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Le CICR et la Première Guerre mondiale : Transformations et Diplomatie Humanitaire
Le CICR à l'aube de la Première Guerre mondiale : Statut et Transformation
Statut juridique initial : * Avant la Première Guerre mondiale, le Comité International de la Croix-Rouge () n'avait aucun statut juridique formel dans le droit international public. Il s'agissait d'une simple association de droit privé suisse. * Sa montée en puissance durant le conflit a marqué un tournant, le faisant passer au rang d'acteur reconnu de la diplomatie humanitaire, malgré l'absence initiale de cadre légal international.
Le mandat de Washington et de La Haye : * Lors de la conférence intergouvernementale de La Haye en , les États avaient décidé d'encourager l'action humanitaire en faveur des prisonniers de guerre (), se montrant prêts à favoriser des acteurs privés. * À l'époque, aucune ONG ne se spécialisait dans ce domaine. En conséquence, lors de la conférence internationale du mouvement de la Croix-Rouge à Washington, les associations nationales ont proposé au de prendre en charge le secours aux prisonniers. * Gustave Ador, président du depuis , a saisi cette opportunité en acceptant cette tâche.
Disparité de moyens : * Au début du conflit (), le ne comptait que membres et un secrétaire. * En comparaison, les Croix-Rouge allemande et américaine comptaient environ de membres chacune. * Historiquement, les fonctions du se limitaient à la publication d'un bulletin et à l'envoi de délégués pour vérifier le respect de la Convention de Genève (traitement des blessés sans distinction de nationalité).
Les caractéristiques de la Grande Guerre et l'évolution des armements
La guerre des tranchées : * Contrairement aux guerres traditionnelles sur champ de bataille ouvert, la guerre des tranchées favorise la défense. L'agresseur est systématiquement décimé par des armes à répétition alors qu'il tente de franchir le "no man's land". * Cette nature statique rendait le secours aux blessés presque impossible (une "chimère"), car ces derniers restaient bloqués entre les lignes de feu.
La guerre technologique et chimique : * L'artillerie lourde et l'usage massif d'obus permettaient de détruire l'ennemi à distance ( à ). * Guerre chimique : Menée principalement par l'Allemagne (leader de l'industrie chimique devant la Suisse et la France). Le gaz a d'abord été utilisé pour aveugler, puis sous forme de gaz asphyxiant létal. * Violation du droit : Les armes chimiques sont jugées contraires à la Convention de Genève car elles sont "aveugles" ; elles ne distinguent pas les combattants du personnel sanitaire neutre ou des blessés protégés.
Guerre maritime et blocus : * Guerre sous-marine : Développée par l'Allemagne en réponse au contrôle des mers par les Britanniques et les Français. Les sous-marins peinaient à distinguer les navires de guerre des bateaux de passagers ou commerciaux (ex: le naufrage du Lusitania avec victimes). * Blocus alimentaire : Mis en place par les Alliés (l'Entente) contre les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie). Ce blocus frappait en priorité les civils, les enfants et les prisonniers de guerre, car les ressources alimentaires étaient réservées en priorité au front.
Nouvelles armes de fin de conflit : * L'introduction des chars et des avions a redynamisé la guerre, permettant la victoire des Alliés, couplée à l'entrée en guerre des États-Unis suite à la guerre sous-marine à outrance.
La protection des prisonniers de guerre (PG)
Diplomatie humanitaire et comités de secours : * Gustave Ador a négocié directement avec Berlin et Paris pour établir des comités de secours basés sur le principe de réciprocité. * Chaque comité national de secours pour les (par exemple en Allemagne pour les prisonniers français) était composé de représentants : 1. Un représentant de la Société nationale de la Croix-Rouge locale (ex: Croix-Rouge allemande). 2. Un représentant du Ministère de la Guerre du pays détenteur. 3. Un délégué du (souvent Genevois). 4. Un représentant de la Puissance protectrice.
Définition de la Puissance protectrice : * Lorsqu'une guerre éclate, les liens diplomatiques sont rompus. Une puissance tierce neutre (souvent la Suisse ou les États-Unis au début de la guerre) est mandatée par un belligérant pour protéger ses intérêts dans le pays ennemi (protection des ressortissants, des biens immobiliers, des comptes bancaires, des brevets, etc.).
L'Agence de renseignement et de secours pour les prisonniers de guerre : * Fondée par le dès le début du conflit pour servir de relais entre les sociétés nationales. * Elle centralisait les listes de prisonniers fournies par les gouvernements belligérants pour les transmettre aux familles et aux pays d'origine. * La Cartothèque humanitaire (située aujourd'hui au Musée de la Croix-Rouge à Genève) : * Contenait entre et de fiches à la fin du conflit. * Organisée en trois catégories : fichiers par section nationale, fichiers topographiques (dernière position connue) et fichiers par régiment. * Permettait d'enquêter sur les disparus en interrogeant les survivants du même régiment en captivité. * À son apogée en , l'agence traitait jusqu'à communications par jour.
Organisation et logistique sur les différents fronts
Infrastructures à Genève : * Le s'est installé dans le Musée Rath (Place de Neuve) pour gérer l'afflux de travail. Il s'est transformé en une ONG moderne comptant plus de collaborateurs. * Les femmes ont joué un rôle crucial, effectuant la majorité des travaux de renseignement, de classement des fiches et de correspondance.
Le Front Oriental et le Front Sud : * Front Oriental : En raison de l'éloignement, c'est la Croix-Rouge danoise (Danemark neutre) qui a rempli des fonctions analogues à celles du pour les renseignements et les secours. * Front Sud (Autriche/Italie) : Les échanges de listes se faisaient directement via la Poste suisse, simplifiant la procédure.
Inspections des camps : * Les délégués du et des puissances protectrices effectuaient des missions itinérantes ( camps visités dans pays au cours de missions). * Objectifs : Vérifier l'hygiène, la nourriture, l'accès aux soins, la liberté religieuse et le travail (qui ne devait pas servir à la fabrication de munitions). * Rôle crucial : Contrôler et démentir les rumeurs de torture ou de mauvais traitements utilisées par la propagande pour justifier des représailles.
Interventions diplomatiques et appels du CICR
Notes diplomatiques clés : * Note de début 1915 : Propositions de standardisation du traitement des (maintien du salaire versé par le pays d'origine pour les familles, minimum calorique, port de l'uniforme et conservation des grades). * Note de 1917 : Protection des civils dans les zones occupées (Belgique, Nord-Est de la France, Pologne sous administration allemande). Le demandait qu'ils soient traités avec les mêmes garanties que les . * Appel contre la guerre chimique (printemps 1918) : Bien que tardif, cet appel a forcé les belligérants à se positionner. Les Alliés ont répondu en été et l'Allemagne en automne , chacun s'accusant mutuellement d'avoir commencé.
Problèmes liés à l'Armistice () : * L'asymétrie des traités : Les Alliés victorieux ont exigé la libération immédiate de leurs prisonniers, mais ont maintenu les prisonniers des puissances centrales (Allemands, Autrichiens, Bulgares) en captivité pendant parfois plus d'un an (jusqu'à la ratification des traités de paix). * Le a dû lancer plusieurs rappels (notamment à la France) pour libérer les prisonniers allemands afin qu'ils puissent passer Noël en famille. * Santé publique : Le a lutté contre les épidémies de grippe espagnole (env. de morts) et de typhus se propageant depuis la Russie en guerre civile.
Le rapatriement et l'après-guerre
Le Front Oriental et Fridtjof Nansen : * En , la Société des Nations (SDN) a chargé Fridtjof Nansen (explorateur polaire norvégien) d'organiser le rapatriement des du front oriental. * En collaboration avec le , il a réussi à rapatrier près d'un demi-million () de prisonniers. Nansen deviendra plus tard le premier Haut-Commissaire pour les réfugiés.
Héritage et évolution juridique : * Professionnalisation : Le a dû apprendre le fundraising professionnel, sollicitant le grand public, les Croix-Rouge nationales et le gouvernement suisse. * Le Protocole de Genève (1925) : Interdiction de l'usage des gaz asphyxiants, résultat direct de l'action du post-. * Convention de 1929 : Adoption d'un nouveau code plus protecteur pour les prisonniers de guerre (non ratifié par l'Union soviétique). * Le Projet de Tokyo (1934) : Tentative d'établir un code pour la protection des civils, qui a malheureusement échoué à être adopté par les États avant la Seconde Guerre mondiale.
Considérations éthiques : * Malgré ses succès, le n'a pu empêcher le génocide arménien, bien qu'il ait pris position dans son bulletin de l'époque. * Il n'a pas pu non plus empêcher la "brutalisation" de la guerre caractérisée par l'effacement de la distinction entre civils et militaires.