Chapitre 4 : Conditionnement et indépendance

Introduction au Conditionnement et à l'Indépendance

  • Nature dynamique des probabilités : Contrairement aux calculs statiques effectués au début d'une expérience, les probabilités dans le monde réel (statistiques, machine learning) évoluent avec l'information.

  • Le conditionnement : Cet outil mathématique permet de mettre à jour les connaissances dès qu'une nouvelle information est disponible.

  • L'indépendance : Propriété permettant de séparer l'étude de phénomènes distincts (événements ou variables aléatoires) lorsque la survenue de l'un n'influence pas l'autre.

Exemple 4.1 : Décision de faire du sport selon la météo
  • Probabilités de sortie selon le temps :

    • S'il fait beau : probabilité de sortir égale à 23\frac{2}{3}.

    • S'il pleut : probabilité de sortir égale à 16\frac{1}{6}.

    • S'il neige : probabilité de sortir égale à 110\frac{1}{10}.

  • Probabilités météorologiques (données du bulletin) :

    • Beau temps : 11 jour sur 22 (soit 12\frac{1}{2}).

    • Neige : 11 jour sur 1010 (soit 110\frac{1}{10}).

    • Pluie : Par déduction, 22 jours sur 55 (car 1(12+110)=1610=410=251 - (\frac{1}{2} + \frac{1}{10}) = 1 - \frac{6}{10} = \frac{4}{10} = \frac{2}{5}).

  • Questions soulevées :

    • Quelle est la probabilité de sortir un jour choisi au hasard ?

    • Si l'on sait que vous êtes sorti, quelle est la probabilité qu'il ait fait beau ? (Mène à la formule de BayesBayes).

Probabilités Conditionnelles entre Événements

Définition 4.1 : Probabilité conditionnelle
  • Soient AA et BB deux événements avec P(B) > 0. La probabilité conditionnelle de AA sachant BB (notée P(AB)P(A | B)) est définie par :   P(AB)=P(AB)P(B)P(A | B) = \frac{P(A \cap B)}{P(B)}

  • De façon équivalente, on peut écrire la probabilité de l'intersection comme :   P(AB)=P(AB)×P(B)P(A \cap B) = P(A | B) \times P(B)

Interprétation et Univers Réduit
  • Cas de l'univers fini (Ω\Omega) et probabilité uniforme :   P(AB)=ABBP(A | B) = \frac{|A \cap B|}{|B|}   Cela représente la proportion, parmi les éléments de BB, de ceux qui appartiennent aussi à AA.

  • Cas général : P(AB)P(A | B) est le poids relatif de ABA \cap B dans BB. Considérer que BB se produit revient à se placer dans un nouvel univers (réduit) BB au lieu de Ω\Omega, où BB devient l'événement certain (P(B)=1P(B) = 1).

  • Proposition 4.1 : L'application AP(AB)A \mapsto P(A | B) est une mesure de probabilité sur Ω\Omega.

Corollaire 4.1 : Propriétés élémentaires
  • Si AA, AA' et BB sont des événements tels que P(B) > 0, alors :

    • a) P(ΩAB)=1P(AB)P(\Omega \setminus A | B) = 1 - P(A | B).

    • b) Si AAA' \subseteq A, alors P(AB)P(AB)P(A' | B) \le P(A | B).

    • c) P(AAB)=P(AB)+P(AB)P(AAB)P(A \cup A' | B) = P(A | B) + P(A' | B) - P(A \cap A' | B).

Formules de Bayes et des Probabilités Totales

Théorème 4.1 : Formule de Bayes
  • Si P(A) > 0 et P(B) > 0, alors :   P(AB)=P(BA)×P(A)P(B)P(A | B) = \frac{P(B | A) \times P(A)}{P(B)}

  • Démonstration : Vient de la double définition de P(AB)P(A \cap B) :   P(AB)=P(AB)P(B)P(A \cap B) = P(A | B)P(B) et P(AB)=P(BA)P(A)P(A \cap B) = P(B | A)P(A).

Définition 4.2 : Partition d'un ensemble
  • Une partition de Ω\Omega est une famille finie ou dénombrable A1,A2,A_1, A_2, \dots d'événements non vides tels que :

    • Ils sont deux à deux disjoints : AiAj=A_i \cap A_j = \emptyset pour iji \neq j.

    • Leur réunion couvre l'univers : iAi=Ω\cup_i A_i = \Omega.

Proposition 4.2 : Formule des probabilités totales
  • Soit A1,A2,A_1, A_2, \dots une partition de Ω\Omega avec P(A_i) > 0 pour tout ii. Pour tout événement BB :   P(B)=iP(BAi)×P(Ai)P(B) = \sum_i P(B | A_i) \times P(A_i)

  • Utilité : Permet de décomposer la probabilité d'un événement BB selon différentes situations de base (AiA_i).

Combinaison des formules (Bayes généralisé)
  • Pour tout ii :   P(AiB)=P(BAi)P(Ai)jP(BAj)P(Aj)P(A_i | B) = \frac{P(B | A_i)P(A_i)}{\sum_j P(B | A_j)P(A_j)}

Exemple 4.4 : Résolution du cas du sport
  • Définition des événements : SS (Sortir), PP (Pluie), NN (Neige), BB (Beau).

  • Calcul de P(S)P(S) :   P(S)=P(SP)P(P)+P(SN)P(N)+P(SB)P(B)P(S) = P(S | P)P(P) + P(S | N)P(N) + P(S | B)P(B)   P(S)=(16×25)+(110×110)+(23×12)P(S) = (\frac{1}{6} \times \frac{2}{5}) + (\frac{1}{10} \times \frac{1}{10}) + (\frac{2}{3} \times \frac{1}{2})   P(S)=0,41P(S) = 0,41

  • Calcul de P(BS)P(B | S) :   P(BS)=P(SB)P(B)P(S)=23×120,410,813P(B | S) = \frac{P(S | B)P(B)}{P(S)} = \frac{\frac{2}{3} \times \frac{1}{2}}{0,41} \approx 0,813   Il y a donc 81,3%81,3\% de chances qu'il ait fait beau sachant que vous êtes sorti.

Le Paradoxe des Faux Positifs (Dépistage Médical)

Exemple 4.5 : Analyse d'une maladie rare
  • Données :

    • Prévalence de la maladie MM : P(M)=0,001P(M) = 0,001 (0,1%0,1\%).

    • Sensibilité (Vrai positif) : P(TM)=0,99P(T | M) = 0,99 (99%99\%).

    • Spécificité (Vrai négatif) : P(TˉMˉ)=0,99P(\bar{T} | \bar{M}) = 0,99, ce qui implique un taux de faux positifs P(TMˉ)=0,01P(T | \bar{M}) = 0,01.

  • Calcul de la probabilité d'être malade sachant un test positif P(MT)P(M | T) :   P(MT)=P(TM)P(M)P(TM)P(M)+P(TMˉ)P(Mˉ)P(M | T) = \frac{P(T | M)P(M)}{P(T | M)P(M) + P(T | \bar{M})P(\bar{M})}   P(MT)=0,99×0,001(0,99×0,001)+(0,01×0,999)P(M | T) = \frac{0,99 \times 0,001}{(0,99 \times 0,001) + (0,01 \times 0,999)}   P(MT)=0,000990,00099+0,00999=0,000990,010980,09P(M | T) = \frac{0,00099}{0,00099 + 0,00999} = \frac{0,00099}{0,01098} \approx 0,09

  • Conclusion contre-intuitive : Malgré un test fiable à 99%99\%, la probabilité d'être réellement malade n'est que de 9%9\%.

  • Explication : Sur 100000100\,000 personnes, 100100 sont malades (donnant 9999 tests positifs) mais 9990099\,900 sont saines (donnant 999999 faux positifs). Les vrais malades sont minoritaires (99/109899/1098) parmi les tests positifs.

Indépendance entre Deux Événements

Définition 4.3 : Indépendance technique
  • Deux événements AA et BB sont indépendants si :   P(AB)=P(A)×P(B)P(A \cap B) = P(A) \times P(B)

Proposition 4.3 : Intuition du conditionnement
  • Lorsque P(B) > 0, AA et BB sont indépendants si et seulement si :   P(AB)=P(A)P(A | B) = P(A)

  • Cela signifie que l'information sur la réalisation de BB est inutile pour prédire AA.

Exemple 4.6 : Double lancer de dés
  • Event AA (faire 22 au 1er lancer), Event BB (faire 55 au 2e lancer).

  • Le dé n'a pas de mémoire : P(A)=16P(A) = \frac{1}{6}, P(B)=16P(B) = \frac{1}{6}.

  • P(AB)=16×16=136P(A \cap B) = \frac{1}{6} \times \frac{1}{6} = \frac{1}{36}.

Propriétés de l'indépendance
  • Proposition 4.4 (Stabilité par complémentaire) : Si AA et BB sont indépendants, alors :

    • AA et ΩB\Omega \setminus B sont indépendants.

    • ΩA\Omega \setminus A et BB sont indépendants.

    • ΩA\Omega \setminus A et ΩB\Omega \setminus B sont indépendants.

  • Indépendance vs Incompatibilité :

    • Deux événements disjoints (AB=A \cap B = \emptyset) ne sont pas indépendants (sauf si l'un a une probabilité nulle).

    • Savoir que BB est réalisé indique avec certitude que AA ne l'est pas, ce qui constitue une dépendance forte.

Définition 4.4 : Indépendance conditionnelle
  • AA et BB sont indépendants conditionnellement à CC si :   P(ABC)=P(AC)×P(BC)P(A \cap B | C) = P(A | C) \times P(B | C)

  • Pièges :

    • L'indépendance n'implique pas l'indépendance conditionnelle.

    • L'indépendance conditionnelle n'implique pas l'indépendance classique.

Indépendance entre Variables Aléatoires

Définition 4.5 : Indépendance générale
  • Deux variables XX et YY sont indépendantes (XYX \perp Y) si pour tous intervalles I,JRI, J \subseteq \mathbb{R} :   P({XI}{YJ})=P(XI)×P(YJ)P(\{X \in I\} \cap \{Y \in J\}) = P(X \in I) \times P(Y \in J)

Proposition 4.5 : Cas discret
  • Pour des variables discrètes, XYX \perp Y si et seulement si pour tous x,yx, y :   P(X=xY=y)=P(X=x)×P(Y=y)P(X = x \cap Y = y) = P(X = x) \times P(Y = y)

Propriétés de transfert et d'espérance
  • Proposition 4.6 (Transformations) : Si XYX \perp Y, alors f(X)g(Y)f(X) \perp g(Y) pour toutes fonctions continues par morceaux ff et gg (exemple : X2eYX^2 \perp e^Y).

  • Proposition 4.7 (Factorisation des espérances) : XYX \perp Y si et seulement si pour toutes fonctions f,gf, g bornées ou positives :   E(f(X)g(Y))=E(f(X))×E(g(Y))E(f(X)g(Y)) = E(f(X)) \times E(g(Y))

  • Corollaire 4.2 : Si XYX \perp Y, alors E(XY)=E(X)E(Y)E(XY) = E(X)E(Y).

  • Attention (Remarque 4.5) : La réciproque du corollaire 4.2 est fausse. Si X{1,0,1}X \in \{-1, 0, 1\} équiprobables et Y=X2Y = X^2, on a E(XY)=E(X)E(Y)=0E(XY) = E(X)E(Y) = 0, mais XX et YY sont dépendantes (connaître XX donne YY).

Corollaire 4.3 : Identité de Bienaymé (Variance d'une somme)
  • Si XYX \perp Y, alors :   V(X+Y)=V(X)+V(Y)V(X + Y) = V(X) + V(Y)

  • Généralisation : Si X1,,XnX_1, \dots, X_n sont deux à deux indépendantes, alors :   V(i=1nXi)=i=1nV(Xi)V(\sum_{i=1}^n X_i) = \sum_{i=1}^n V(X_i)

  • Note : L'indépendance est requise pour la somme des variances, mais pas pour la somme des espérances.

Indépendance entre n Événements

Il existe deux niveaux d'indépendance pour un groupe d'événements A1,,AnA_1, \dots, A_n :

Définition 4.6 : Indépendance deux à deux
  • Pour tout iji \neq j, P(AiAj)=P(Ai)×P(Aj)P(A_i \cap A_j) = P(A_i) \times P(A_j).

Définition 4.7 : Indépendance mutuelle (Indépendance dans l'ensemble)
  • Pour toute partie non vide I{1,,n}I \subseteq \{1, \dots, n\} :   P(iIAi)=iIP(Ai)P(\cap_{i \in I} A_i) = \prod_{i \in I} P(A_i)

  • C'est une condition beaucoup plus forte que l'indépendance deux à deux. Elle implique que la connaissance de n'importe quel sous-groupe d'événements n'influence pas les autres.

Exemple 4.8 : Les colocataires
  • Lancers de pièce par Alice (AA) et Bob (BB). Event CC : "Ils sont d'accord" (résultats identiques : PPPP ou FFFF).

  • Univers : Ω={PP,PF,FP,FF}\Omega = \{PP, PF, FP, FF\} avec probabilité 14\frac{1}{4} pour chaque issue.

  • P(A)=12P(A) = \frac{1}{2}, P(B)=12P(B) = \frac{1}{2}, P(C)=24=12P(C) = \frac{2}{4} = \frac{1}{2}.

  • Indépendance deux à deux :

    • P(AB)=P({PP})=14=P(A)P(B)P(A \cap B) = P(\{PP\}) = \frac{1}{4} = P(A)P(B).

    • P(AC)=P({PP})=14=P(A)P(C)P(A \cap C) = P(\{PP\}) = \frac{1}{4} = P(A)P(C).

    • P(BC)=P({PP})=14=P(B)P(C)P(B \cap C) = P(\{PP\}) = \frac{1}{4} = P(B)P(C).

  • Échec de l'indépendance mutuelle :

    • Si l'on sait AA et BB (Alice et Bob veulent une pizza), alors ils sont forcément d'accord (CC est certain).

    • P(ABC)=P({PP})=14P(A \cap B \cap C) = P(\{PP\}) = \frac{1}{4}.

    • Or P(A)P(B)P(C)=12×12×12=18P(A)P(B)P(C) = \frac{1}{2} \times \frac{1}{2} \times \frac{1}{2} = \frac{1}{8}.

    • Comme 1418\frac{1}{4} \neq \frac{1}{8}, les événements ne sont pas mutuellement indépendants.

Proposition 4.8 : Critère par probabilités conditionnelles
  • Sous réserve de probabilités strictement positives pour les intersections, l'indépendance mutuelle équivaut à :   P(AkiIAi)=P(Ak)P(A_k | \cap_{i \in I} A_i) = P(A_k)   pour tout kk et tout I \subseteq \{1, \dots, n\} \setminus \{k\}$.\n\n# Démonstrations Mathématiques\n\n### Démonstration de la Proposition 4.1 (Probabilité conditionnelle)\n- **Positivité** : 0 \le P(A | B) \le 1carcarA \cap B \subseteq B \implies P(A \cap B) \le P(B).\n- **Ensemble vide** : P(\emptyset | B) = \frac{P(\emptyset \cap B)}{P(B)} = \frac{0}{P(B)} = 0.\n- **Additivité dénombrable** : Soient A_idisjoints,alorsdisjoints, alors(A_i \cap B) sont disjoints. \n  P(\cup A_i | B) = \frac{P(\cup(A_i \cap B))}{P(B)} = \frac{\sum P(A_i \cap B)}{P(B)} = \sum P(A_i | B).\n\n### Démonstration de la Formule des Probabilités Totales (Proposition 4.2)\n- Par définition de la partition : B = B \cap \Omega = B \cap (\cup A_i) = \cup (B \cap A_i).\n- Comme les A_isontdisjoints,lessont disjoints, les(B \cap A_i) le sont aussi.\n- Par additivité : P(B) = \sum_i P(B \cap A_i).\n- Par définition du conditionnement : P(B) = \sum_i P(B | A_i)P(A_i).\n\n### Démonstration de la Factorisation des Espérances (Proposition 4.7)\n- **Sens direct (discret)** :\n  E(f(X)g(Y)) = \sum_{i,j} f(x_i)g(y_j)P(X = x_i, Y = y_j).\n  Par indépendance : P(X=x_i)P(Y=y_j).\n  E(f(X)g(Y)) = (\sum_i f(x_i)P(X=x_i)) \times (\sum_j g(y_j)P(Y=y_j)) = E(f(X))E(g(Y)).\n- **Sens réciproque** : Utiliser les fonctions indicatrices f = \mathbb{1}{I_1}etetg = \mathbb{1}{I_2}.\n\n### Démonstration de la Variance d'une somme (Corollaire 4.3)\n- V(\sum X_i) = E((\sum X_i)^2) - (E(\sum X_i))^2.\n- En développant le carré de la somme :\n  V(\sum X_i) = \sum_i V(X_i) + \sum_{i \neq j} [E(X_i X_j) - E(X_i)E(X_j)].\n- Si les variables sont deux à deux indépendantes, le terme de droite est nul car E(X_i X_j) = E(X_i)E(X_j)$$.