HI2-C10
Cours sur l'Action Humanitaire et les Droits Humains face à la Shoah et Amnesty International
Réflexion sur la marge de manœuvre des acteurs face aux crimes contre l’humanité
Contexte de l’inaction du CICR : Suite à la discussion sur la Shoah, il est rappelé l’inaction relative du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’organisation a choisi la voie de la « diplomatie humanitaire » en s’adressant exclusivement à l’Auswärtiges Amt (ministère des Affaires étrangères allemand), tout en sachant que d’autres instances étaient responsables des massacres et des camps d’extermination. Cette décision est étroitement liée à la responsabilité du gouvernement suisse qui souhaitait maintenir une neutralité stricte.
Historiographie de la Shoah (selon Michael Marris) : Dans son ouvrage « The Holocaust », Michael Marris distingue quatre catégories d’acteurs : * Les victimes. * Les responsables criminels et collaborateurs. * Les « bystanders » (acteurs indifférents) : ceux qui ignorent ou prétendent ignorer la situation. * Les résistants : ceux qui refusent de se soumettre et s’opposent activement.
Évolution de la connaissance : Le savoir sur la Shoah a progressé par étapes, passant de rumeurs circulant dans la presse à des informations consolidées sur les massacres, les camps de concentration, puis les camps de la mort.
L’Église catholique et la résistance morale
Le Pape Pie XI et l’opposition au fascisme : * Déjà en 1931, il exprime son opposition au fascisme. * En 1937, il publie l’encyclique « Mit brennender Sorge » (« Avec une brûlante inquiétude »), adressée explicitement aux catholiques allemands pour dénoncer l’idéologie nazie, le racisme et le culte de la personnalité. * Cette encyclique fut lue publiquement dans les paroisses le dimanche 21 mars 1937, peu après le décès du Pape.
Le Concordat de 1933 : Premier traité conclu par l’Allemagne nazie avec une puissance étrangère (le Vatican). Pie XI critique sa violation systématique par les nazis, notant que plus de 1 000 prêtres ou catholiques fervents étaient en prison. À titre d’exemple, 308 prêtres catholiques furent déportés au camp de concentration de Dachau.
Le Pape Pie XII : Successeur de Pie XI et co-rédacteur de l’encyclique de 1937. Bien qu’il soit resté largement silencieux durant la guerre, il a condamné publiquement les massacres lors de son discours de Noël 1942.
Synthèse sur l’action religieuse : Une opposition verbale a existé mais est restée prudente et non organisée en tant que résistance massive, malgré le fait que près de la moitié de la population allemande était catholique.
Marges de manœuvre politiques et militaires durant la guerre
Les démocraties anglo-saxonnes : Informées des massacres dès 1942, elles n’ont pas saisi l’ampleur du caractère systématique du génocide. On leur reproche notamment de ne pas avoir considéré le bombardement stratégique des voies ferrées menant aux camps de la mort comme une priorité de sauvetage.
Actions de sauvetage courageuses : * Suède et Danemark : Une opération clandestine nocturne a permis de transporter la quasi-totalité des juifs danois vers la Suède par la mer. * Raoul Wallenberg : Ambassadeur suédois en Hongrie, il a distribué des passeports suédois aux juifs avec l’aide accessoire du Vatican. * Bulgarie : Bien qu’alliée de l’Allemagne, elle a refusé d’envoyer ses juifs dans les chambres à gaz et a accueilli des réfugiés. Il y avait plus de juifs en Bulgarie après la guerre qu’avant.
La résistance interne en Allemagne : L’évêque de Münster, le comte de Galen, a dénoncé publiquement en août 1941 la pratique de l’euthanasie (meurtre des handicapés et aliénés), forçant le régime à réduire provisoirement ce programme.
Bilan humain et échec de l’humanisation de la guerre
Statistiques de mortalité : * Première Guerre mondiale : environ 10 millions de morts (plus 20 millions suite aux famines et à la grippe espagnole). * Seconde Guerre mondiale : environ 50 millions de morts.
Bombardements civils : Pratique initiée par l’Allemagne et l’Italie (Varsovie, Rotterdam, Coventry, Guernica lors de la guerre d’Espagne) puis généralisée par les Alliés (Dresde avec 40 000 morts en une nuit, Hambourg, Cologne, Hiroshima et Nagasaki).
Réaction tardive du CICR : Le 12 mars 1940, le CICR rappelle aux belligérants que le bombardement des zones d’habitation viole la Convention IV de La Haye (1907). Cependant, il a failli en n’utilisant pas ce même droit pour dénoncer la déportation des juifs, également contraire à cette convention.
L’essor des droits humains après 1945
Bilan humanitaire de 1945 : * 10 millions de prisonniers de guerre. * 7 millions de travailleurs forcés et déplacés. * 30 millions de réfugiés. * 120 millions de personnes sans abri.
Changement de paradigme (Guerre froide) : Après 1945, le conflit entre démocraties et dictatures communistes (URSS) devient le moteur des relations internationales. L’aide humanitaire et le discours sur les droits de l’homme deviennent des instruments idéologiques dans l’affrontement Est-Ouest et dans le contexte de la décolonisation (concurrence Nord-Sud).
La Charte des Nations Unies : Adoptée à San Francisco, elle mentionne pour la première fois officiellement les ONG (accréditées auprès de l’ECOSOC). Elle crée un conflit normatif : la protection des droits humains se heurte au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États.
Codification et limites juridiques mondiales
La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) : Adoptée le 10 décembre 1948, elle constitue un cadre politique de « bonne volonté » mais n’est pas juridiquement contraignante.
La Convention contre le génocide : Adoptée grâce à Raphaël Lemkin, juriste juif réfugié aux États-Unis qui a inventé le terme « génocide » en étudiant la Shoah et le massacre des Arméniens. Les États-Unis n’ont ratifié cette convention que 40 ans plus tard, sous la présidence de Ronald Reagan.
Convention européenne des droits de l’homme (1951) : Avancée majeure car elle est contraignante et instaure la Cour européenne des droits de l’homme, permettant aux individus de poursuivre leur propre État.
Le blocage des Pactes de 1966 : En raison de la Guerre froide, la Commission des droits de l’homme de l’ONU a dû scinder les droits en deux pactes distincts : * Les droits civils et politiques (priorité du camp libéral). * Les droits sociaux et économiques (priorité du camp communiste). * Ces pactes n’entreront en vigueur qu’en 1976.
La naissance d’Amnesty International (1961)
Fondateur : Peter Benenson (né Peter Henry James Solomon), avocat britannique converti au catholicisme.
Origine de la campagne : En réaction à l’hypocrisie politique des blocs qui ne critiquaient que les violations du camp adverse. Il lance la campagne « Appeal for Amnesty » le 28 mai 1961 par un article dans « The Observer ».
Le concept de « Prisonnier de conscience » : Défini avec Eric Baker (universitaire quaker). Il s’agit de personnes détenues pour leurs convictions politiques, religieuses ou philosophiques, à condition qu’elles n’aient pas utilisé ni prôné la violence.
Structure et principes d’Amnesty : * Règle des trois régions : Pour garantir la neutralité, chaque groupe local doit adopter simultanément trois prisonniers (un du bloc communiste, un du bloc capitaliste, un du tiers-monde). * Indépendance financière : Refus total des fonds gouvernementaux. * Mode d’action : Utilisation de la publicité et de la mobilisation de l’opinion publique (contrairement au CICR). Envoi massif de lettres (« Letter-writing campaigns ») aux chefs d’État et directeurs de prison. * Symbolisme : La bougie entourée de barbelés (symbole d’origine catholique allié à l’image du captif).
Évolution : Accréditée à l’ONU en 1964, l’organisation s’est investie dans l’élaboration de normes internationales tout en publiant un rapport annuel sur les violations à travers le monde.