablement, ces mémoires sont alors en tension avec le travail de l’historien·ne qui doit produire le récit objectif de ces conflits et doit, pour cela, mettre à distance la mémoire sans toutefois la rejeter. La Première Guerre mondiale (1914-1918) comme la guerre d’Algérie (1954-1962) ont ainsi alimenté de vifs débats (géo)politiques et mémoriels et fait l’objet de nombreux travaux historiques.

Problématique : comment l’histoire et les mémoires des conflits s’articulent-elles ?

* comment les mémoires des conflits se sont-elles progressivement construites ?

* comment les historien·nes ont-ils contribué à les faire évoluer ?

I- Histoire et mémoires de la Première Guerre mondiale

A- Les causes de la Première Guerre mondiale : un débat historique aux multiples enjeux Jalon 1 : Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première Guerre mondiale.

Activité : mini-séminaire à partir de 3 corpus documentaire (3 temps historiographiques) Corpus 1 : L’après-guerre : à la recherche des « origines » de la guerre

Corpus 2 : L’après Seconde Guerre mondiale. La « controverse Fischer » et différentes causes étudiées des années 1945 aux années 1980

Corpus 3 : Aujourd’hui : quels débats historiographiques autour des causes de la Grande Guerre ?

3 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Mise en perspective/synthèse prof

1-Qui est responsable ? Un enjeu pour la paix, une controverse précoce

Des causes multiples

Diapo : chronologie + Une presse + photo inauguration statue Gavrilo Princip (auteur des coups de feu contre François-Ferdinand / statue inauguré Sarajevo-est = partie ville sous contrôle serbe)

Rappel rapide : les causes du conflit sont multiples.

L'attentat de Sarajevo commis contre l’héritier de l’Empire d’Autriche-Hongrie = étincelle et non LA cause. Causes sont plus profondes : rivalités coloniales et territoriales, tensions nationalistes, courses aux armements, question non résolue des minorités nationales etc.

Diapo : carte alliances

L'engrenage des alliances nouées dès le début du XXème siècle entre les membres de la Triple Entente (France, Russie, Grande-Bretagne) et ceux de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) a entraîné l'Europe dans un conflit dont l'ampleur n'avait été imaginée ni désirée par les gouvernements (bilan : 10 millions de morts / 70 millions de mobilisés).

Aucun responsable ?

Diapo : cartes postales de propagande

La question des responsabilités dans le déclenchement du conflit se pose dès le début, d’autant qu’aucun Etat n’a revendiqué la responsabilité de la guerre. Celle-ci s'éternisant, chaque pays belligérant tente de justifier les sacrifices imposés en rejetant la faute sur l'ennemi et se présente comme l'agressé menant une guerre défensive ou une « guerre du droit ». Ainsi les opinions publiques des différents pays sont durablement marquées par cette idée de leur « non-responsabilité ».

Diapo : affiche patriotique française, 1917 (pieuvre)

On peut relever les éléments qui montrent que l’entrée en guerre est considérée comme une agression allemande : - l’affiche proclame « Attaqués, nous ne faisons que nous défendre »

- elle multiplie les arguments d’une responsabilité allemande (« La guerre est l’industrie nationale de la Prusse » est une allusion à la guerre de 1870 et les soldats à droite montrent la croissance continue de ses forces durant des siècles)

- L’Allemagne est présentée comme une pieuvre militariste voulant contrôler la Mitteleuropa, la France, le Royaume-Uni.

Un enjeu de la paix en 1919

Diapo : art 231 traité Versailles ; gazette de Lièges ; tableau Orpen

Peinture Orpen présentée dans thème 2, axe 2 le défi de la construction de la paix Rappel. Les plénipotentiaires allemands Müller et Bell signent le Traité, la mort dans l’âme sous le regard dominateur de Wilson, Clemenceau et Lloyd George en face d’eux. C’est la fin de l’ordre westphalien : ce n’est plus l’équilibre des puissances qui gouverne à la paix, mais la domination des vainqueurs obtenue au terme d’une guerre totale.

NB : le peintre, W.Orpen, contrebalance la majesté des gouvernants victorieux en les écrasant sous les hauts plafonds de la galerie des Glaces. Omniprésents, les miroirs n’ont rien à refléter : la salle est vide en face des signataires. Sommés de se battre, les peuples ne sont pas conviés au ballet diplomatique.

4 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Quand l'armistice est signé le 11 novembre 1918, il faut construire la paix. L’Allemagne, défaite mais non écrasée, n’est pas invitée aux négociations à Paris. Elle est obligée d’accepter le Traité de Versailles (1919) et particulièrement son article 231 qui déclare l'Allemagne et ses alliés coupables des pertes et dommages subis par les alliés, justifiant ainsi de très lourdes réparations (le texte initial prévoyait que l’Allemagne paye l’équivalent de 3 fois son PNB de 1913). Cette responsabilisation de l’Allemagne est dénoncée vivement : le traité apparait comme un diktat), tant par les diplomates, les dirigeants que par l’opinion publique allemande.

Diapo : texte et image Allemagne/injustice

Montrer que dès 1919, l’Allemagne refuse d’assumer la responsabilité du conflit

- Cette commission d’historiens Allemands, pour peser sur le traité, estime de manière diplomatique que le «risque de guerre avait été envisagé», mais sans la volonté de déclencher une guerre générale. Elle met en accusation l’empire russe et ses courants panslavistes.

- La caricature de Thomas Heine est plus directe et brutale. Les quatre vainqueurs veulent la mort de l’Allemagne, car ils veulent une victime, et les délibérations du Congrès de la paix sont hypocrites.

Diapo : Mathias Morhardt et Fernand Gouttenoire de Toury

En France, l’unanimité à propos d’une « responsabilité unique de l’Allemagne » se fissure très tôt. Ex : des pacifistes comme Mathias Morhardt, secrétaire de la Ligue des droits de l’homme, cherchent à montrer que Poincaré (Président de la République de 1913 à 1920) a toujours mené une politique de haine contre l’Allemagne, avant 1914 et après 1918.

Ex : Fernand Gouttenoire de Toury, ancien combattant et mutilé de guerre, se voua à la dénonciation de l’absurdité de la guerre et à celle de l’injustice du Traité de Versailles (socialiste, il milite de de 1919 à 1923, à l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) dont il dénonça bientôt l’entraînement dans le sillage du PCF.)

Mais ce courant, porté aussi par les communistes, est minoritaire

2-L’apport des historiens au débat

Diapo : les Allemands face à l’hydre et à la lâcheté italienne

Au départ, les positions sur le déclenchement de la Grande Guerre dans les différents pays belligérants est relativement simpliste : l’Autre est responsable. Ce discours s’inscrit dans la mémoire officielle et sans doute dans les mémoires collectives (ce discours a été largement relayé par les propagandes militaires et sans doute repris/approprié par une partie de la société).

Mais la mémoire de la Grande Guerre n’a cessé d’évoluer tout au long du XXesiècle, en lien avec les différents discours tenus sur le passé (rôle de la littérature, des médias…) et aussi grâce aux travaux des historiens. Ceux-ci se sont très précocement emparés de cette question qui est devenue, suite au Traité de Versailles (lui-même facteur de tensions), une question très politique.

5 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

En France au lendemain de la 1GM

Diapo : Lénine et Renouvin

Dans les années 1920, le récit élaboré par les dirigeants politiques et militaires mais aussi par des historiens et des anciens combattants défend la thèse de la culpabilité allemande. La mémoire et l’histoire se rejoignent donc durant cette première phase. Mais très tôt, des intellectuels pacifistes et marxistes analysent la marche à la guerre comme le choc inévitable des impérialismes européens (pas d’État responsable mais idéologie coupable : volonté de dominer d’autres populations/territoires)

Ex : pour Lénine = responsabilité partagée car c’est la rivalité des pays européens, leur impérialisme, qui est la cause majeure d’une « guerre bourgeoise »

Ex : on a toutefois vu avec les corpus documentaires qu’un historien comme Pierre Renouvin s’est attachée dès 1925 à distinguer les causes profondes et causes immédiates de la guerre ; il s’était ainsi attaché à renouer le fil précis de l’enchaînement des événements pour arriver à la conclusion d’une responsabilité non de la seule Allemagne, mais des puissances centrales qui si elles n’avaient pas délibérément recherché la guerre, en avaient pris le risque [mais en négligeant de s’interroger sur le rôle de la France].

Diapo : Jules Isaac ; Locarno

Dans les années 1930, quelques évolutions sont toutefois permises par les historiens qui, alors, étudient la guerre d’un point de vue politique et diplomatique (on étudie alors la guerre « vue d'en haut » : l’histoire se focalise sur le jeu des responsables politiques et militaires). Les historiens travaillent difficilement : ils doivent composer avec le manque de sources (archives secret défense) et avec la surabondance des mémoires. Certains historiens parviennent malgré tout à émettre des hypothèses, qui ne correspondent pas forcément aux attentes du pouvoir et de la population. => ils abandonnent ainsi l’idée d’une responsabilité unique au profit de responsabilités partagées

Ex : l’historien Jules Isaac qui écrit en 1933 Un débat historique. Le problème des origines de la guerre. Il n’évoque plus l’Allemagne seule mais les « Empires centraux » (plus nettement encore que Renouvin), soulignant donc le rôle de l’Autriche-Hongrie. Mais, dans cette lecture, les Allemands ont toujours le rôle majeur « dans ce partage (inégal) des responsabilités » => contre Renouvin qui « oubliait » d’interroger le rôle de la France, Isaac réplique que la guerre a été délibérément acceptée par la France et qu’elle porte donc une part de responsabilité

Ce livre témoigne également d’un changement de perception de la part des dirigeants et de l’opinion publique : il s’inscrit dans le contexte du rapprochement franco-allemand des années 1924-1930 (cf. rapprochement entre le chef de la diplomatie allemand Gustav Stresemann et le ministre des affaires étrangères Aristide Briand => traité de Locarno : l’Allemagne reconnaît l'inviolabilité des frontières héritées du traité de Versailles et est acceptée en retour à la SDN à partir de 1926).

En Allemagne, au lendemain de la 2GM

Après la Seconde Guerre mondiale et la chute du régime nazi, la mémoire du déclenchement de la Grande Guerre évolue en Allemagne, dans un double contexte : celui de la culpabilité nationale suite aux horreurs perpétrées par le pouvoir nazi, et celui de la construction européenne.

Diapo : diktat traité Versailles

Avant 1939, en Allemagne, les historiens et le pouvoir nazi dénonçaient « le mensonge de la culpabilité allemande » (Kriegsschuldlügé) et insistaient sur la responsabilité franco-russe (ce qui permettait de dénoncer le traité de Versailles).

6 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : thèse Fisher

En 1961, la thèse de l’historien de la RFA Fritz Fisher (Les buts de guerre de l’Allemagne impériale. La quête de la puissance mondiale, 1914-1918 ; traduit en français en 1970) marque une rupture. Il y affirme la responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit. Sa source principale : un plan du chancelier allemand Bethmann Hollweg qui prévoyait une victoire rapide sur le front ouest, puis l’annexion de vastes régions en France, en Belgique et en Afrique. Plus tard, dans La Guerre des illusions (Krieg der Illusionen, 1969) Fischer radicalise le propos et insiste sur les problèmes économiques de l’Allemagne d’avant-guerre qui renforcent la marche vers la guerre.

Diapo : controverse Fisher

Le livre de Fritz Fischer suscite alors de vifs débats et polémiques, car même s’il explique que les belligérants avaient tous « leur part de responsabilité », il nuance la thèse dominante en Europe occidentale depuis les années 1930 d’une « responsabilité partagée ». Il rompt surtout avec l’historiographie traditionnelle en Allemagne qui réfute sa seule responsabilité. Il explique que l’Empire allemand menait déjà avant 1914 une politique d’expansion en partie responsable de plusieurs crises. En 1914, elle aurait « souhaité et appuyé la guerre austro

serbe », ayant donc une « part décisive de la responsabilité historique de la guerre mondiale ». En définitive il démontre le caractère impérialiste et belliciste du IInd Reich, et estime que ce militarisme est responsable du nationalisme nazi (NB : Fisher fut lui-même membre du NSDAP).

⇨ La controverse est vive en Allemagne. D’autres historiens publient des articles dans lesquels ils estiment, au contraire, que le chancelier allemand aux responsabilités en 1914 était un fervent défenseur de la paix ayant, au final, échoué.

Et au XXIesiècle ?

Diapo : citation Louise Mussat + qq ouvrages

Depuis la fin du XXème siècle, la communauté historienne ne débat plus véritablement de culpabilité ni de responsabilité, car la question a perdu son caractère politique, surtout depuis la réalisation de la réconciliation franco-allemande depuis les années 1960. Mais la question des « causes » et « origines » = encore fruit de recherches actives. Grâce aux sources désormais en libre accès, les historiens s'accordent à voir un enchevêtrement d'origines dans le choc de l'été 1914. Ils ont aussi montré de quelle manière les peuples avaient soutenu leurs gouvernements dans la marche à la guerre.

Ex : à la lumière de nouveaux documents, les interprétations s’affinent, mettant par exemple l’accent sur des figures jusque-là négligées. On examine ainsi le rôle joué par :

- le grand chef d’état-major allemand von Moltke (analysé par l’historienne britannique Annika Mombauer)

- le général autrichien Conrad von Hötzendorf, « architecte de l’apocalypse » (selon son biographe Lawrence Sondhaus)

- le président français Poincaré (que pointe la recherche récente de l’historien allemand Stefan Schmidt).

Diapo : Encyclopédie de la Grande Guerre (SAR et Becker) ; Les somnambules (Clark)

Ces conclusions scientifiques ont un rôle sur l’évolution des mémoires du conflit

Ex : d’après un sondage mené en 2014, 59 % des Allemands sont convaincus de l’absence de responsable principal dans le déclenchement de la Grande Guerre.

Ex : publication en 2013, du livre Les Somnambules de l’historien australien Christopher Clark = connait un grand succès en Allemagne. Et pour cause, l’auteur affirme une responsabilité collective et minimise la responsabilité allemande (il insiste sur le rôle de la Serbie et surtout de tous les dirigeants européens qui se sont dirigés vers la guerre comme « des somnambules » ; cet aspect de l’ouvrage est le plus discuté).

7 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn B- Enjeux politiques de l’histoire de l’histoire et des mémoires de la guerre

1-La mémoire du conflit : facteur de divisions, facteur de paix

Diapo : diktat Versailles, révolution spartakiste et théorie du coup de poignard dans le dos Allemagne 1918-1919 : impossible sortie de guerre

- Contexte de grèves et occupation d’usines ; révolution spartakiste fin 1918-début 1919 se termine par forte répression => la jeune République de Weimar, à peine proclamée (abdication empereur le 9 novembre 1918, 2 jours avant armistice) = fragile et contestée (contestée par les communistes, par les militaires qui lui imputent la défaite, par les nationalistes et mvt extrême-droite nés de la défaite)

- Absence de démobilisation/combats qui se poursuivent jusqu’en 1921 (notamment contre futur Etat polonais promis par le Traité de Versailles) ; mutineries éclatent au sein armée ; face à eux d’autres soldats restés sous l’uniforme (Freikorps) mais qui forment des troupes sans existence légale (toutefois entretenues par l’Etat-major et gouvernement)

=> le registre guerrier imprègne la vie civile (vie politique marquée par l’agitation, les violences, assassinats ; développement de milices paramilitaires qui cultivent les us et coutumes du front : défilés, uniformes, culte des morts, nostalgie de la camaraderie du front)

Dans ce contexte, se développe la théorie du « coup de poignard dans le dos » = croyance partagée que l’Allemagne n’a pas été vaincue sur les champs de bataille (ex : on salut retour au pays des « soldats invaincus ») Les nazis rejoignent la droite nationaliste dans l’idée que la révolution de l’arrière (spartakistes/communistes=juifs) a trahi le front

NB : cette théorie fait écho à un vieux récit mythologique alld et l’obsession de l’idée d’encerclement

Les mémoires des souffrances endurées peuvent être sources de rancœur. La fin du conflit ne referme pas toutes les plaies et la perception du conflit est différente selon les belligérants. Les traités de paix de 1919-1920 ne résolvent pas tous les problèmes (ex : Traité Versailles vécu comme une injustice et dénoncé comme un diktat ; ex : questions des minorités nationales qui n’est pas totalement réglée)

⇨ Les efforts d’associations d’anciens combattants et de pacifistes pour soutenir les actions de la SDN sont vains et impuissants à endiguer la montée des tensions entre Etats dans les années 1930 et les visées expansionnistes de l’Allemagne nazie.

⇨ La mémoire de la guerre est elle-même instrumentalisée pour convaincre les opinions publiques de la nécessité d’un nouveau conflit.

Ex : le parti nazi, dans l'opposition durant les années 1920, se présente comme l'héritier des combattants de la Grande Guerre qui auraient été trahis => dénonciations du DIKTAT de Versailles et du « mensonge de la culpabilité allemande » sont largement encouragées sous le nazisme : elles flattent l’opinion publique allemande tout en justifiant le réarmement (au mépris des dispositions du traité de Versailles)

8 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Inversement, la mémoire peut permettre de dépasser les haines, dépasser les tensions entre Etats. Diapo : rapprochements franco-allemands, DG/Adenauer, Mitterrand/Kohl

De 1919 à 1945, les rapprochements entre peuples, la volonté de construire une paix durable, de construire une Europe unie furent souvent l’objet de tentatives isolées. Mais après 1945, les opinions publiques et les gouvernements cherchent à rétablir des relations apaisées.

Ex : France et Allemagne s’appuient sur le souvenir de la Grande Guerre pour sceller leur rapprochement

Ex : bataille de Verdun occupe une place exceptionnelle dans la mémoire nationale française (pour Allemands = Tannenberg ; pour GB = la Somme) où s’y exprime à la fois une mémoire patriotique et victorieuse (celle des cérémonies officielles), une mémoire des combattants et du recueillement (29 cimetières nationaux, ossuaire Douaumont), et désormais une mémoire européenne (des millions de touristes), celle de la réconciliation ? Le geste de Mitterrand et Kohl main dans la main = fait de l’Ossuaire de Douaumont le symbole du sacrifice partagé, le monument des morts des deux peuples

Diapo : caricature Low Plan Schuman

Les mémoires des conflits peuvent aussi conduire à des rapprochements institutionnels. En Europe de l'Ouest, les massacres de la Seconde Guerre mondiale et le souvenir de la Grande Guerre conduisent à prendre conscience de la nécessité d'une unité pour éviter le retour d’un conflit. Jean Monnet et Robert Schuman pousse ainsi à la création d’une Communauté européenne du charbon et de l’Acier dont le traité fondateur est signé en 1951 par 6 pays : France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg (les 6 fondateurs de la future CEE en 1957).

9 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

2-Un renouvellement historiographique

Longtemps l’historiographie (ensemble des travaux historiques) de la Première Guerre mondiale a été dominée par les questions diplomatiques et militaires, en privilégiant les archives produites au sommet de l’Etat (avec donc, l’étude de la question des responsabilités dans le déclenchement).

Diapo : thèses Prost et Becker

A partir des années 1950, suivant en cela le renouvellement de la discipline, cette histoire du conflit s’oriente vers l’histoire sociale et s’intéresse davantage au vécu collectif des combattants. Les perspectives se renversent. A une histoire « vue d’en haut » (du point de vue des généraux et diplomates) se substitue progressivement une histoire « vue d’en bas » (du point de vue des poilus et civils).

Ce renouvellement s’explique à la fois par des évolutions internes à la discipline (règne de l’histoire sociale et quantitative et son intérêt pour les groupes sociaux), mais aussi par un effet de génération et de contexte. Les anciens combattants ont désormais tous plus de 60 ans en 1960 et arrivent à l’âge de la retraite. Soucieux que les souvenirs ne se perdent pas, ils cherchent à transmettre leurs témoignages. Ces mémoires deviennent de précieuses sources pour les historien·nes qui se tournent également vers de nouvelles archives désormais accessibles

Ex : thèse de Jean-Jacques Becker (1977, Comment les Français sont entrés dans la guerre) sur la mobilisation ; travail sur l’opinion à partir de récits rédigés par des instituteurs, des rapports de préfets ou encore la presse (thèse de très grande ampleur)

Ex : thèse de Antoine Prost (1977, Les Anciens combattants et la société française) qui croise les méthodes historiques, sociologiques et linguistiques

Depuis les années 1980, l’historiographie connaît un 3e moment dominé par le croisement entre les approches sociales et culturelles et un renouvellement important des approches. Désormais, les violences de guerre, les conditions de vie des soldats, les relations entre le front et l’arrière font l’objet de travaux. Les historien·nes s’intéressent aux représentations, aux sentiments, aux émotions, à l’intime, aux pratiques, au corps. De nouveaux champs de recherche se sont ouverts.

Diapo : travaux Ridel, Pignot, Vidal-N, SAR

Ex : l’histoire du genre permet d’interroger les relations entre hommes et femmes lors des conflits. La construction de la virilité (et inversement étude de la construction de la « figure de l’embusqué » comme lâche/efféminé) ou du viol comme pratique de guerre sont mieux étudiés

Ex : l’histoire des enfants et adolescents, à l’arrière comme au front (certains partaient très jeunes) est en plein développement

Diapo : SAR, 14-18 retrouver la guerre, Combattre

Ex : ce renouvellement historiographique a été particulièrement marqué par le croisement entre histoire culturelle et anthropologie historique avec le développement des travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau sur la « culture de guerre » et l’anthropologie du combat

Des controverses historiographiques

La Première Guerre mondiale reste un champ actif de recherche et de débats.

Diapo : principaux jalons de la querelle consentement/contrainte)

Ex : le débat historiographique sur la question du consentement ou de la contrainte. Débat qui cherche à répondre à une question à la fois simple et redoutable : comment les soldats ont-ils pu tenir si longtemps ? Débat à l’origine d’une vive controverse scientifique (qui a parfois viré à la polémique pure et simple) entre deux tendances

10 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Ces débats portent souvent sur des discussions autour de grandes notions, concepts, utilisés comme des modèles explicatifs d’ensemble

Diapo : propagande, Nénette et Rintintin, deuil

- la « culture de guerre » (SAR et A.Becker).

La notion désigne les discours et aux pratiques qui permettent d’intérioriser et d’élaborer ce réel très spécifique qu’est la guerre (idées des formes d’adhésion, de l’accoutumance au conflit en lien avec un changement du seuil de violence toléré + haine de l’ennemi, patriotisme, sentiment de mener guerre défensive/croisade etc.). Ex : propagande

Ex : porte-bonheur comme les figurines Nénettes et Rintintin

Ex : cercles du deuil (soldates entre eux, ascendants du mort, famille proche/éloignée..) qui se recoupent entre eux à l’échelle par ex d’un village (600.000 veuves en France, 760.000 orphelins => toutes les familles sont touchées) et responsabilité mémorielle que l’on fait peser aux enfants (en leur donnant le nom d’un père mort au combat)

Le principal reproche adressé à la notion de culture de guerre est sa globalité (en postulant qu’elle serait partagée par toutes les couches sociales) et son caractère circulaire (violence de guerre ferait naître culture de guerre qui permettrait d’expliquer ampleur violence). Pour ses détracteurs (historiens du social), une telle notion postule que l’historien·ne peut avoir accès aux consciences de l’individu par l’observation de ses actions (ce qui serait oublier que les comportements sont socialement conditionnés : rejoindre son régiment en chantant La Marseillaise ne dit pas forcément ce qu’est la conviction profonde du soldat qui chante peut-être pour tenir son rang et faire comme les autres).

Inversement, les détracteurs de la notion négligent peut-être l’importance des représentations, des cadres d’énonciations et de communication élaborées par les sociétés et réappropriés selon les couches de la société et donc l’idée qu’il existe sans doute une culture occidentale spécifique de la guerre profondément refaçonnée par la 1GM (culture de guerre s’inscrit dans une temporalité qui excède la guerre aussi bien en amont qu’en aval ; ex : rôle des commémorations, importance des ).

Diapo : G.Mosse et extrait de Sebastian Haffner

- la « brutalisation ».

Pour l’historien américain George L. Mosse, la 1eguerre mondiale constitue une rupture dans la perception de la guerre : en banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Les sociétés s’accoutumeraient ainsi aux violences physiques et psychologiques de la guerre : elles seraient « brutalisées » (ex : pour les soldats 1GM pas seulement « guerre industrielle » = aussi combats interpersonnels, combats à l’arme blanche avec les « nettoyeurs de tranchées » ; pour les civils = poids du deuil, présence des « gueules cassées »). Mosse forge en 1990 cette notion de « brutalisation » des sociétés européennes.

Cette notion de brutalisation permettrait ainsi de comprendre le maintien de formes de violence dans l’après guerre, notamment en Allemagne (putsch, assassinats, combats de rue, etc.), voire l’arrivée au pouvoir des nazis (cf. l’impossible sortie de guerre évoquée dans B. 1-). Les historiens allemands s’interrogent non seulement sur le rôle de la 1GM comme matrice du nazisme, mais aussi sur les continuités entre 1GM et 2GM (idée d’une longue « guerre de 30 ans »)

Cependant, pour d’autres pays dont la France, cette analyse semble moins pertinente, car on ne retrouve pas ce climat de violence politique dans les années 1920 qui voient plutôt le pacifisme se développer => là aussi la notion est discutée et critiquée pour son caractère trop globalisant ou qu’on préfère lui substituer la notion de « radicalisation » les violences qui existaient avant 1914 (cf. guerres coloniales)

11 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

3-Une mémoire réveillée par le Centenaire ? (2014-2018)

Diapo : Centenaire 1GM

Les travaux des historiens (à l’image d’autres formes de productions de récits sur le passé, comme les médias ou l’Ecole) peuvent avoir un rôle sur l’évolution des mémoires.

Dès 2012 est lancée en France la Mission du centenaire 14-18. Rassemblant de nombreux historiens, elle initie des projets scientifiques, artistiques, commémoratifs et pédagogiques nombreux, à toutes les échelles (locales, nationale, internationale). La mémoire du conflit est réactivée. Son histoire aussi. Ainsi une « grande collecte » est organisée avec succès pour inciter les gens à venir déposer leurs archives privées : ces documents privés sont autant de sources nouvelles pour les historiens. La Mission du Centenaire initie ainsi des projets scientifiques, artistiques, commémoratifs et pédagogiques. Le travail mené pendant 6 ans est considérable.

Le centenaire permet également de mieux percevoir le caractère mondial de la guerre. Longtemps, la guerre était restée une affaire surtout européenne (bilan humain et matériel, champs de bataille). À l’occasion du centenaire, de l’Inde à l’Australie, en passant par la Nouvelle-Zélande, le Canada et même l’Amérique latine, le souvenir de la Grande Guerre est commémoré partout. La place des colonies est réaffirmée. La contribution des colonies britanniques et françaises, en soldats ou en travailleurs, est désormais bien étudiée par les historiennes et historiens.

Ex à Verdun, en 2016, un Chemin de mémoire en hommage aux troupes d’outremer a été inauguré.

Diapo : Centenaire + disparition en 2008 du dernier Poilu, Lazare Ponticelli

NB : Centenaire, succès ou échec ?

L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau distingue ce qu’il a appelé un « centenaire d’en haut » (celui du discours politique, des commémorations) et un centenaire « d’en bas »

- le 1er est selon lui un échec : le pouvoir politique ne se serait pas assez interrogé sur ce qu’il fallait commémorer (comment commémorer une telle catastrophe humaine, quelle place donner dans les rituels commémoratifs à la question du deuil ; comment envisager dans un cadre commémoratif la 1GM comme matrice à la fois du nazisme et de l’URSS et quelle place accorder au génocide perpétré contre les Arméniens => comment commémorer sans évoquer ce legs de la guerre ? ; commémorations organisées principalement à l’échelle de chaque pays -rapport chrono différent aussi à la guerre selon les cas-)

- le 2e(centenaire « d’en bas ») est une réussite à l’image en France de la grande collecte et des multiples initiatives à l’échelle locale. La Grande Guerre est redevenue, au moins pour un temps, un souvenir collectif intégré à la mémoire vivante. Mais quel futur ? Le deuil a sans doute touché 3 générations (contemporains des poilus ; génération des enfants ; générations des petits-enfants). Que va

t-il rester de la guerre pour les 4eet 5egénérations après le conflit ? ex : Citation Sarkozy en 2008 en hommage à Lazare Ponticelli et aux Poilus : « Nous ne les oublierons jamais » = belle mais fausse promesse ? La 1GM risque, à terme, de ne plus véhiculer de puissants affects et basculer dans le registre des événements morts, de l’histoire ancienne => SAR s’interroge : Centenaire = passage de témoin entre générations ou le dernier adieu ?

12 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

4-Des enjeux diplomatiques toujours actuels ?

Diapo : Turquie et reconnaissance génocide des Arméniens

La mémoire de la 1GM pèse encore aujourd’hui sur la diplomatie.

- Cette mémoire est l’occasion de rappeler les vertus de la paix. Le 11 novembre 2018 était organisé à Paris un Forum mondial de la paix où ont été rappelés les principes de paix mondiale et l’importance de la coopération internationale.

- Le recul de la thèse de la « culpabilité allemande » qu’on a vu, sert aujourd’hui d’argument politique en faveur d’un réajustement de la place de l’Allemagne dans le monde (pays privé de siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU par ex)

- Par contre, la question de la reconnaissance du génocide des Arméniens conditionne les relations avec la Turquie qui continue de le nier. Reconnu par la France depuis la loi mémorielle (loi qui statue sur le passé en officialisant la qualification d’un fait historique et son importance dans la mémoire nationale) du 29 janvier 2001, il est désormais reconnu par une trentaine d’Etats ce qui peut contribuer à isoler diplomatiquement la Turquie.

II- Histoire et mémoires de la guerre d’Algérie

Jalon 2 : Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie

En amont

- Lire les pages cours p.188-189 (Histoire et mémoires des conflits de décolonisation) - Fiche TD3 à partir manuel tronc commun et montage vidéo

Diapo : rue débaptisée + couverture livres Raphaëlle Branche, Stora et Ruscio

Activité : décrire et interroger cette scène

1-Où sommes-nous et quand ?

2-Qui ? Quoi ?

3-Pourquoi ?

1-Où sommes-nous et quand ?

Bézier, sud de la France (département Hérault) en mars 2015

2-Qui ? Quoi ?

Le maire de la ville, Robert Ménard, maire d’extrême-droite soutenu par le FN, préside une cérémonie au cours de laquelle une rue est débaptisée.

Description scène : ambiance officielle (maire et son écharpe), des drapeaux ; moyenne d’âge élevée

Rue débaptisée = changement de nom

« rue du 19 mars 1962 » = « rue Cmdt Denoix de Saint-Marc »

- 19 mars 1962 : date des accords d’Evian qui mettent fin à la guerre d’Algérie

- Hélie Denoix de Saint-Marc : ancien officier de l’armée française décédé en 2013 ; il avait pris part en 1961 au putsch des généraux => condamné à 10 ans de prison, grâcié en 1966, réhabilité en 1978

3-Pourquoi ?

Compléments d’informations sur le public. Robert Ménard, le maire (extrême-droite) de Bézier est entouré de : - Thierry Rolando (à droite de la photo), le président du Cercle algérianiste national (association vouée à la défense de l’Algérie coloniale dont le slogan est « sauvegarder, défendre et transmettre l’histoire et la mémoire des Français d’Algérie »)

- Blandine Greyfie de Bellecombe (à gauche de la photo, écharpe fushia), fille du commandant Denoix de Saint Marc, très engagée dans la défense de la mémoire de son père (elle prend la parole et déclare : « Merci d'être là, d'être venu honorer la mémoire d'un grand soldat. (...) Merci de nous accueillir courageusement autour de la mémoire d'un homme qui a tout fait pour vivre debout »)

Robert Ménard, lui-même né à Oran, a été le dernier à prendre la parole lors de cette cérémonie. Il ne cache pas sa nostalgie de l'Algérie (on parle de « nostalgérie ») : « notre paradis à nous, comme disait et dit toujours ma mère (…). Oser dire que la guerre d'Algérie s'est terminée le 19 mars, ce n'est pas seulement un mensonge, c'est une ignominie, une insulte à la mémoire de tous (jeunes du contingent, harkis) qui ont été torturés. L'Algérie, ce n'est pas ce qu'un Benjamin Stora ne cesse d'écrire »

Le nom de l’historien Benjamin Stora (Pr d’Université à l’Université Sorbonne-Paris Nord –Paris XIII-, spécialiste de l’histoire du Maghreb colonial et des mémoires de la guerre d’Algérie) a alors été sifflé par la foule.

2 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Ce qu’on ne voit pas sur l’image :

- public nombreux. Près de 2 000 personnes : anciens parachutistes, militaires ayant fait la guerre d'Algérie et membre de l'association ADIMAD (association des anciens de l'OAS) qui avaient fait le déplacement depuis Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Grenoble ou Lyon.

- Beaucoup de bérets, de médailles, de drapeaux tricolores (avec ou sans l'empreinte de pieds noirs sur la bande blanche).

- Mais aussi des anonymes, des pieds-noirs, des anciens et descendants de harkis et des représentants de la Ligue du Midi (un groupuscule régionaliste d’extrême-droite) qui arboraient des drapeaux et banderoles marquées « Maîtres chez nous ».

- Un cordon sécurité + forces polices municipales séparaient la cérémonie d’une contre-manifestation organisée par un collectif d’associations, syndicats et partis de gauche (environ 500 personnes ? On a entendu dans la foule des gens crier « Ménard facho, Ménard assassin »)

- En direction de ces contre-manifestants, le maire déclare : « Ils ont voulu hier l'Algérie algérienne. Ils ne veulent pas aujourd'hui de la France française » => exprime ici lien entre nostalgie de l’Algérie française et racisme/xénophobie spécifiquement anti-arabe. Lien étudié par Benjamin Stora dans un petit essai publié en 1999 : Le transfert d’une mémoire. De l’« Algérie française » au racisme anti-arabe ; la spécificité de ce racisme anti-arabe en France = héritage direct des représentations du racisme colonial qui s’inscrivent dans une mémoire mythifiée de la colonisation de l’Algérie [NB : l’ouvrage néglige toutefois d’autres facteurs, notamment sociaux-économiques, dans le développement de la xénophobie et la montée de l’extrême-droite en France]

=> La guerre d’Algérie : est-elle désormais une histoire « apaisée » comme se le demandait l’historienne Raphaëlle Branche en 2005 (Pr d’Université à Paris-Nanterre, elle est spécialiste des violences en situation coloniale, de la guerre d’Algérie et de ses mémoires) ? L’épisode de Bézier = cas isolé ? L’histoire peut-elle apaiser les mémoires de la guerre d’Algérie ?

Guerre d’Algérie est un conflit particulier, encore proche, dont les mémoires sont douloureuses et brûlantes : - Un conflit particulier qui a rompu l’unité nationale, divisé les Français entre eux, les Algériens entre eux, les Français et les Algériens.

- Un conflit qui résonne encore car il a des enjeux aujourd’hui en France et en Algérie. Le souvenir de la guerre d’Algérie est vécu mais aussi utilisé par différents groupes. Ces affrontements très vifs participent eux aussi à la construction des mémoires» de la guerre.

On verra dans ce 2ejalon que l’histoire de la guerre d’Algérie s’est trouvée portée par différents groupes de mémoire (ayant en commun un vécu douloureux) élaborant, en fonction des impératifs du présent, des récits sur le passé. Des récits basés sur les souvenirs transmis, mais aussi sur les informations émises par des canaux plus ou moins officiels (commémorations, enseignement, médias…).

La volonté de reconnaissance de ces mémoires douloureuses allait de pair avec une volonté de connaissance. Les historien·nes ont alors été sollicités par cette demande sociale et ont adopté des positions diverses, cherchant les moyens de faire comprendre la complexité du passé, en choisissant de s’engager directement dans les débats contemporains ou en préférant maintenir une certaine distance entre leurs travaux et les interrogations de la société.

3 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

A- Une histoire douloureuse

1-De l’aveuglement à la déchirure. Un conflit long et complexe

Diapo : carte

Activité :

- Correction fiche TD3 (texte à compléter)

- Compléter la frise chronologique proposée fiche TD4 (frise + bilan)

A partir du XIXème siècle, les puissances européennes ont fondé leur prestige sur leurs possessions coloniales. Lors des décolonisations, il est donc difficile pour les gouvernements comme pour les opinions publiques des métropoles d'accepter un recul qui est souvent vu comme un déclin.

Les décolonisations sont donc le plus souvent accompagnées de violences. Toutes n'ont pas été des guerres Ex : Inde, colonie britannique accède pacifiquement à l’indépendance en 1947 mais le mouvement indépendantiste a dû affronter une répression sévère dans la 1e moitié du 20esiècle et la partition entre l’Inde et le Pakistan se fait dans un climat de violences.

L’indépendance de l’Algérie reste (après celle de l’Indochine (1946-1954) la perte la plus difficile à accepter pour la France.

- Colonie de peuplement, divisée en trois départements (Alger, Oran, Constantine)

- Développement d’un attachement, d’un fort sentiment d’appartenance chez les « pieds-noirs » installés sur plusieurs générations

- 1962 : l’immense majorité des Français présents est forcée de quitter le territoire (ce qui est vécu comme une expropriation forcée)

De 1954 à 1962, la France mène en Algérie une guerre qu’elle a longtemps refusée de nommer (préférant évoquer des « opérations de pacification » ou les « évènements d’Algérie » ; on déclare l’« Etat d’urgence en 1955 pour laisser penser qu’il s’agit toujours d’opérations sous contrôle des autorités civiles et non militaires).

Diapo : chronologie/Toussaint Rouge

1954-1956 : la « guerre sans nom » (l’expression est notamment employée par le cinéaste Bertrand Tavernier) En 1954 : des nationalistes algériens créent le FLN (Front de libération nationale) et organisent le début de l’insurrection (sous la forme d’attentats) => 1er novembre 1954 : Toussaint rouge

Diapo : chronologie/envoie contingent et bataille d’Alger

1956-1959 : l’enlisement et l’escalade de la violence

Dans les années qui suivent, les gouvernements de la IVème République refusent de négocier et, tout en refusant de parler de « guerre » fournissent un effort militaire conséquent => 1956 : envoi du contingent (350.000 soldats, surtout des jeunes hommes faisant leur service militaire + des « rappelés » au total 1.7 millions de soldats envoyés en Algérie 1956-1962). L’armée française est renforcée par les supplétifs (70.000 combattants algériens luttant pour l’Algérie française : harkis). De part et d’autre, des exactions se multiplient : attentats et actions de guérilla de la part du FLN ; arrestations de civils, répression et torture de la part de l’armée française

1957 : bataille d’Alger. Le général Massu est investi des pouvoirs de police avec pour mission de mettre fin au terrorisme. Cette opération qui vise à nettoyer la casbah d’Alger des caches du FLN est un succès militaire mais crée un malaise dans l’opinion métropolitaine avec la dénonciation de l’usage de la torture par l’armée française.

4 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : chronologie/autodétermination et octobre 1961

1959-1962 : vers l’indépendance de l’Algérie

La guerre touche aussi la métropole. Des manifestations en faveur de l’indépendance ont lieu, qui sont souvent durement réprimées => 1961 : création de l’OAS/Répression à Paris

Ex : le 17 octobre 1961 à Paris des milliers d’Algériens manifestent contre le couvre-feu qu’on leur impose. Une rafle est organisée par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. Des dizaines de manifestants sont tués (certaines victimes sont jetées dans la Seine).

Des divisions apparaissent aussi entre Français

Ex : en 1961 est créée l’OAS (organisation armée secrète), organisation terroriste refusant la politique conciliatrice que De Gaulle propose à partir de 1959 => 1959 : De Gaulle évoque l’autodétermination Les membres de l’OAS commettent plusieurs attentats dont un contre De Gaulle, et sont responsables des violences tardives.

Diapo : chronologie/accords Evian

1959-1962 : vers l’indépendance de l’Algérie

En mars 1962, la signature des accords d'Évian entre le FLN et le gouvernement français accorde l’indépendance à l’Algérie. C’est la fin de la guerre => 1962 : accords d’Evian

Diapo : une de presse OAS, victimes Harkis + tableau acteurs

Bilan : la guerre d’Algérie a un caractère polymorphe. On peut distinguer 3 guerres en une : - Guerre pour l’indépendance algérienne : une guerre entre les nationalistes algériens et le pouvoir français

- Guerre d’Algérie est aussi une guerre franco-française (OAS/pieds-noirs vs. partisans/soutiens en métropole de l’indépendance algérienne et la politique conciliatrice de De Gaulle ; une guerre qui entraîne la chute de la IVe République)

- Guerre d’Algérie est enfin une guerre algéro-algérienne = lutte entre nationalistes algériens pour l’hégémonie politique (lutte entre le FLN et le MNA de Messali Hadj = des milliers de morts ; même pendant le conflit, le FLN et sa branche armée ALN n’hésitent pas à éliminer « pour l’exemple » les traîtres réels ou supposés et forcer les populations à les soutenir) + querelles internes au FLN (ALN contre le GPRA -gouvernement provisoire- lors de l’accès à l’indépendance = quasi guerre civile à l’été 1962 => en septembre 1962 : Ferhat Abbas devient président et Ahmed Ben Bella chef gvt dans un régime à parti unique) + répression contre harkis

5 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

2-Un lourd bilan. Des blessures non refermées

Diapo : tableau bilan + tableau groupes porteurs de mémoires

Dès la fin du conflit, le bilan humain devient un enjeu mémoriel et politique, car le décompte des victimes algériennes est complexe (le FLN étant une organisation clandestine). Chaque groupe de mémoire a intérêt à gonfler ou à sous-estimer le bilan. Les historien·nes croisent les sources pour tâcher de proposer des chiffres vraisemblables. Mais la question suscite des débats encore aujourd’hui, comme en témoigne ce tableau statistique.

Diapo : Une Paris Match 2 juin 1962, Le cri du rapatrié 1963, manifs appelés, manifs harkis + extrait R.Branche Malgré la paix, de nombreuses blessures restent ouvertes, donnant naissance à différents groupes de mémoire, qui ont chacun leur lecture de la guerre d’Algérie :

- Près d'un million de pieds-noirs rapatriés en France ont dû tout quitter : ils vivent leur départ comme un exil forcé (s’installent en majorité dans le Sud). Font entendre leur voix en métropole pour exprimer sentiment d’abandon et réclamer des conditions décentes d’accueil + une indemnité financière ; obtiennent une aide via une loi en 1970 mais jugée insuffisante => une mémoire collective marquée par le traumatisme du rapatriement et par la nostalgie d’une Algérie de plus en plus mythifiée

- 40.000 harkis quittent aussi l’Algérie, où leur vie est menacée : ils sont relégués dans des camps de transit (sud de la France principalement), dans une grande pauvreté. Ils réclament une reconnaissance de leur rôle et une intégration réelle dans la République => mémoire collective marquée par le sentiment d’injustice et d’abandon

- Toute une génération de soldats français conscrits (les appelés du contingent) sont revenus traumatisés en particulier par les violences qu’on a leur demandé d’exercer. Ils réclament le statut d’ancien combattant (compliqué par déni du pouvoir d’avoir mené une « guerre ») ; l’obtiennent finalement en 1974. Rôle important joué par des associations comme la FNACA (fédération nationale des anciens combattants d’Afr du N) qui contribuent à visibilité de la guerre dans les médias

=> une mémoire surtout marquée par le silence et l’enfouissement des souvenirs (cf. dernier livre R.Branche)

Papa qu’as-tu fait en Algérie ? = une histoire de ces silences qui sont analysés en relation avec les dynamiques familiales des acteurs concernés, et en les réinscrivant dans leur contexte politique, économique et social. Enquête menée notamment par questionnaires auprès d’anciens appelés et de leurs familles + entretiens plus approfondis avec une quarantaine d’entre elles + archives dont archives d’hôpitaux psychiatriques.

L’ouvrage est structuré autour de trois grandes parties ordonnées chronologiquement : la période de la guerre, le retour puis les transmissions postérieures.

- Militaires de carrières qui cherchent à justifier leurs actions (et notamment l’usage de la torture) Ex : 1971, le général Massu publie La vraie bataille d’Alger

Ex : 2001, publication du Livre blanc de l’armée française en Algérie ; la même année, le général Paul Aussaresses publie Services spéciaux. Algérie 1955-1957

- Les anciens combattants de l’OAS nourrissent une rancune tenace à l’égard du pouvoir gaulliste : ils acceptent tardivement de le soutenir en échange de lois d’amnistie.

- Côté algérien, les combattants du FLN s’engagent dès 1962 dans le processus de création d’un nouvel Etat : les nouveaux dirigeants du pays développent une histoire officielle, qui légitime leur pouvoir

6 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn B- Histoire et mémoire du conflit en France

1-Oublier la « sale guerre ». Des mémoires cloisonnées et sous contrôle

Diapo : extrait B.Stora + loi 1968

Pendant la guerre : France refuse de parler de « guerre » ; terme est banni des médias sous contrôle de l’Etat (TV, radio). Mais l’opinion publique n’est pas dupe.

Après la guerre : l’État cherche à orchestrer une politique d’oubli en encourageant l’amnésie par la mise en place d’amnisties judiciaires => d’une « guerre sans nom » on passe à une « guerre ensevelie » (B.Stora). Les souvenirs de la guerre semblent refoulés par le pouvoir politique et par une opinion publique désireuse de tourner la page.

Pourquoi ? Les raisons du silence sont nombreuses

- Difficulté à accepter la perte. Fin de l’empire colonial + série de défaites (1940, Indochine à Diên Biên Phu en 1954 et 1962 avec « perte » Algérie) => frustration nationale, sentiment de perte de puissance du pays dans un monde nouveau dominé par les deux superpuissances EU-URSS.

- Contexte est celui des Trente Glorieuses => l’avenir semble désormais dans la croissance économique et l’idée dominante celle du « chacun chez soi » (progressif blocage de la forte immigration algérienne avec la suspension en 1974 de l’immigration de travail ; 1976 : politique de regroupement familial)

- Traumatismes des jeunes soldats appelés à évacuer + mémoires de guerre présentées comme « mémoire des vaincus » (pieds-noirs, harkis, appelés semblent « ensevelis » par le poids de l’histoire) - Evacuer les violences commises (torture) au nom de la raison d’Etat (principe qui permet à l’Etat de violer le droit au nom d’un intérêt supérieur) ; des violences qui remettent en cause les valeurs même de la République => face aux exactions de l’insurrection algérienne, face au terrorisme, la banalisation de la torture (dénoncée dès l’époque de la guerre par exemple par Henri Alleg La question, 1958) pose le problème éthique des buts et moyens de guerre et hante la mémoire de ce conflit

- Masquer les divisions internes du conflit pour donner l’illusion d’une unité nationale (ne pas en parler pour ne pas réveiller tensions) ; la guerre a provoqué la chute de la IVe République, une rébellion d’une partie de l’armée, le terrorisme de l’OAS => retour au pouvoir de De Gaulle en 1958 (présenté dans les médias avec analogie à son rôle en 1940) et fondation de la Ve République ; le pouvoir gaulliste fait alors le choix du réalisme politique et organise le dépassement du conflit dans un oubli officiel (décret de mars 1962 lié aux accords d’Evian)

=> forme d’amnésie volontaire de la part de l’Etat. Pour cela des lois d’amnisties sont instaurées dès 1962 pour ordonner le silence et ainsi neutraliser le passé algérien (et occulter, par ex, débats autour torture) : - accords d’Evian s’accompagnent d’un décret d’amnistie paru dès mars 1962 : justice algérienne ne peut poursuivre des Fr et la justice fr se l’interdisait aussi : nul ne peut « être inculpé, recherché, poursuivi, condamné (…) [pour] des faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne » => victimes ne peuvent porter plainte

- 1evraie loi amnistie : 1964. Complétée par d’autres en 1966 (pour exonérer les déserteurs) et 1968 (concerne cette fois les membres de l’OAS)

- dernière loi d’amnistie en 1982 (sous la présidence Mitterrand), qui concerne les généraux putschistes (sont réintégrés dans l’armée et peuvent toucher leur retraite ; motif = savoir « pardonner » et « pardon n’est pas l’oubli »; s’agit aussi d’une promesse électorale)

7 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

2-La difficile articulation entre histoire et mémoire (l’exemple de la torture)

Diapo : Alleg et Vidal-Naquet

Contrairement à une idée reçue, la guerre d’Algérie n’est pas un « trou noir » de la mémoire nationale et on ne découvre pas seulement maintenant des sujets qui auraient auparavant été tabous tels que la torture.

Très tôt, des voix s’élèvent pour révéler les vrais visages de cette guerre :

* en 1957 (pendant la guerre, au cours de la bataille d’Alger), Maurice Audin, un jeune assistant de 25 ans de mathématiques à la faculté d’Alger, qui terminait alors sa thèse, est arrêté par l’armée. Arrêté « parce que » favorable à l’indépendance et membre du Parti communiste algérien. On ne le retrouvera jamais. Dès la fin de l’année, des universitaires se réunissent à Paris et fondent un « Comité Maurice-Audin » (1957-1963). Parmi eux, de jeunes historiens tels que le spécialiste de la Grèce antique (et ancien résistant) Pierre Vidal-Naquet, Madeleine Rébérioux, des biologistes, des mathématiciens, des littéraires. Dès 1958, Pierre Vidal-Naquet publie aux éditions de Minuit L’Affaire Audin pour démonter la thèse officielle (qui prétendait que Audin s’était évadé) => le comité obtient que le procès contre X intenté par Josette Audin (femme de Maurice) soit transféré en métropole. Le dossier échappe au tribunal civil d’Alger et au juge chargé de l’instruction, ouvertement favorable à la torture

* la même année 1958 (toujours pendant la guerre), le journaliste Henri Alleg (membre du PCF, directeur du journal Alger Républicain, arrêté en 1957 et torturé) publie La question sur la torture. L’ouvrage est rapidement censuré, les exemplaires saisis [en vertu de l’Etat d’urgence => entre 1958 et 1962, 25 livres sont ainsi censurés]

* en 1962, Vidal-Naquet et le Comité Audin publient La raison d’Etat et en 1963 Vidal-Naquet fait paraître en Angleterre et Italie un ouvrage consacré à l’usage de la torture. Le livre est publié en France neuf ans plus tard, en 1972. L’ouvrage place alors la question de la torture sur le plan moral au regard des valeurs et principes de la République française

Il existe ainsi, très précocement, une volonté de savoir. Si l’Etat s’est efforcé d’instaurer une amnésie autour du conflit, il n’y a pas de mise en place d’une « mémoire officielle ».

Au lendemain de la guerre, dans le contexte du début des années 1960, le travail des historiens est certes difficile. L’accès aux archives est restreint, le thème peu porteur (la mémoire de la Résistance reste largement plus valorisée et glorieuse). Mais journalistes, historiens, intellectuels ou encore cinéastes s’efforcent de sortir le conflit du silence => ils contribuent à libérer la mémoire des pratiques de violences.

Diapo : affiche Pontecorvo + extrait vidéo sur le refus de diffusion

https://m.ina.fr/video/CAF97062889/bataille-d-alger-de-gillo-pontecorvo-video.html

Activité : questions à partir de la vidéo

1- Qui sont les personnes qui demandent le retrait du film ? Pourquoi ?

2-Donnez une preuve qu’il s’agit bien d’une position idéologique.

1- Quels sont les personnes qui demandent le retrait du film ? Pourquoi ?

Des représentants d’associations d'anciens combattants et des pieds noirs (groupes porteurs de mémoire) demandent le retrait des écrans français du film La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo.

2-Donnez une preuve qu’il s’agit bien d’une position idéologique.

Ils n'ont pas vu le film mais estiment a priori qu'il salit la mémoire de l'action de la France pendant la guerre d'Algérie.

8 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

En 1966, le cinéaste Gillo Pontecorvo reçoit le Lion d’or à Venise pour son film La Bataille d’Alger, mais le film est censuré en France. Il ne s’agit pas d’une censure d’Etat : le film ne trouve pas de distributeur, sous pression des rapatriés. Deux cinémas qui projettent le film sont en effet la cible d’attentats.

Synopsis : le film met en scène le colonel Mathieu, soldat fictif digne qui a une mission difficile, et qui doit utiliser des moyens exceptionnels, comme la torture. Cette pratique y est présentée comme efficace.

Les choses semblent changer après la révolte de mai 68 : la jeune génération étudiante veut briser les tabous et s’attaquer aux silences de « l’histoire officielle » (prétendument officielle : elle n’existe pas vraiment). Mais si en 1970, le distributeur obtient un visa d’exploitation, la veille de sa sortie les directeurs des salles parisiennes…le retirent de l’affiche par peur des menaces. => il reste alors difficile d’aborder sereinement la question des violences de guerre et surtout de la torture. Le film ne sera finalement distribué qu’en 2004.

Diapo : affiches Vautier et Boisset

D’autres films sortent pourtant sur les écrans à la même époque : Avoir vingt ans dans les Aurès, de René Vautier (1972) ou encore RAS de Yves Boisset (1973).

Le film de Vautier témoigne déjà d’une évolution : antimilitariste et basé sur des témoignages d'anciens appelés, il dénonce les méthodes de l'armée française. Il obtient le Prix de la critique au festival de Cannes. Mais la question de la pratique de la torture n’est pas apaisée pour autant, et provoque des débats réguliers (jusqu’à aujourd’hui).

Diapo : livres Courrières, Lever/Droz

Côté librairies, on voit également sortir les premières synthèses historiques consacrées au conflit ex : journaliste Yves Courrière et Philippe Monnier, La guerre d’Algérie, 4 vol, 1971-1972. ex : 1esynthèse publiée par des historiens : Evelyne Lever et Bernard Droz, Histoire de la guerre d’Algérie, 1982 Plus largement, une génération d’historiennes et historiens travaillent à l’histoire de la colonisation française (Afrique du Nord, Indochine, Afrique subsaharienne)

ex : Charles-André Julien avait commencé à travailler sur l’histoire pendant la décolonisation elle-même ex : Marc Ferro, Charles-Robert Ageron, Catherine Coquery-Vidrovitch, Alain Ruscio etc.

Surtout, l’accès plus large aux archives facilite grandement le travail des historiens (1992 : ouverture archives en vertu de la règle de 30 ans avant de pouvoir les communiquer)

- Au départ, historiens travaillent surtout à partir témoignages (peu d’accès aux archives de l’Etat) - Travaux universitaires se multiplient à partir des années 1970 (1ethèses de doctorat sont déposées à partir 1975) et leur travail s’accélère dans les années 1980, même si l’accès aux archives reste restreint NB : loi = règle de 30 ans pour communiquer archives publiques ; mais comme beaucoup d’archives sont nominatives ce n’est pas 30 ans mais 60 ans (ouverture sans dérogation en 2022 ; mais une instruction interministérielle prise début 2020 bloque la communication de milliers de documents d’archives classés secret-défense : en effet, la décision de déclassifier un par un les documents de la période 1940-1970 qui portent le tampon « secret » -et qui étaient pour la plupart déjà accessibles- provoque un blocage de l’accès et des recherches en cours => vive émotion chez les historiens)

Diapo : livres Stora, Einaudi, Thénault, Branche

On voit ainsi émerger les travaux d’une nouvelle génération d'historien·nes n’ayant pas vécu conflit Ex : Benjamin Stora (auteur d’une thèse de sociologie soutenue en 1986 et d’une thèse d’histoire consacrée à l’histoire de l’immigration algérienne soutenue en 1991 sous la direction de Charles-Robert Ageron) publie en 1991 son livre La gangrène et l’oubli

Ex : la même année 1991, Jean-Luc Einaudi (éducateur, historien indépendant) publie un ouvrage consacré à la répression du 17 octobre 1981

9 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Une décennie plus tard : publication des travaux d’une nouvelle génération

Ex : Sylvie Thénault publie en 2001 son ouvrage consacré à la justice et aux magistrats pendant la guerre d’Algérie (tiré de sa thèse soutenue en 1999 sous la direction de Jean-Jacques Becker

Ex : Raphaëlle Branche publie en 2001 son ouvrage La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie tiré de sa thèse (soutenue en 2000 sous la direction de Jean-François Sirinelli) = une interprétation globale de la torture en expliquant qu’il ne s’agit pas d’actes isolés. Pour elle, la torture apparait comme autorisée par les dirigeants, pour garder l’Algérie française alors que le FLN progresse.

Diapo : presse livre RB, Le Monde/Aussarresse + lien vidéo INA sur accès archive et travail de RB https://www.ina.fr/video/1757741001015/les-archives-de-la-guerre-d-algerie-video.html; Visionner vidéo

La thèse de Raphaëlle Branche ne passe pas inaperçue => elle est publiée chez Gallimard (rare pour une thèse) et bénéficie d’une importante couverture médiatique. L’ouvrage sort en effet alors que de nouvelles « révélations » sortent et rouvrent le dossier de la torture

- témoignage d’un ancien militaire: Paul Aussaresses publie Services spéciaux. Algérie 1955-1957. Mon témoignage sur la torture en 2001 (il est alors déchu de la légion d’honneur et fait l’objet de tentatives d’assassinat)

- un an plus tôt (en 2000), le témoignage de Louisette Ighilahriz (torturée à 20 ans en 1957 à Alger) est publié et provoque une intense émotion dans l’opinion

Diapo : textes Pervillé/Branche

Question : comment les travaux des historien·nes permettent-ils de lutter contre la volonté des officiers militaires de minorer la pratique de la torture ?

Face aux dénégations pendant et après la guerre, les historien·nes jouent un rôle essentiel (recherche d’objectivité/quête de vérité).

- Pierre Vidal-Naquet a ainsi enquêté « à chaud », dès 1956 en recueillant des informations précises sur une pratique systématique de la torture (par ingestion forcée d’eau ou décharges électriques). Son livre a provoqué les dénégations de plusieurs officiers, dont le général Massu

- D’autres historiens, en s’appuyant sur des témoignages ont ainsi démontré les contradictions des discours de plusieurs officiers.

- Dans sa thèse, Raphaëlle Branche s’est appuyée sur plusieurs types de sources : correspondances, articles de journaux + enquêtes orales + accès aux archives publiques, notamment archives de l’Armée de Terre (directives, rapports, journaux de marche) => elle démontre ainsi que la torture = pratique courante, acceptée par la grande majorité de la hiérarchie militaire et politique et dresse le panorama des acteurs impliqués dans une perspective chronologique. La médiatisation de ce travail n’est pas pour rien dans l’importance désormais accordée à la torture (souvent le 1er sujet qui revient dès qu’on parle de la guerre d’Algérie).

10 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn 3-L’historiographie actuelle de la guerre d’Algérie

Diapo : travaux récents

Aujourd’hui, les travaux universitaires sur ce conflit couvrent tous les champs (histoire politique, sociale, culturelle, histoire du genre ; complexité des engagements, des expériences vécues…)

Les travaux récents s’orientent notamment dans trois directions :

** réflexion sur le cadre chronologique : élargissement vers l’amont et l’aval

- vers l’amont : réinscrire conflit dans perspective coloniale : rendre compte des différentes composantes en présence lors de la guerre au regard de leurs évolutions (situation coloniale et donc nature du lien colonial ; prise en compte mutations éco et sociales de l’Algérie de l’après Seconde Guerre mondiale, filiation de la violence dans un temps long…) ex : Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie (2002)

- vers l’aval : recherches « post-coloniales » (courant de recherche d’abord utilisé dans le monde anglo-américain pour suggérer une extension des sujets d’étude à l’après-guerre) conduisent à reconsidérer la France au regard de la guerre et plus largement de son héritage colonial ; cf. travail Todd Shepard sur regard porté en France sur la figure de « l’arabe » Mâle décolonisation (2017) ; d’Alain Mahé sur la Kabylie ; de Neil MacMaster, Colonial migrants and racism (1997) sur les spécificités du racisme anti-arabe et plus particulièrement anti-algérien [pas seulement le résultat d’un « transfert de mémoire » comme l’a étudié Benjamin Stora, mais un racisme qui s’inscrit dans un racisme déjà ancré dans les années 1920 et réinterroge le poids de la crise éco années 1970 dans montée xénophobie]

=> l’idée de ces recherches est de montrer que cibler les études historiques sur la stricte période de la guerre (1954-1962) pourrait alimenter un discours mythifié (et « résistancialiste ») qui placerait Français et Algériens dans un système d’opposition/confrontation et valoriserait ainsi la seule lutte armée (oubliant les formes de protestation d’avant-guerre) et alimenterait ainsi un discours téléologique (comme si tout était écrit à l’avance : une façon -erronée- de relire le passé en fonction de ce que l’on sait de la fin…)

** élargissement spatial qui rend compte d’un monde colonial unissant les deux rives de la Méditerranée et au-delà les pays voisins de la France et l’Algérie (ex : travaux Daniel Rivet). Prise en compte aussi d’une lecture multiscalaire (différences entre métropole française et l’Algérie, les spécificités des villes de la région…

ex : travaux sur guerre en France surtout centrés sur Paris => des recherches sont en cours sur son impact en province (ex : Gilles Deroche, Les Ardennais et la guerre d’Algérie, 2002)

** d’autres recherches se centrent sur l’étude de tel ou tel groupe social ou sur tel individu ou sur des territoires plus limités (monographies) etc…

ex : travail de Tramor Quemeneur sur les désertions et désobéissance pendant la guerre des soldats français ex : études sur des groupes politiques (ex : Nedjib Sidi Moussa sur les partisans de Messali Hadj ou Makika Rahal sur l’UDMA union démocratique du manifeste algérien de Ferhat Abbas), des monographies locales comme le travail que Fanny Colonna (1934-2014) avait mené sur la région de l’Aurès

ex : travaux d’une histoire sociale repensée à la lumière du conflit comme ceux de Omar Carlier Entre nation et Jihad : histoire sociale des radicalismes algériens ou de Laure Pitti (thèse sur les ouvriers algériens de l’usine Renault de Boulogne-Billancourt pendant et après la guerre ; soutenue en 2002 et non publiée) ou encore des thèses en cours (ex : Fanny Layani sur les prisonniers pendant le conflit : « La détention des militants nationalistes algériens dans les prisons de France métropolitaine durant la guerre d'Algérie »)

11 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

4-Réveil des mémoires et reconnaissance

A la quête de reconnaissance des anciens combattants ou des harkis, succède une phase de réveil des mémoires (portée par les différents groupes) qui s’observe dans les années 1980-1990 :

Diapo : photos (manifestation 205 et texte harkis (article presse révolte 1991)

- Les harkis : après la lutte pour dénoncer leur non-reconnaissance et la dureté de leurs conditions de vie en France (ex : révolte dans les camps en 1995), la génération des enfants poursuit la lutte pour obtenir une véritable reconnaissance nationale de l’histoire de leurs pères (ex : explosion dans les banlieues peuplées de harkis en 1991) => une journée nationale d’hommage est instaurée en 2003

Diapo : affiche Le coup de Sirocco, Enrico Macias « J’ai quitté mon pays »

- Les associations pieds-noirs cultivent la « nostalgérie », illustrée par diverses productions culturelles : musique (Enrico Macias), films produits dans les années 1980 (Le Coup de Sirocco d'Alexandre Arcady en 1979, etc.)…

Diapo : marche pour l’égalité et contre le racisme 1983

Diapo : exemples de documentaires, BD et liste films

- Peu à peu, la parole des anciens jeunes soldats appelés se libère. Les travaux d’historien·nes se multiplient, mais aussi la réalisation de documentaires destinés au grand public (ou plus récemment de BD). Dans les années 2000, l’expression publique des mémoires de la guerre d’Algérie devient de plus en plus forte. Le nombre de films diffusés au cinéma est, par exemple, un indice de l’omniprésence du sujet => signe d’une mémoire désormais plus apaisée ou d’une persistance des tensions ?

Ex : La trahison de Philippe Faucon (2002) : film adapté d’un roman ; récit d’un jeune officier français confronté à la violence, à l’absurdité de la guerre et ses propres désillusions => film sans concession qui évoque notamment torture

Ex : Hors la loi, film franco-algérien de Rachid Bouchareb (2010) ; film qui adopte le point de vue algérien (sans concession ni vraiment de nuance sur le rôle de la France) et s’ouvre sur les massacres de Sétif => le film fait l’objet à sa sortie d’une vive polémique (accusé par des nostalgiques de l’Algérie française de faire l’apologie du terrorisme du FLN)

=> les mémoires de la guerre d’Algérie deviennent alors tellement multiples et visibles dans l’espace public que certains auteurs, journalistes, historiens, en viennent à parler d’une « hypermnésie » (excès de mémoire). En parallèle, se développe une idée reçue selon laquelle l’histoire de l’Algérie serait un tabou, un trou noir de la mémoire française. L’idée est pourtant fausse ou du moins à grandement nuancer

Ex : torture = tabou ? On a pourtant vu que le sujet est connu et documenté depuis la guerre Ex : guerre d’Algérie ne serait pas enseignée ? Sans doute vrai que sa place est réduite, mais faux de croire qu’elle n’a longtemps pas été abordée. En effet, le sujet est dans les programmes scolaires depuis 1983 ! => ce ne sont donc pas des tabous ou l’expression d’une prétendue « histoire officielle » qui donnent ce sentiment, mais ce sont plutôt les « structures du silence » qu’il faut interroger, la difficulté et lenteur des « franchissements de seuil de mémoire » et en retour une longue surdité de la société française dans le contexte des années d’après-guerre, des Trente Glorieuses.

12 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Car, le réveil des mémoires, couplé au travail des historiennes et historiens, a conduit les pouvoirs publics à engager, dès les années 1980, une politique de reconnaissance mémorielle. Diapo : loi reconnaissance 1999 + mémorial 2002 + extrait vidéo (générique de fin du documentaire La déchirure) https://videas.fr/share/71e869f0-273c-4a10-8223-d13625cde402/

Quelques jalons :

- 1983 : introduction donc de la guerre d’Algérie dans les programmes scolaires

- 1999 : la loi reconnaît l’appellation de « guerre » d’Algérie. Cette loi est votée alors que Jacques Chirac, lui-même ancien appelé en Algérie, est Président de la République.

- 2002 : Jacques Chirac fait aussi ériger un Mémorial aux soldats français et aux harkis morts en Afrique du Nord.

Diapo : documentaire et ouvrages 17 oct 1961 + Charonne

Années 2010 : la reconnaissance s’oriente sur le terrain des violences de la guerre.

- Ainsi François Hollande reconnaît en 2012 la responsabilité de l'État dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 [mais sans reconnaître explicitement qui sont les responsables], suite à la production l’année précédente du documentaire Ici on noie les Algériens. Une telle reconnaissance est aussi le résultat des efforts menés par des chercheurs, des journalistes et notamment par l’historien indépendant Jean-Luc Einaudi (entendu lors du procès de Maurice Papon -Papon ancien secrétaire général préfecture Gironde pendant 2GM a poursuivi sa carrière et était alors préfet de Paris-, Einaudi déclare que Papon est responsable de ce massacre du 17 octobre 1961 => Papon l’attaque en justice pour diffamation mais est débouté : justice reconnaît la bonne foi du chercheur).

Le travail des chercheurs fait ainsi non seulement émerger les pratiques de violence en Algérie (torture), mais aussi la répression menée en France que ce soit lors de la manifestation du 17 octobre 1961 ou lors de celle du 8 février 1962 : organisation d’une manifestation pour protester contre les attentats commis par l’OAS (14 attentats dont un blessant grièvement une petite fille de 4 ans) ; des manifestants se regroupent dans Paris aux cris de « OAS assassin » ou « Paix en Algérie » ; la manifestation est interdite par le préfet Papon => la foule est violemment dispersée par la police devant le métro Charonne. La foule prise de panique est projetée dans les marches du métro, s’écroule, pendant que des policiers les frappent ou leur jettent des grilles de fonte. Bilan : 9 morts et 250 blessés. Parmi les victimes : Fanny Dewerpe, mère d’un jeune garçon qui allait devenir le futur historien (spécialiste du monde du travail) Alain Dewerpe. En 2006, il publie le résultat d’une très longue enquête : reconstitution des faits + réflexion sur la violence d’Etat en démocratie, sur les usages politiques et sociaux de la mort (manifestation-obsèques du 13 février = un des plus importants rassemblements dans la France du 20esiècle), réflexion sur la mémoire d’un massacre faite de commémorations, souvenirs, mais aussi de censure et de concurrence devant d’autres événements.

13 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn C-Histoire et mémoire du conflit en Algérie

1-Célébrer et commémorer la victoire. La « guerre de Libération » comme socle de la nation

Diapo : photo scène de liesse à la fin de la guerre + photo Marc Riboud + extrait du film La Patrouille d’Amar Laskri (1971)

https://videas.fr/share/33099698-1a3b-446b-aff1-ab4196511334/

Activité vidéo : quelle image de la guerre est véhiculée par ce film ? En quoi peut-on le qualifier de film de propagande ? On voit un peuple algérien uni, victorieux, fier de s'être soulevé contre l’oppresseur français et qui a payé le lourd prix du sang ; un peuple qui veut construire une société moderne, nouvelle, égalitaire.

⇨ Image de propagande qui donne une vision idéalisée de ce qui s'est réellement passé (tout le peuple n’était pas uni…la guerre a divisé) ; cette représentation (ici film de 1971) date d'une époque (celle de la jeune Algérie indépendante d’obédience socialiste) qui veut donner l’image d’un chef de file des pays du Tiers-Monde dans les 1960-1970.

Dans les anciennes colonies, l’obtention de l’indépendance est d’abord un objet de fierté. Les guerres ayant permis d’y parvenir sont considérées comme des « guerres de libération » et célébrées comme telles. Les leaders de l’indépendance (Hô Chi Minh au Vietnam, ou Gandhi en Inde) sont célébrés comme les héros de l’indépendance.

En Algérie, l'insurrection du 1er novembre 1954 (Toussaint rouge) entre dans le préambule de la Constitution comme un acte révolutionnaire et devient une fête nationale (« Fête de la Révolution »). Le nouvel Etat algérien s’empare et instrumentalise alors de la mémoire par la fabrique d’une véritable histoire officielle (écriture de l’histoire sous l’impulsion d’un Etat qui exerce une censure sur la recherche historique et privilégie une version de l’histoire susceptible de lui fournir une légitimité).

La lutte de décolonisation est présentée comme un soulèvement populaire unanime. Le mythe du peuple en armes, du peuple uni dans sa lutte face à l’oppresseur français permet ainsi d’effacer les divisions internes au mouvement national. Cette histoire officielle devient ainsi le socle commun de la nation, le récit fondateur du nouvel Etat :

- Une histoire officielle sous contrôle de l’Etat : l’écriture de l’histoire est encadrée par une loi constitutionnelle de 1963 et l’instauration d’un Centre National d’Etudes historiques (les historiens sont sous le contrôle du ministère de l’intérieur)

- Une histoire qui est celle d’un récit héroïque. Les combattants ayant pris part à la « guerre de libération nationale » sont considérés comme des héros, des Moudjahid (combattant/résistant). Une véritable mythologie nationale se développe, celle du « million et demi de martyrs » (chiffre largement surévalué)

- Ce récit fondateur est diffusé dans le cadre d’une véritable propagande : nombreux monuments aux morts, timbres, films etc…

- Une histoire officielle qui passe sous silence les épisodes les plus troubles (ex : violence contre les civils français pendant la guerre ou à son terme comme les massacres d’Oran le 5 juillet 1962 : fusillades, 100 morts dont 20 européens ; ex : massacre de harkis)

- Une histoire officielle qui occulte les divisions internes, qui passe sous silence le rôle de Messali Hadj et du MNA (mouvement national algérien) au profit du seul FLN ou qui exclut du panthéon officiel ceux qui ont été politiquement évincés (comme Mohammed Boudiaf)

- C’est enfin un récit qui vient appuyer une politique d’arabisation (politique d’imposition de la langue arabe au détriment du français et des langues berbères) du pays : la présence berbère est ainsi occultée au profit d’une mise en exergue de l’arabité du pays

14 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : photo monument du martyr + drapeau algérien

Description/explication

- Drapeau : créé par les nationalistes dans les années 1940, il est brandi à Sétif par des manifestants le 8 mai 1945. Devient le drapeau officiel du pays en 1963. Vert (couleur islam) symbolise prospérité et terre ; le blanc représenter la pureté et la paix ; le croisant et l’étoile sont des symboles islamiques et leur couleur rouge évoque ici le sang des martyrs

- Monument érigé en 1982, sur les hauteurs d’Alger (quartier d’El Madania qui surplombe la ville). 92 m de hauteur ; les trois palmes qui se joignent évoquent les trois piliers de l’Algérie (agriculture, industrie, culture) ; au cœur une tourelle d’inspiration islamique ; au pied de chaque palme une statue monte la garde : un moudjahid de l’intérieur, un soldat des frontières et un soldat de l’armée actuelle (comme 3 étapes de l’indépendance). Monument érigé sur une vaste esplanade au centre la quelle brûle la « flamme éternelle ». A côté : un musée du Moudjahid

2-Face à une mémoire confisquée, le difficile travail des historiens

Diapo : texte Mohammed Harbi et Stora/Rochebrune

Question : Pourquoi peut-on dire que l’histoire de la guerre d’Algérie est durablement confisquée par le pouvoir en Algérie ? Mohammed Harbi est un historien algérien, ancien membre du FLN. En 1962 il était un des conseillers de Ben Bella, alors chef du gouvernement, mais après le coup d’Etat de Boumediene en 1965, il est arrêté et incarcéré pendant 6 ans sans être jugé pour s'être opposé au gouvernement. Placé sous surveillance, il s'évade et rejoint la France. Universitaire reconnu, il est l'un des grands historiens de l’Algérie contemporaine. Il montre dans ce texte les difficultés pour l’historien de travailler, la difficulté de l’accès aux archives, la difficulté de produire une histoire sous surveillance.

Il montre pourtant ce que l’Algérie aurait a gagné à regarder en face tous les pans de son passé. Devenue indépendant, le pays est passé sous le joug d’un régime militaire, un régime cherchant à promouvoir une histoire officielle pour légitimer la prise du contrôle du pays par l’armée (l’histoire officielle insiste longuement sur la mise en valeur des figures héroïques, sur les faits d’armes=> le pouvoir pense ainsi « consolider le lien social en occultant nos déchirements passés »

⇨ Les objectifs de l’histoire officielle ne sont donc pas seulement de produire un récit contrôlé du passé et de confisquer les mémoires, mais bien un usage politique du passé. L’enjeu est d’abord politique, celui de justifier la place de l’armée, de développer une mémoire unanimiste où la pluralité des mémoires est étouffée, où les divisions sont étouffées.

Pourtant, à l’image de Mohammed Harbi, des historiens algériens ont très tôt travaillé sur l’histoire de l’indépendance avec la même volonté d’objectivité et de quête de vérité qui fonde les règles de la profession. Mais leur travail a été entravé par le manque d’accès aux sources et le contrôle du pouvoir (pouvoir militaire depuis 1965 et sous contrôle quasi dictatorial du régime dirigé par Abdelaziz Bouteflika de 1999 à 2020).

15 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Le travail des historiens algériens reste donc, aujourd’hui encore, très difficile.

Quelques progrès ont été récemment réalisés

- Réhabilitation de figures nationales comme Messali Hadj en 2008

- Ouverture de quelques archives (mais l’essentiel des archives sur la guerre est encore interdit d’accès et les sources « indigènes » sont peu nombreuses car peu d’écrit dans une société où l’analphabétisme était alors important)

=> l'Histoire reste largement instrumentalisée par le pouvoir et le pouvoir se méfie de ce travail historique, à plus forte raison qu’à partir des années 1980, le mythe du peuple uni commence à voler en éclat

3-Le nationalisme en question

Diapo : photos guerre civile 1993-1997 ; photos manifestations 2019 (mouvement du hirak) Le pouvoir connaît en effet une série de crise et de contestations depuis les années 1980 : - Le « printemps berbère » de 1980 met en avant les l’identité kabyle (revendication du tamazight et reconnaissance identité berbère) d’une partie du peuple et conteste ainsi la politique nationale d’arabisation

- La jeunesse dénonce le bilan du régime (autoritarisme, corruption..) en 1988. Une jeunesse confrontée aux difficultés sociales et économiques (chômage, peu de perspective d’avenir…). Dans les années 1980, plus de 60% des jeunes ont moins de 20 ans et n’ont donc pas connu la « guerre de libération » => cette jeunesse exprime un certain désintérêt pour cette histoire, plus préoccupée par l’emploi, les salaires, le logement. Face au soulèvement de 1988, le pouvoir aux mains du FLN fait quelques concessions en autorisant la création de partis rivaux, en organisant des élections libres

- Dans ce contexte de libéralisation, on assiste à la montée de l’islamisme politique (notamment le FIS Front islamique du salut, un parti créé en 1989 et interdit en 1992). En 1992, après l’annulation des élections remportées par les islamistes, une lutte éclate entre partisans du FIS et de l’armée. C’est le début d’une violente guerre civile (150.000 morts). La nation algérienne se déchire pendant quasi une décennie L'usage de la torture par l'armée et du terrorisme par les islamistes (du GIA groupe armé islamique) ravive les souvenirs de la guerre d'indépendance et réveille des mémoires jusque-là enfouies.

- Porté par l’armée, Abdelaziz Bouteflika arrive au pouvoir en 1999. En 2005, il décrète une réconciliation nationale pour panser les plaies de la guerre civile

L’histoire de la guerre d’Algérie reste sous contrôle. La répression menée par le pouvoir contre la jeunesse ou contre les islamistes ne permet guère à l’historiographie officielle d’évoluer et de dépasser la simple illustration du grand mythe fondateur dont la vision nationaliste et uniquement héroïsante ne comporte guère de nuances.

Pourtant cette histoire officielle ne passe plus dans l’opinion. Au XXIesiècle, et alors que les tensions sociales et politiques restent fortes, la perception du conflit évolue. La jeunesse, majoritaire, n’accepte plus ce récit univoque et n’est pas dupe de cette confiscation de la mémoire par une oligarchie militaire affairiste qui instrumentalise l’histoire à des fins politiques.

Et si le pouvoir est parvenu à ne pas être balayé par le Printemps arabe de 2011 (grâce notamment à la rente pétrolière et gazière), ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans les cortèges des manifestations anti-Bouteflika de 2019 (mouvement du Hirak –cf.chapitre conclusif thème 2 sur le Moyen Orient-), l’histoire officielle est retournée par la jeunesse contre le pouvoir, puisque ce dernier tire sa légitimité de la Révolution algérienne.

Ex : les manifestants reprennent le slogan (en français) de 1962 « un seul héros, le peuple », mais l’ont détourné de son usage initial : à l’origine symbole de l’unité proclamée face à la puissance coloniale, il devient le slogan du peuple uni contre Bouteflika.

16 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

3-Géopolitique et mémoire. Entre coopération et tensions

Entre la France et l’Algérie, de chaque côté de la Méditerranée, des mémoires divergentes se sont forgées : l’une faite d’une longue période de déni et refoulement ; l’autre largement instrumentalisée et mythifiée. Dans les deux cas, l’Etat a joué un rôle. Quelle place occupe alors ces enjeux mémoriels dans les relations entre les deux pays ?

- Entre coopérations…

Diapo : photos voyages officiel + statistiques immigration + vidéo voyage Macron pendant sa campagne présidentielle : https://www.dailymotion.com/video/x5c1vnu

Dès 1962, la France et l’Algérie coopèrent étroitement, malgré les cicatrices du conflit. Cette coopération s’explique par des intérêts économiques mutuels, mais aussi par l’existence d’une très forte communauté d’origine algérienne en France (la France accueille la plus importante diaspora d’origine algérienne au monde : entre 2 et 5 millions d'individus).

Quelques exemples de ces rapprochements :

* les deux pays sont membres depuis 2008 de l’Union pour la Méditerranée

* depuis 2005, il est question de la signature d’un traité d’amitié plusieurs fois ajourné et conditionné par l’Algérie à la reconnaissance des crimes commis pendant le passé colonial

* en 2007, Nicolas Sarkozy en visite officielle à Alger tente d’apaiser les tensions par plusieurs gestes : - restitution des cartes des mines et d’une copie de l’ensemble des images de la guerre détenue dans les archives de l’INA ;

- durant son discours de clôture (devant les étudiants de Constantine), les président français dénonce le système colonial

- l’ambassadeur français reconnaît les massacres commis à Sétif le 8 mai 1945

* en 2012, la visite officielle de François Hollande en Algérie est l’occasion d’un débat sur la question de la « repentance » (présenter des excuses) => Hollande reconnaît des « souffrances » mais ne présente pas d’excuses officielles. Les deux présidents, Hollande et Bouteflika, ne signe pas de traité d’amitié mais une déclaration sur « l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie » et affirme leur volonté d’engager un partenariat stratégique, en particulier économique et militaire (ex : faire front commun contre le terrorisme islamiste)

* en février 2017, Emmanuel Macron (alors candidat à l’élection présidentielle) effectue une visite en Algérie (ce n’est donc pas un voyage officiel) (vidéo). Lors d’une interview devant des médias algériens, il évoque la nécessité de refermer les plaies du passé, de se tourner vers l’avenir, mais parle, à propos de la colonisation, d’un « crime contre l’humanité ». L’expression fait vivement réagir car elle est lourde de sens : un crime contre l’humanité étant imprescriptible [cf. chapitre introductif], cela pourrait rouvrir la question des amnisties.

- ... et tensions mémorielles

Diapo : dessin Dilem + texte déclaration 2005 « génocide de la colonisation »

Mais des tensions demeurent, qui témoignent de mémoires non apaisées porteuses d’enjeux politiques forts.

Ex : même si 60 % des foyers algériens comprennent et/ou pratiquent le français, l'Algérie refuse d’intégrer l'Organisation Internationale de la Francophonie.

Ex : malgré la reconnaissance de la responsabilité de l'État dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, l’Algérie réclame des excuses officielles de la part de la France (il est question en Algérie de « massacre », qualifié de « crime d’État »)

17 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Ex : l’Algérie fait régulièrement des demandes de réparations : en 2005, elle avait exigé que la France reconnaisse le « génocide » de la colonisation [cf. ce qui a été vu en chapitre introductif : exemple ici d’un mésusage du terme de génocide et des enjeux politiques dont le terme est désormais chargé]

⇨ Les mémoires peuvent donc s’opposer au sein d’un même État, mais aussi être sources de conflits géopolitiques.

D-Vers des mémoires communes et une histoire partagée ?

1-Un difficile consensus

Diapo : carte des lieux de mémoire + texte 3 p.192 + extraits vidéos impossible commémoration - Télémiroir à Nimes. Interview de la conseillère municipale (une rapatriée) et du député du Gard. Impossible entente sur la date de commémoration. https://videas.fr/share/57716a78-b0aa-4253-b6e1- e12f12aaa14c/

- Extrait Itélé : Sarkozy renonce (à la veille des élections de 2012) à commémorer la fin de la guerre. https://videas.fr/share/eb557c17-7ae1-4b7e-9ea8-7a20e25858fa/

Activité vidéo : pourquoi la date commémorant la fin de la guerre d’Algérie pose-t-elle problème ?

Absence de consensus sur la date de fin de la guerre et donc pas de consensus sur la possibilité d’en commémorer la fin.

Cet exemple illustre, avec ces tensions mémorielles, combien il est parfois encore difficile de s’accorder en France sur la guerre d’Algérie.

- Les mémoires restent douloureuses

Ex : harkis considérés comme des traîtres en Algérie et victimes de discriminations en France où ils furent mal accueillis

Ex : rapatriés qui peinent à faire entendre et reconnaître historiquement le traumatisme qu’a représenté leur déracinement

- Les mémoires des violences coloniales, des violences de la guerre restent vives Ex : 8 mai 1945 = capitulation Allemagne nazie et fin de la 2GM. Mais c’est aussi, en Algérie, le jour de la répression des soulèvements de Sétif et Guelma

- Les demandes de reconnaissance restent fortes (ex : la recherche des disparus) Diapo : reconnaissance Maurice Audin + vidéo rencontre Sylvie Thénault et témoin

https://videas.fr/share/9942672b-44eb-4f4a-801a-32430ca11575/

Activité vidéo

1-Présenter Karim, la nature de ses liens avec l’Algérie et sa démarche

2- Présenter l’historienne. Quel est son rôle ici ?

3- Comment cet entretien illustre le lien de l’histoire à la mémoire ?

1-Présenter Karim, la nature de ses liens avec l’Algérie et sa démarche

Karim (on ne donne pas son nom) est un Français d’origine algérienne. Il né en 1954 et vit en France depuis 1975.

Il représente la génération d’après-guerre. Il n’a pas fait la guerre, mais son père oui. Il est le fils d’un ancien membre du FLN, arrêté et torturé par les parachutistes (janvier 1957), puis emprisonné et relâché lors des accords d’Evian (mars 1962).

18 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Karim mène des recherches sur le passé de son père, notamment sur la période trouble de la guerre d’Algérie. Il adopte ici la démarche d’un homme, d’un fils, à la recherche des traces de son père. Une démarche qui n’est pas celle d’un historien professionnel, mais d’un fils qui veut comprendre et panser des blessures. Depuis plusieurs années, il collecte et rassemble des documents. Il les interprète à la lueur d’une mémoire familiale faite de trous et dans le cadre plus général et collectif des mémoires et de l’histoire de la guerre d’Algérie.

2- Présenter l’historienne. Quel est son rôle ici ?

Sylvie Thénault est historienne, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la justice et des systèmes de répression durant la guerre d’Algérie.

Elle est sollicitée ici comme experte. Elle se met au service, le temps du documentaire, de Karim pour l’aider à contextualiser les faits, pour l’aider à éclaircir les zones d’ombre du parcours de son père.

Au service -le temps du documentaire- du témoin pour recadrer, resituer, recontextualiser les faits dans « la grande histoire » de la guerre d’Algérie, celle écrite par les travaux récents des historiens.

3- Comment cet entretien illustre le lien de l’histoire à la mémoire ?

Ce mini-documentaire souligne ainsi les liens étroits qui se nouent entre la mémoire familiale (Karim n’est pas un témoin ou un témoin indirect) et le travail d’histoire au regard des recherches récentes. On voit dans les discussions entre Karim et Sylvie Thénault comment peut s’établir une compréhension par le croisement entre les sources (écrites, orales, archives judiciaires, photographies) et leur mise en contexte. Cet épisode illustre aussi la quête d’une génération, celle des enfants, de plus en plus soucieuse de comprendre le parcours de leurs pères (d’un côté comme de l’autre de la guerre).

Activité sur la Une de L’Humanité (2018) : pourquoi cette reconnaissance est-elle une étape importante ? Une du journal L’Humanité consacrée à la reconnaissance du meurtre de Maurice Audin comme crime d’État en septembre 2018. Sur le plan mémoriel, cette reconnaissance est un moment majeur.

La mort de Maurice Audin [cf. B- 1.] ne faisait aucun doute, mais jusque-là les autorités refusaient de donner le moindre renseignement. Dans le prolongement du Comité Maurice Audin fondé pendant la guerre, Josette Audin, sa veuve, et des associations ont appellé alors à la reconnaissance de la responsabilité criminelle de la France. Il a fallu attendre un demi-siècle avant que le président Emmanuel Macron (sur les conseils de Cédric Villani, mathématicien), ne reconnaisse cette responsabilité (Josette Audin est morte l’année suivante).

Le fait que L’Humanité en fasse sa Une rappelle aussi le rôle des communistes dans le soutien à la cause indépendantiste pendant la guerre

⇨ Cette reconnaissance a un caractère politique et revêt une importance majeure dans la mémoire nationale. Pourquoi a-t-il fallu attendre 50 ans ? Il est toujours difficile pour un État de reconnaître sa responsabilité dans un crime, a fortiori quand celui-ci a été commis dans le passé par d’autres acteurs, et lorsque cette reconnaissance agite des conflits mémoriels mettant en jeu la réputation de l’État, notamment de son armée et/ou de sa police. Un geste important qui rappelle aussi (comme le font les historiens Malika Rahal et Fabrice Riceputi en fondant le site 1000autres) que des milliers d’hommes et de femmes ont disparu au cours de la bataille d’Alger (1957) et qu’on ne connaît encore, pour beaucoup, ni leur nom, ni leur nombre.

19 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

- Les pays européens sont enfin confrontés à des demandes de réparation

Ex : 2013, des Kenyans obtiennent des excuses et des réparations du Royaume-Uni pour des tortures subies dans les années 1950

Ex : on a vu demande d’excuses exigées par l’Algérie. Cf. 2005 et « génocide » de la colonisation.

Or, cette année 2005 est précisément une année de tensions entre les deux pays (que Nicolas Sarkozy essayera d’apaiser avec son voyage officiel en 2007) et d’illustration des « guerres de mémoires » : - Tensions autour de la question des musées dans le Sud de la France (Marseille, Perpignan) sur la place à donner à cette histoire

- Tensions suscitées par les demandes d’excuses formulées par l’Algérie (qui évoque la possibilité de porter devant les juridictions internationales l’affaire des Algériens exécutés par l’armée française durant la guerre)

- Tensions en raison de l’adoption par l’Assemblée nationale de la loi du 23 février 2005 d’une « loi de reconnaissance de la Nation en faveur des Français rapatriés » (dite loi Mekachera)

Diapo : loi Mekachera de 2005 + texte Liauzu

Cette loi explique dans son article 4 « les bienfaits d’une colonisation positive ». Article ensuite abrogé par le président de la République suite à la montée au créneau des historiennes et historiens :

- Enseigner le « rôle positif » = entrer en contradiction avec la recherche historique (qui n’est pas là pour remplir des tableaux de + et de -)

- C’est aussi proférer un mensonge car en insistant que sur un versant, l’idée était de réhabiliter l’œuvre coloniale en passant sous silence sa violence, ses exactions

- Cette loi tentait enfin d’imposer l’écriture d’une histoire officielle, une vérité historique officielle, en contradiction avec les règles du métier d’historien qui est de porter un regard critique et sans cesse Dans ce contexte mémoriel, les historien·nes sont pressés de répondre à la demande sociale et sont parfois même pris à partie.

Diapo : débat autour des lois mémorielles

Précisions sur ces lois

- après loi 2001 sur génocide des Arméniens : deux tentatives de loi en 2006 (pas adoptée par Sénat) et 2011 (rejet par Conseil constitutionnel), visant à condamner la négation de ce génocide échouent

- loi Taubira : pas d’annexe pénale

Question. Quel intérêt et quelles limites posent l’écriture de lois mémorielles ?

- Intérêt : protection victimes, répond à la demande sociale, offrent une reconnaissance d’évènements longtemps passés sous silence (esclavage et traite des noirs, génocide des Arméniens) => peuvent faciliter/susciter le travail des historiens

- Limites : est-ce à l’Etat de dire la vérité sur le passé ?

En fait, il ne s’agit pas ici de dire "la" vérité scientifique mais d’une qualification juridique et législative c’est-à dire de légiférer sur la représentation du passé, la mémoire historique (loi de reconnaissance ou loi de répression contre complicité/apologie crimes contre l’humanité).

De plus il y a de fortes différences entre ces lois (ex : génocide des Arméniens ou loi Taubira = pas de dimension pénale)

=> Ces lois ne touchent pas directement au travail scientifique des historiens mais leur existence rappelle aussi qu’ils ne sont pas les seuls à produire un discours sur le passé dans l'espace public. Un débat s’est ouvert en France sur ces lois :

20 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

- Pour Pierre Nora et l’association Liberté pour l’histoire, ces lois entravent le débat contradictoire et la liberté du chercheur et courent le risque d’être l’objet de récupération politique (concurrence mémorielle entre les victimes)

- Pour Gérard Noiriel et l’association CVUH (Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire), il faut distinguer entre ces lois et l’historien de métier ne peut s’extraire de sa responsabilité dans le débat public

ex : loi 2005 = contradiction avec la recherche + mensonge historique => tentative imposer une vérité officielle ex : loi Gayssot 1990 est différente. Ne s’agit pas de légiférer sur une interprétation du passé, mais de condamner les propos racistes dont le négationnisme (négationnisme n’est pas une hypothèse de travail scientifique, c’est un mensonge proféré par des faussaires de l’histoire).

L’exemple de ces débats autour des lois mémorielles montre que la demande sociale (induite par la « vogue mémorielle ») peut favoriser le travail historique mais pose aussi des questions importantes : - Participation des historiennes et historiens aux procès historiques ? (cf. chapitre intro) - Participation aux commémorations, aux demandes de reconnaissance des groupes porteurs de mémoires ? Historien a d’abord un devoir d’histoire (et doit garantir son autonomie pour valider ses recherches en toute indépendance) mais ne peut s’extraire de la cité => risque de participer à une concurrence des mémoires, concurrence des victimes ? vivre enfermé dans une tour d’ivoire loin des débats et de tout engagement civique et politique ? La déontologie professionnelle, les règles du métier (objectivité, régime d’administration de la preuve : un fait en histoire = ce qui est prouvé ; et en histoire ce qui est prouvé = ce qui peut être vérifié) n’exclut pas la possibilité de prendre part aux débats. Les historiennes et historiens sont des femmes et des hommes de leur temps.

Diapo : pour aller + loin (n° revue Parlement consacré aux lois mémorielles en Europe)

2-Ecrire une histoire commune ?

Diapo : texte Gilbert Meynier + couverture livres

Depuis quelques années, des historien·nes des deux pays tentent de poser les bases d’un dialogue. Ex : 2004 Benjamin Stora et Mohamed Harbi dirigent l’ouvrage La Guerre d'Algérie (1954-62), la fin de l'amnésie. Ouvrage collectif auquel participent des historiens français et algériens. C'est le 1er ouvrage binational sur le sujet.

Ex : en 2006 un colloque international est organisé à Lyon. « Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l'histoire franco-algérienne. Au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire ». L’objet du colloque de Lyon était de diffuser l’état du savoir scientifique de l’histoire franco-algérienne depuis 1830. Avec, de manière transversale, un questionnement sur le rôle de l’historien et sa confrontation avec la mémoire : plaidoyer pour une histoire construite et apaisée, une histoire nuancée face à une mémoire déconstruite, altérée.

NB : l’organisation du colloque fut soumise à des pressions et menaces de nostalgériques et de l’extrême-droite (souvenir personnel)

Mais l’écriture d’une histoire commune est difficile :

- elle appelle une coopération entre universités et gouvernements pour les archives. En Algérie, si des voix se font entendre contre la mainmise de l’État sur l’histoire officielle, les archives de la guerre d’indépendance ne sont pas toujours facilement accessibles. Certains sujets restent tabous, comme celui des harkis.

- cette écriture n’est possible qu’à la condition que le travail des historien·nes soit indépendant des pressions des États et des groupes mémoriels, aussi bien dans les anciennes colonies que dans les anciennes métropoles.

- une telle écriture suppose également de réfléchir aux possibilités d’écrire du point de vue des anciens colonisés, d’écrire une « histoire à parts égales » (expression de l’historien Romain Bertrand). Cette

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histoire a longtemps été difficile à écrire. Les indigènes, souvent illettrés, ont laissé peu d’archives écrites et la plupart des sources étaient donc celles de l’ancien colonisateur ou des élites locales. Les historiennes et historiens essaient de renouveler leur démarche, leur approche

ex : influence des réflexions de l’histoire connectée dans le champ des études coloniales et de « l’histoire globale » (réflexion sur les relations/interactions entre aires géographiques et sociétés différentes et distantes, habituellement étudiées séparément ; travaux en particulier sur contacts, métissages à l’époque moderne) ex : influence des Postcolonial studies (réflexion sur la « colonialité » et volonté de dépasser l’européocentrisme) et des Subaltern Studies (démarche qui s’est développée dans le monde indien dans les années 1980-1990 autour d’un collectif notamment animé par Ranajit Guha, Gayatri Spivak et Dipesh Chakrabarty ; leurs travaux s’opposent à l’histoire héroïque des élites indiennes comme à l’histoire coloniale dite traditionnelle. Il s’intéresse aux formes de contestation et de résistances des « masses » indiennes à qui il veut redonner une voix = une « histoire par le bas » destinée à montrer la capacité d’agir, de penser, d’initiative -agency- des colonisés ; cf. livre de G.Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ? = réflexion philosophique récemment réédité en français)

⇨ Peut-on aujourd’hui écrire une véritable histoire transnationale du conflit ? La pression des Etats et des groupes mémoriels demeure sans doute encore trop forte.

Conclusion : rapport stora

Diapo : rapport Stora + vidéo de 2012 sur les difficultés d’une histoire commune

https://videas.fr/share/0d956ea4-92e9-4be7-b135-2122c1b21fea/

La guerre d’indépendance algérienne semble avoir dressé une barrière entre l’Algérie et la France encore plus infranchissable que la Méditerranée. Les mémoires parallèles, concurrentes, faites de douleur et de ressentiment, s’affrontent passionnellement à coup de chiffres, de commémorations, et d’invectives (réconciliation semble encore complexe ; pas d’excuses officielles ; pas de lieu de commémoration commun). Pourtant, des volontés d’apaisement existent aussi sur les deux rives et dans chaque pays, c’est la diversité dans la rapport au passé qui domine : il n’y a pas d’un côté une « mémoire française » de la guerre vs. une « mémoire algérienne ».

La guerre d’Algérie n’est certes pas encore une histoire partagée et consensuelle mais les historiennes et historiens, en éclairant d’un jour nouveau les diverses dimensions de ce conflit de décolonisation, aident à l’accomplissement de ce processus par l’écriture.

Reste que c’est aux politiques qu’il appartient d’en saisir l’enjeu et d’accomplir les gestes symboliques qui permettront un jour de panser les plaies, de mener des politiques cohérentes pour que cette histoire ne soit plus un « passé qui ne passe pas ». C’est là le sens du rapport remis par Benjamin Stora qui plaide pour une « réconciliation » (mais pas d’excuses ou de repentance) afin de mettre fin aux « guerres de mémoires ». Mais les préconisations du rapport sont vivement discutées par les historiennes et historiens

Ex : Sylvie Thénault fait part de ses divergences en soulignant que ce qui est trop souvent évoqué comme une « guerre des mémoires » (ex : batailles sur les noms de rues, les stèles et monuments) relève moins de la mémoire proprement dite que des usages politiques du passé. Que ce qu’exprime la société, c’est avant tout une « demande d’histoire ». Elle plaide ainsi pour que le politique cesse de « craindre ce passé ».

22 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Grandes phases mémorielles de la guerre d’Algérie

- des mémoires cloisonnées et sous contrôle dans les années 1960

** France : de la guerre sans nom à une « guerre ensevelie » (Benjamin Stora) ; mais aussi une volonté de savoir et faire connaître la guerre (journalistes, historiens, cinéastes) ** Algérie : le pouvoir impose une histoire officielle (vision héroïque d’un peuple uni dans la lutte) ; la guerre de « libération » devient le socle identitaire de la nouvelle nation

- le « réveil » des mémoires (années 1980-1990)

** En France : quête de reconnaissance des groupes porteurs de mémoires diverses (appelés, pieds-noirs, harkis)

** En Algérie, l’unanimité sur le récit officiel vole en éclat (printemps berbère, révolte jeunesse, 1992 début guerre civile)

- une concurrence des mémoires ; une demande d’histoire (depuis les années 2000) ** France : débats vifs, contexte loi Mekachera 2005 ; une « hypermnésie » ? ; une demande de reconnaissance

** Algérie : le travail des historiens reste compliqué mais l’opinion publique n’est plus dupe du récit officiel de l’Etat ; demande d’excuses à la France

23 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn Conclusion de l’Axe 1

L'histoire est au centre de multiples enjeux, tant politiques que mémoriels. L'exemple des responsabilités des États dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale et celui des mémoires de la guerre d'Algérie le montrent.

Pour expliquer les origines de la Grande Guerre, le débat historique - soumis à d’importants enjeux politiques - s'est longtemps focalisé sur la question de la responsabilité, et donc de la culpabilité (ici des vaincus). Après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de rapprochement franco-allemand, la question perd son caractère politique et les recherches historiques se déplacent vers de nouveaux objets. La polémique internationale est désormais close.

L’exemple de la guerre d'Algérie souligne, quant à lui, la manière dont histoire et mémoires s'articulent. En France, la volonté d'occultation du conflit par l'État n'a pu empêcher la résurgence des mémoires enfouies. Ces mémoires émanent, à partir des années 1970, des multiples acteurs de la guerre qui demandent reconnaissance ou réparation. Face à ces mémoires en concurrence, l'ouverture des archives permet aux historiennes et historiens d'établir des faits vérifiables. Ces évolutions parallèles poussent les pouvoirs publics à entamer une politique de reconnaissance des multiples mémoires du conflit, même si cette reconnaissance demeure étouffée en Algérie, où l’État défend une histoire officielle.

Dans l’espace public, la parole des historiennes et historiens se retrouve elle-même concurrencée. Romans, films, ou lieux de mémoires, sont autant de vecteurs de l’expression de mémoires parfois conflictuelles et douloureuses. Or, le travail de l’historien·ne, par la lutte contre le déni, par le travail d’intégration des mémoires au récit d’une histoire commune, peut précisément leur permettre de cohabiter et participer ainsi à leur apaisement.