Notes encyclopédiques : Le Dernier Jour d'un Condamné (Victor Hugo)

L'État Psychologique et la Condition du Condamné à Mort

Cela fait désormais 5 semaines que le narrateur habite avec la pensée constante et glaciale de sa condamnation à mort. Il vit seul avec cette idée, courbé sous son poids et paralysé par sa présence. Autrefois, il se sentait comme un homme ordinaire, dont chaque minute était remplie de fantaisies et de pensées variées. Son esprit, qu’il décrit comme jeune et riche, s’amusait à dérouler des visions de jeunes filles, de batailles gagnées, de théâtres sonores et de promenades nocturnes sous les marronniers. Il était libre d’imaginer ce qu’il voulait. Désormais, il se définit comme un captif dont le corps est aux fers dans un cachot et dont l’esprit est emprisonné dans une seule idée : une pensée sanglante et implacable.

Cette « pensée infernale » le poursuit sans relâche, agissant comme un spectre de plomb à ses côtés. Elle chasse toute distraction et le secoue de ses « mains de glace » dès qu’il tente de fermer les yeux ou de détourner la tête. Elle s’insinue dans chaque mot qu’on lui adresse et se manifeste même dans ses rêves sous la forme d’un couteau. À son réveil, il espère brièvement que ce n'est qu'un rêve, mais la réalité de la dalle mouillée, de la lampe de nuit et de la figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille lui rappelle sa sentence murmurée à l’oreille : « Condamné à mort ! ».

Souvenirs du Procès et du Verdict

Le narrateur se remémore son procès, qui a duré $3$ jours. Chaque matin, son nom et son crime attiraient une nuée de spectateurs, comparés à des corbeaux autour d’un cadavre. Il évoque la « fantasmagorie » des juges, des avocats et des procureurs du roi, oscillant entre le grotesque et le sombre. Après deux nuits de terreur l'ayant empêché de dormir, il s'est endormi d'ennui lors de la troisième nuit, alors que les jurés délibéraient. On l’avait ramené sur la paille de son cachot à minuit. Le lendemain matin, le guichetier l’a réveillé brutalement pour qu’il entende sa sentence.

En retournant dans la salle des assises, il est frappé par le contraste entre la beauté de la matinée d'août et l'obscurité de son destin. Il remarque la salle claire, les rayons de soleil dessinant des prismes de poussière d'or, et même une petite plante jaune jouant avec le vent dans une fente de la pierre. Malgré l’ambiance presque nuptiale de la salle, il voit les jurés blêmes de fatigue et les juges satisfaits d’en avoir fini. Son avocat, ayant déjeuné de bon appétit, lui suggère avec espoir que la peine pourrait être commuée en travaux forcés à perpétuité. Le condamné réagit avec indignation, préférant « cent fois la mort » au bagne. Le verdict final tombe : condamné à mort. À cet instant, le monde change d’aspect pour lui ; les passants lui semblent être des fantômes et la lumière du soleil prend la couleur d'un linceul. Une jeune fille dans la foule s'exclame même en battant des mains : « Bon, ce sera dans six semaines ! ».

La Vie au Cachot de Bicêtre et l'Argot

Le narrateur est transporté à Bicêtre, un édifice qui semble majestueux de loin mais se révèle être une masure dégradée de près, dont les murs semblent avoir la lèpre. Arrivé sur place, il est soumis à des mesures de sécurité extrêmes : camisole de force, suppression des couteaux et fourchettes. Plus tard, sa docilité et quelques mots en latin adressés au concierge lui permettent d'obtenir un peu plus de liberté, comme la promenade hebdomadaire, du papier, de l'encre et une lampe.

Il découvre l'argot des autres prisonniers qu'il rencontre au préau. Il décrit cette langue comme une « excroissance hideuse » ou une « verrue » sur la langue générale. Il recense plusieurs expressions : « le raisiné » pour le sang sur le chemin (« trimar »), « épouser la veuve » pour être pendu, « la sorbonne » pour la tête qui médite et « la tronche » pour la tête coupée. Le bourreau est nommé « le taule », la mort est « la cône » et la place des exécutions est « la placarde ». Pour lui, cette langue est sale comme une liasse de haillons.

Le Projet d'Écriture : Une Autopsie Intellectuelle

Seul dans sa cellule de $8$ pieds carrés, le condamné décide d'écrire le journal de ses souffrances. Il se demande ce qu'il pourrait trouver dans son « cerveau flétri et vide », mais réalise que sa situation est riche de tempêtes et de tragédies intérieures. Il souhaite peindre ses angoisses pour moins en souffrir et offrir un enseignement aux juges. Il appelle cela une « autopsie intellectuelle d’un condamné ». Il espère que son récit rendra la main des juges « moins légère » lorsqu’ils devront à nouveau jeter une tête d’homme dans la « balance de la justice ». Il dénonce la vision simpliste de la justice qui ne voit que la chute d'un couteau triangulaire sans considérer l'intelligence et l'âme qui précèdent l'acte.

Chronologie et Calcul des Délais de l'Exécution

Le condamné comptabilise le temps qu’il lui reste à vivre en se basant sur les procédures légales : $3$ jours de délai pour le pourvoi en cassation, $8$ jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, $15$ jours d'attente chez le ministre, $15$ jours pour l'enregistrement et le passage devant la Cour de Cassation, puis $3$ jours pour le renvoi au bourreau. Enfin, au matin du quatrième jour, l'ordre de l'exécution est donné. Le total correspond aux $6$ semaines annoncées par la jeune fille. Au moment où il écrit, il estime être enfermé depuis environ $5$ semaines.

La Famille et le Poids des Responsabilités

Le condamné a rédigé son testament bien que ses biens suffiront à peine à payer les frais de justice, car « la guillotine, c’est fort cher ». Il laisse derrière lui trois femmes : sa mère de $64$ ans, qui risque d’en mourir, sa femme à l’esprit faible et à la mauvaise santé, et surtout sa fille Marie, âgée de $3$ ans. Marie est sa plus grande douleur. Il l’imagine rire et jouer sans savoir que son père va être exécuté. Il s’inquiète du déshonneur et de la ruine qui pèseront sur ces « trois orphelines de différente espèce ».

Les Inscriptions Murales et les Spectres du Passé

Explorant les murs de sa cellule à la lampe, il découvre les traces laissées par ses prédécesseurs : des noms, des dessins de cœurs enflammés, des slogans politiques comme « Vive l'empereur ! $1824$ » ou des références à la République. Il y trouve les noms de criminels célèbres : Dautun (qui a coupé son frère en morceaux), Poulain (assassin de sa femme), Jean Martin (qui a tiré sur son père), Castaing (le médecin empoisonneur) et Papavoine (qui a tué des enfants). Il réalise avec effroi qu'il partage la même dalle que ces « hommes de meurtre et de sang » et imagine qu'ils reviennent sous forme de spectres dans sa cellule.

Le Spectacle du Ferrage de la Chaîne

Un jour, le guichetier lui propose d'assister au ferrage des forçats partant pour Toulon. Depuis une cellule vide, il observe la cour de Bicêtre entourée de bâtiments de $6$ étages. Il voit l'arrivée de la chiourme et des chaînes sous une pluie d'imprécations et de rires de la part des prisonniers. Les forçats sont examinés par des médecins, puis dépouillés de leurs vêtements sous une averse glaciale. On leur rive au cou, à grands coups de masses de fer sur une enclume portative, des carcans reliés à de longues chaînes (« cordons »). Les forçats finissent par danser une ronde frénétique en chantant une chanson d'argot. En apercevant le condamné à sa fenêtre, ils l'acclament, le traitant de « camarade », ce qui le plonge dans un état de prostration et d'évanouissement. Le lendemain, il les voit partir sur cinq charrettes vers le bagne, ce qui lui fait préférer la mort au carcan de la chiourme.

Le Transfert à la Conciergerie et la Toilette Finale

Le jour de l'exécution arrive. Le directeur de Bicêtre et un huissier de la cour royale de Paris lui annoncent le rejet de son pourvoi. Il est transféré à la Conciergerie dans une voiture fermée et grillée, accompagné d’un prêtre et d’un huissier. Durant le trajet, l'huissier, indifférent au drame, discute de politique et regrette la perte de son tabac suite à un cahot.

À la Conciergerie, il rencontre un autre condamné, un « friauche », avec qui il échange sa redingote contre une veste de laine grise. Ce friauche, fils d’un « peigre », a passé sa vie entre le crime et le bagne ($15$ ans à ramer, libéré avec $66$ francs). Il est l’exemple même de la récidive. Plus tard, sa fille Marie lui est amenée, mais elle ne le reconnaît pas et l'appelle « Monsieur ». Elle lui dit même que son père est mort. Cette ultime blessure achève de briser le cœur du condamné.

L'exécution est fixée à $4$ heures. On procède à la « toilette » : les bourreaux lui coupent les cheveux et le col de sa chemise, puis lui lient les mains et les pieds. Il est conduit en charrette à travers Paris, sous le regard avide de la foule, vers la place de Grève. Il aperçoit les tours de Notre-Dame et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie dans la brume. Arrivé à l’Hôtel de Ville, il demande un dernier délai pour une déclaration, espérant encore une grâce royale qui ne viendra jamais. Le texte s'arrête à l'heure fatidique : « QUATRE HEURES ».

Questions et Discussion

Le texte contient quelques interactions notables entre le condamné et ceux qui l'entourent.

Le guichetier de Bicêtre :

  • Condamné : « Il fait beau. »

  • Guichetier : « C’est possible… on vous attend. »

L'avocat après le verdict :

  • Avocat : « Ils auront sans doute écarté la préméditation… ce ne sera que les travaux forcés à perpétuité. »

  • Condamné : « Plutôt cent fois la mort ! »

L'entretien avec sa fille Marie :

  • Condamné : « Marie, c’est moi qui suis ton papa. »

  • Marie : « Ah !… Non, mon papa était bien plus beau. »

L'huissier lors du transfert :

  • Huissier : « Savez-vous la grande nouvelle de Paris ?… Je suis tout à fait d'avis du rétablissement de la garde nationale. »

  • Condamné : « Je pense que je ne penserai plus ce soir. »