3. CES CONCEPTS QUI NOUS FONT VIVRE

La métaphore est pour la plupart d’entre nous un procédé de l’imagination poétique et de l’ornement rhétorique, elle concerne les usages extra-ordinaires plutôt qu'ordinaires du langage. De plus, la métaphore est perçue comme caractéstique du langage, comme concernant les mots plutôt que la pensée ou l’action. Pour cette raison, la plupart des gens pensent qu'ils peuvent très bien se passer de métaphores.Nous nous sommes aperçu au contraire que la métaphore est partout présente dans la vie de tous les jours, non seulement dans le langage, mais dans la pensée et l’action. Notre système conceptuel ordinaire, qui nous sert à penser et à agir, est de nature fondamentalement métaphorique.

Les concepts qui règlent notre pensée ne sont pas de nature purement intellectuelle. Ils règlent aussi jusque dans le détail le plus banal notre activité quotidienne. Ils structurent ce que nous percevons, la façon dont nous nous comportons dans le monde et dont nous entrons en rapport avec les autres. Notre système conceptuel joue ainsi un rôle central dans la définition de notre réalité quotidienne. Si nous avons raison de suggérer qu'il est de nature largement métaphorique, alors la manière dont nous pensons, dont nous avons des expériences et dont nous menons nos activités quotidiennes dépend dans une large mesure de métaphores.

Mais notre système conceptuel n’est pas quelque chose dont nous avons normalement conscience. Dans la plupart des petits actes de notre vie quotidienne, nous pensons et agisssons plus ou moins automatiquement, en suivant certaimes lignes de conduite qui ne se laissent pas facilement appréhender. Un moyen de les découvrir est de considérer le langage. Comme la communication est fondée sur le même système conceptuel que celui que nous utilisons en pensant et en agissant, le langage nous fournit d'importants témoignages sur la façon dont celui-ci fonctionne.

Nous avons émis l'hypothèse, en nous appuyant principalement sur des données linguistiques, que la plus grande partie de notre système conceptuel ordinaire est de nature métaphorique. Et nous avons trouvé un moyen de commencer à déterminer dans le détail quelles sont les métaphores qui structurent notre maniere de percevoir, de penser et de faire.


Pour indiquer en quoi un concept peut être métaphorique et structurer une activité quotidienne, commençons par le concept de Discussion et la métaphore conceptue : LA DISCUSSION, C'EST LA GUERRE. Cette métaphore est refletee

dans notre langage quotidien par une grande variété d'expressions :


Vos affirmations sont indéfendables. Il a attaqué chaque point faible de mon argumentation. Ses critiques visaient droit au but. J'ai démoli son argumentation. Je n'ai jamais gagné sur un point avec lui. Tu n’es pas d'accord ? Alors, défends-toi ! Si tu utilises cette stratégie, il va t'écraser. Les arguments qu'il m’a opposés ont tous fait mouche.


Il est important de se rendre compte que nous ne nous contentons pas de parler de discussion en termes de guerre. Dans une discussion, nous pouvons réellement gagner ou perdre. La personne avec qui nous discutons est un adversaire.

Nous attaquons sa position et nous défendons la nôtre. Nous gagnons ou nous perdons du terrain. Nous élaborons et mettons en œuvre des stratégies. Si nous nous trouvons dans une position indéfendable, nous pouvons l'abandonner et choisir une nouvelle ligne de défense. Une bonne partie de ce que nous faisons en discutant est partiellement structuré par le concept de guerre. S'il n'y a pas bataille physique, il y a bataille verbale et la structure de la discussion - attaque, défense, contre-attaque, etc. — reflète cet état de fait. C'est en ce sens que la métaphore LA DISCUSSION, C'EST LA GUERRE est l'une de celles qui, dans notre culture, nous font vivre : elle structure les actes que nous effectuons en discutant.

Essayons d'imaginer une culture où la discussion n'est pas vue en termes de guerre, où il n'y a ni gagnants ni perdants, où attaquer ou se défendre, gagner ou perdre du terrain, n'ont aucune signification. Imaginez une culture où la discussion est perçue comme une danse, où les participants sont des acteurs, dont le but est d'exécuter la danse avec adresse et élégance. Dans une telle culture, les gens percevraient les discussions autrement, ils en parleraient différemment, et leur expérience serait diftérente. Mais nous ne considérerions probablement pas leur activité comme une discussion : pour nous, ils feraient simplement quelque chose de différent. Et il nous paraîtrait sans doute même étrange d'appeler cela une « discussion ». Peut-être la manière la plus neutre de décrire cette différence entre leur culture et la nôtre serait de dire que nous avons une activité discursive structurée en termes de bataille et que la leur est structurée en termes de danse.

Ceci est un exemple de ce que nous voulons dire lorsque nous disons qu'un concept métaphorique, en l'occurrence LA DISCUSSION, C'EST LA GUERRE, structure (au moins en partie) ce que nous faisons quand nous discutons, ainsi que la façon dont nous comprenons ce que nous faisons. L'essence d'une métaphore est qu'elle permet de comprendre quelque chose (et d'en faire l'expérience) en termes de quelque chose d'autre. La discussion n'est certes pas une sous-espèce de la guerre : les discussions et les guerres sont deux types de choses différentes — le discours verbal et le conflit armé — et les actes effectués sont différents. Mais la Discussion est partiellement structurée, comprise, pratiquée et commentée en termes de Guerre. Le concept est structuré métaphoriquement, de i même que l'activité et par conséquent le langage sont aussi structures métaphoriquement. En outre, il sagit de la manière normale de discuter et de parler d'une discussion. Notre manière la plus normale de parler du fait d'attaquer une position est d'utiliser les mots « attaquer une position». Notre façon conventionnelle de parler des discussions présuppose une métaphore dont nous avons à peine conscience. La métaphore n'est pas seulement dans les mots que nous utilisons, elle est présente dans le concept même de discussion. Le langage de la discussion n'est pas poétique, imaginatif ou rhétorique : il est littéral. Nous parlons de la sorte des discussions parce que nous les concevons ainsi, et nous agissons en accord avec la manière dont nous concevons les choses. L'hypothèse la plus importante que nous avons émise jusqu'ici est donc que la métaphore n'est pas seulement affaire de langage ou question de mots. Ce sont au contraire les processus de pensée humains qui sont en grande partie métaphoriques. C'est ce que nous voulons dire quand nous disons que le système conceptuel humain est structuré et défini métaphoriquement. Les métaphores dans le langage sont possibles précisément parce qu'il y a des métaphores dans le système conceptuel de chacun. Chaque fois que nous parlons dans ce livre de métaphores comme LA DISCUSSION, C'EST LA GUERRE, il faudra entendre que métaphore signifie concept métaphorique.