CM – Les royautés et la papauté au XIIIe siècle Introduction La confrontation entre le pape et l’empereur au XIIIe siècle aboutit à un affaiblissemen

CM – Les royautés et la papauté au XIIIe siècle

 

Introduction

La confrontation entre le pape et l’empereur au XIIIe siècle aboutit à un affaiblissement du pouvoir impérial, particulièrement sensible après la mort de Frédéric II et de ses descendants. Cet affaiblissement a une conséquence majeure : l’idée impériale cesse d’être l’apanage de l’empereur et se diffuse dans les royaumes. Le juriste français Jean de Blanot, dans les années 1250, formule une expression promise à un grand avenir : le roi est empereur dans son propre royaume. Cette formule traduit l’idée que les rois ont un pouvoir de nature impériale — ils n’ont pas de supérieur dans leur royaume.

Cette transfusion de l’idée impériale s’accompagne d’une littérature politique qui valorise la royauté. Thomas d’Aquin, dans son traité De Regno (1267), et Gilles de Rome, dans De Regimine Principum (vers 1279) — offert à Philippe le Bel —, s’appuient sur Aristote et sa recherche du meilleur régime pour faire de la monarchie héréditaire le régime idéal, supérieur à la monarchie élective. Le Regnum — le royaume — serait supérieur à l’Empire dans la recherche du bien commun.

Le XIIIe siècle est ainsi un moment de renforcement et de stabilisation des royautés à l’échelle de l’Europe, des royautés qui s’appuient sur l’Église pour se sacraliser, tout en pouvant entrer en conflit avec la papauté.

Attention : il faut toujours distinguer l’Église comme institution — vaste et englobante — de la papauté proprement dite. Ces rois gouvernent avec l’Église, ils s’appuient sur elle pour se légitimer, mais ils peuvent entrer en conflit avec la papauté. Ce sont deux choses différentes.

Plan. Trois cas d’étude illustrant des rapports différents — ambivalents, entre soumission, coopération et conflit — entre royautés et papauté : l’Angleterre, les royaumes hispaniques, le royaume de France.

 

I. L’Angleterre : des tensions à la vassalisation

A. Henri II et le conflit avec Thomas Becket

En 1154, le royaume d’Angleterre passe aux mains des Plantagenêts — dynastie anglo-normande issue de la conquête normande du XIe siècle. Henri II, premier roi Plantagenêt, gouverne non seulement l’Angleterre mais également la Normandie, le Maine, le Poitou et l’Aquitaine (par son épouse Aliénor). C’est un souverain puissant qui s’arroge le droit d’intervenir dans les affaires de l’Église : il influe sur les élections épiscopales, laisse des sièges vacants pour en percevoir les revenus — pratique contraire à l’esprit de la réforme grégorienne.

Ce programme entre en collision avec Thomas Becket, nommé archevêque de Canterbury en 1162 par le roi lui-même, alors qu’il était son chancelier. Homme du roi à l’origine, Becket s’éloigne progressivement du souverain pour défendre les prérogatives de l’Église. Les Constitutions de Clarendon (1164) cristallisent le conflit : Henri II y interdit les appels à la justice pontificale sans autorisation royale, prohibe l’excommunication des officiers royaux, et s’arroge le droit de juger les clercs. Cela contredit directement les principes grégoriens de distinction du clergé et du monde laïque.

Becket fuit sur le continent, excommunie plusieurs prélats proches du roi. En 1170, autorisé à rentrer, il est assassiné dans sa cathédrale par des chevaliers proches d’Henri II. Bien qu’Henri II n’ait vraisemblablement pas donné l’ordre direct, il en paie le prix politique : c’est un scandale européen, un meurtre sacrilège commis dans un lieu saint. Le roi doit s’humilier, faire pénitence, et négocier avec la papauté. Thomas Becket est canonisé en 1173 par le pape Alexandre III. Son culte se répand dans toute l’Europe — comme en témoigne le reliquaire émaillé de Limoges conservé au musée de Cluny, qui représente la scène du martyr.

 

B. Jean sans Terre et la vassalisation du royaume

Les tensions reprennent sous Jean sans Terre, fils d’Henri II, au début du XIIIe siècle. Jean raisonne avec le même logiciel que son père, sans comprendre que la papauté sous Innocent III s’est considérablement renforcée.

Le conflit éclate autour de la nomination d’un archevêque de Canterbury. Les moines de Canterbury — qui ont la particularité d’élire l’archevêque plutôt que les chanoines — soutiennent Étienne Langton, canoniste reconnu à l’échelle de l’Europe. Jean impose son propre candidat. Les deux prétendants se retrouvent à Rome ; Innocent III choisit Langton, le plus compétent. Jean refuse de l’accepter.

S’ensuit un conflit de sept ans. Le pape jette l’interdit sur le royaume d’Angleterre — plus de messe publique, sacrements suspendus — puis excommunie Jean sans Terre. Le clergé anglais, d’abord soutien du roi, lâche progressivement ce dernier. Jean confisque les biens du clergé, provoquant des révoltes. La situation devient intenable.

En 1213, Jean sans Terre se soumet à Innocent III en devenant vassal du Saint-Siège : il prête hommage au pape et reconnaît tenir le royaume d’Angleterre en fief du souverain pontife, marquant cette soumission par le versement annuel d’un cens. Dans les faits, cette vassalisation n’est pas sans avantage politique pour Jean : il s’attache le soutien de la papauté tout en conservant un relatif contrôle sur l’Église anglaise. La chronique enluminée de Matthieu Paris, moine de Saint-Denis qui représente Jean avec une couronne vacillante et tournant le dos à une église, illustre la fragilité de ce pouvoir — selon l’interprétation de l’historien Frédéric Lachaud, cette image évoque moins un roi opposé à l’Église universelle qu’un souverain frappé par l’interdit pontifical.

 

II. Les royaumes hispaniques : une logique de coopération

A. La papauté au service de la Reconquista

La péninsule ibérique présente un profil radicalement différent. Elle se recompose aux XIIe et XIIIe siècles entre plusieurs royaumes chrétiens — Portugal, Navarre, couronne d’Aragon, Castille (qui absorbe le León au cours du XIIIe siècle) — et une présence musulmane représentée par l’émirat de Grenade, progressivement réduit, et qui disparaîtra en 1492.

La géopolitique ibérique est complexe : ces royaumes chrétiens se font la guerre entre eux et s’allient parfois avec les Almohades. C’est la papauté qui joue un rôle de ciment, en poussant ces royaumes à s’unir contre les non-chrétiens et en sacralisant leurs guerres.

Le roi du Portugal Alphonse Henri (mort en 1185) devient vassal du Saint-Siège — non pas sous la contrainte comme en Angleterre, mais volontairement, pour obtenir la protection pontificale face à ses voisins chrétiens, notamment le León. En 1196, le pape Célestin III excommunie le roi de León Alphonse IX pour le détourner de son alliance avec les musulmans. Cette politique porte ses fruits : en 1212, la bataille de Las Navas de Tolosa marque un recul décisif de la présence almohade, désormais réduite à l’émirat de Grenade.

 

B. Les instruments de la coopération

Les rois hispaniques s’appuient sur de nombreux ordres militaires — Templiers, ordre d’Avis au Portugal, ordre d’Alcantara, ordre de Santiago, ordre d’Alfama — tous protégés par la papauté et outils de la Reconquista.

La coopération prend aussi une dimension financière décisive. La Castille obtient en 1224 de l’archevêque de Tolède que toutes les guerres contre Al-Andalus soient reconnues comme des guerres saintes. Cela permet aux rois hispaniques de bénéficier de la décime — impôt de 10 % sur les biens de l’Église accordé par le pape pour les croisades — et surtout des tercias : deux tiers des revenus des fabriques paroissiales, prélevés par des officiers royaux (plus efficacement que la décime prélevée par des ecclésiastiques). Alphonse X de Castille (mort en 1284) parvient à rendre cet impôt pérenne et à le déconnecter de toute opération militaire — une conquête fiscale considérable.

La papauté reconnaît formellement des droits aux rois hispaniques. Une décrétale d’Alexandre III (1164) stipule que l’assentiment royal est nécessaire pour désigner un évêque dans la péninsule ibérique — concession que le pape ne ferait pas en Angleterre à la même époque. En 1249, Ferdinand III de Castille impose au pape que son fils Philippe devienne archevêque de Séville et son autre fils Sanche archevêque de Tolède.

Le clergé hispanique est par ailleurs très présent au cœur même du catholicisme romain : Raymond de Peñafort compile les décrétales au XIIIe siècle, Dominique de Guzmán fonde l’ordre dominicain. Loin d’être marginal, le clergé ibérique participe activement aux grandes décisions de l’Église — et contribue à rendre le clergé local relativement dépendant des rois hispaniques.

 

III. Le royaume de France : de l’ambivalence au conflit

A. Philippe Auguste : ambivalence et pragmatisme

La dynastie capétienne règne sur la France depuis 987. À l’origine peu puissante — le domaine royal se réduisant à l’Île-de-France —, elle s’affirme progressivement à partir du XIIe siècle. Philippe Auguste hérite de son père Louis VII le titre de roi très chrétien et est présenté par ses chroniqueurs, comme le moine Rigord de Saint-Denis, comme un défenseur de l’Église face aux barons.

Les rapports avec la papauté sont néanmoins ambivalents. Innocent III condamne deux initiatives royales. D’abord, la répudiation par Philippe Auguste de sa seconde épouse Ingeburge de Danemark en 1196 pour épouser sa maîtresse — violation du caractère indissoluble du mariage. Ensuite, les guerres contre le roi d’Angleterre Jean sans Terre, considérées par le pape comme des conflits entre chrétiens devant se réserver leur énergie pour la croisade.

Mais le pragmatisme prévaut. Innocent III a besoin de Philippe Auguste dans son conflit contre Jean sans Terre et l’empereur Otton IV — tous deux excommuniés. La papauté soutient donc Philippe Auguste, dont la victoire à Bouvines (1214) contre les forces coalisées de l’Empire et de l’Angleterre marque l’affirmation décisive du royaume de France.

 

B. Saint Louis : la royauté christianisée

Louis IX (futur Saint Louis, petit-fils de Philippe Auguste) représente un moment exceptionnel de coopération entre royauté française et papauté. Son règne est marqué par une piété personnelle intense, nourrie par les ordres mendiants — dominicains comme Vincent de Beauvais, franciscains comme Eudes Rigaud — et par des pratiques pénitentielles corporelles comme le port du cilice.

Avant chaque croisade, Louis IX cherche à purifier son royaume, convaincu que l’échec militaire en Terre sainte s’explique par l’impureté morale du roi et de ses sujets. Il envoie des frères mendiants dans tout le royaume pour recenser les exactions commises par les officiers royaux et les réparer — les enquêtes royales, étudiées par l’historienne Marie Dejoux. Il fonde la Sainte-Chapelle de Paris (1248) pour abriter la couronne d’épines. Il interdit le blasphème, les jeux de dés, les tournois, les duels, la prostitution. Il oblige les Juifs à porter la rouelle jaune et poursuit la politique antijuive de son grand-père Philippe Auguste.

Louis IX part en Septième Croisade (1248), est fait prisonnier à la Mansoura en 1250, rentre en France en 1254 puis repart en croisade en Tunisie, où il meurt de maladie en 1270. Sa canonisation viendra — mais son règne pose les bases d’une royauté sacralisée dont ses successeurs hériteront.

 

C. Philippe le Bel : le conflit frontal avec Boniface VIII

Philippe le Bel (1285-1314), petit-fils de Louis IX, entre en conflit ouvert avec le pape Boniface VIII en deux phases successives.

Première phase (1296-1297). En 1296, Philippe le Bel soumet les biens de l’Église à une taxe sur la propriété. Le clergé proteste et fait appel au pape. Boniface VIII répond par la bulle Clericis laicos (février 1296), condamnant les laïcs qui entreprennent de taxer les biens de l’Église. Philippe le Bel réplique en interdisant toute sortie de métaux précieux du royaume de France — mesure qui asphyxie la papauté, dont les revenus fiscaux en France ne peuvent plus être rapatriés. Boniface VIII est contraint de céder. En 1297, il accorde à Philippe le Bel une décime et, surtout, canonise Louis IX, offrant au roi de France un ancêtre saint. Cette concession est politiquement habile des deux côtés : elle apaise le conflit tout en créant un modèle encombrant pour les rois de France, que le pape pourra toujours citer.

Deuxième phase (1301-1303). En 1301, Philippe le Bel fait arrêter l’évêque de Pamiers Bernard Saisset, nommé sans consultation royale par Boniface VIII. Le pape réagit par la lettre Ausculta fili (décembre 1301), rappelant la supériorité pontificale sur les souverains. Philippe le Bel convoque les premiers États généraux du royaume de France pour obtenir le soutien des grands corps du royaume contre le pape. Boniface VIII réplique en novembre 1302 par la bulle Unam Sanctam, qui affirme la supériorité du pape sur tout souverain.

En 1303, le juriste Guillaume de Nogaret constitue un dossier accusant le pape d’usurpation, de simonie et d’hérésie. Avec une petite troupe, il arrête Boniface VIII à Anagni — c’est l’attentat d’Anagni. La légende d’une gifle infligée au pape est probablement apocryphe, mais l’arrestation est réelle. Libéré par une révolte populaire, Boniface VIII s’enfuit à Rome et meurt peu après, épuisé par ces événements.

Son successeur Benoît XI ne règne que dix mois. Son successeur Clément V, pape français, décide de s’installer à Avignon — territoire pontifical, non français, mais voisin du royaume de France — inaugurant la série des papes d’Avignon qui siégeront jusqu’en 1378.

 

Conclusion

Les trois cas étudiés illustrent la diversité des rapports entre royautés et papauté au XIIIe siècle. En Angleterre, les tensions se résolvent paradoxalement en une vassalisation qui renforce finalement les deux pouvoirs. Dans la péninsule ibérique, la papauté et les royaumes chrétiens construisent une relation de coopération mutuellement bénéfique, la Reconquista servant de ciment à une alliance durable. En France, la trajectoire va de l’ambivalence pragmatique de Philippe Auguste à la royauté christianisée de Saint Louis, puis au conflit frontal de Philippe le Bel — qui aboutit au déplacement de la papauté à Avignon et marque symboliquement la fin de la prépondérance pontificale sur les grands royaumes d’Occident. Le XIIIe siècle dessine ainsi les contours d’une Europe des royaumes affirmés, qui n’ont plus besoin de la tutelle impériale ni pontificale pour se légitimer.