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Les Empires Coloniaux : Exploitation, Idéologie et Fractures de l'Entre-deux-guerres vers les Décolonisations
La Dimension Économique du Système Colonial
Une économie d'exploitation :
L’objectif central de la colonisation est de tirer profit des territoires conquis.
Le système repose sur deux fonctions majeures : les colonies servent de réservoirs de ressources et de marchés captifs pour les produits européens.
Il s'agit d'une entreprise économique mondiale pensée pour l'enrichissement exclusif des métropoles.
Spécialisation forcée et dépendance :
Les puissances coloniales imposent une spécialisation stricte : production de matières premières brutes sans autorisation de transformation industrielle sur place.
Les colonies exportent des ressources brutes et importent obligatoirement des produits manufacturés en provenance des usines européennes.
Cette logique crée une relation de dépendance structurelle, maintenant volontairement les colonies dans un état de sous-développement pour alimenter la croissance métropolitaine.
Exemples régionaux de spécialisation :
Inde (Empire britannique) : Culture du coton pour les filatures anglaises, production de thé et d'opium. En retour, l'Angleterre écoule ses textiles.
Congo belge : Extraction de cuivre, d'or et d'uranium.
Afrique Occidentale Française (AOF) : Production d'arachide, de cacao, de café et de coton.
Le Travail Forcé : Un Pilier du Système
Une forme moderne d'esclavage :
Les infrastructures coloniales (routes, ports, chemins de fer) sont construites par une main-d’œuvre réquisitionnée.
Bien que présentée comme une « contribution civile au progrès », cette pratique est caractérisée par la contrainte et la violence.
Le cas du chemin de fer Congo-Océan () :
Construction reliant Brazzaville à la côte atlantique.
Des dizaines de milliers d'Africains ont été enrôlés de force.
On estime qu'au moins travailleurs y ont perdu la vie.
Persistance et abolition :
Cette pratique a été utilisée par toutes les puissances coloniales et a perduré durant la Seconde Guerre mondiale (utilisée tant par la France libre que par le régime de Vichy).
Dans l'empire français, le travail forcé n'est officiellement aboli qu'en .
La Dimension Idéologique : La Mission Civilisatrice
La vision ethnocentrique européenne :
À la fin du siècle, l'Europe industrielle se perçoit comme le sommet du progrès, de la raison et de la modernité.
Héritage des Lumières : Voltaire et d'autres penseurs voyaient l'histoire comme une marche linéaire de la « barbarie » vers la « civilisation », plaçant l'Europe (et la France) à l'apogée.
Définition et fonction de la mission civilisatrice :
Idée que les Européens ont le devoir d'apporter le progrès, la science et le christianisme aux peuples dits « arriérés ».
Ce discours sert de caution morale pour masquer la réalité de la domination et de l'exploitation économique.
L'échec de la réalité éducative :
Les infrastructures servent prioritairement les intérêts européens.
En Algérie, le taux de scolarisation des enfants algériens n'était que de en et atteignait à peine en .
L'enseignement était limité à la formation de travailleurs (agriculture, hygiène de base), avec une absence quasi totale d'enseignement universitaire pour les colonisés.
Justifications Scientifiques et Juridiques de la Hiérarchie
Naturalisme et hiérarchisation raciale :
Au siècle, des naturalistes cherchent à classer l'humain comme le règne animal, expliquant les différences par le climat, la biologie et l'hérédité.
Ces théories placent systématiquement la « race blanche » au sommet de la hiérarchie.
Le Darwinisme social :
Interprétation déformée des théories de Darwin : les peuples sont engagés dans une lutte où les plus « forts » (les Européens) dominent naturellement.
Penseurs clés : Gobineau, Vacher de Lapouge, Houston Chamberlain.
L'outil juridique : Le Code de l'indigénat :
Le droit international de l'époque distingue les « nations civilisées » des autres pour justifier les annexions et protectorats.
En France, instauré dans les années , ce code crée un statut d'exception : moins de droits, plus d'impôts, peines spéciales.
Distinction entre « citoyens » (colons européens) et « sujets » (majorité colonisée), ces derniers étant privés de citoyenneté sous prétexte qu'ils ne sont pas assez « civilisés ».
L'Entre-deux-guerres : Un Moment Paradoxal
L'apogée territorial et les nouveaux Mandats :
Les empires atteignent leur taille maximale après la Première Guerre mondiale en récupérant les territoires des vaincus (Allemagne, Empire ottoman).
Le système des Mandats de la Société des Nations (SDN) : Officiellement pour préparer à l'indépendance, mais pratiquement une prolongation de la colonisation.
Répartition :
France : Cameroun, Togo, Syrie, Liban.
Grande-Bretagne : Togo, Tanzanie, Irak, Transjordanie, Palestine.
Belgique : Rwanda-Urundi.
Japon, Australie, Nouvelle-Zélande : Possessions allemandes du Pacifique.
L'Empire comme refuge économique :
Face à l'effondrement du commerce mondial, les empires créent des blocs autarciques.
Accords d'Ottawa () : Instauration de la « préférence impériale » dans le Commonwealth.
France : Concept du « salut par l'empire » pour contrer la crise de . Le commerce avec l'empire devient essentiel à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Les Chocs et les Premières Fractures
Le choc de la Première Guerre mondiale :
Mobilisation massive de soldats d'Afrique, d'Inde et du Maghreb.
Le « prix du sang non payé » : Les colonisés constatent qu'ils sont indispensables à la victoire pour la « liberté », mais ne reçoivent aucune réforme ni égalité en retour.
Exemples de maintien de l'ordre : Lois Rowlatt () en Inde, maintien de l'indigénat en France.
Le choc de la crise de :
Effondrement des prix mondiaux des matières premières (le blé et le thé chutent de ).
Réaction des métropoles : Intensification de la production d'exportation au détriment des cultures vivrières, provoquant des famines (ex: famine de Lubangisharî en Oubangui-Chari en liée au coton obligatoire).
L'Éveil des Nationalismes
Émergence d'une nouvelle élite :
Intellectuels, fonctionnaires et anciens combattants formés en Europe ou dans les écoles coloniales maîtrisant les codes du débat public.
Influences idéologiques :
Wilsonisme : Le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » devient une référence morale.
Communisme : Lénine définit l'impérialisme comme le « stade suprême du capitalisme ». Création du Komintern en pour soutenir les luttes anticoloniales.
Revivalisme culturel/religieux : Revivalisme hindou en Inde, courants de réforme de l'Islam (retour au Coran et solidarité arabe).
Mouvements de masse :
Inde : Parti du Congrès sous Gandhi (stratégie de non-coopération et désobéissance civile).
Égypte : Parti Wafd (indépendance formelle obtenue en , mais reste sous tutelle britannique).
Algérie : Étoile Nord-Africaine de Messali Hadj posant la question de l'indépendance.
La Répression Métropolitaine et le Tournant de
Double politique : Concessions symboliques mineures alliées à une répression féroce (dissolution de l'Étoile Nord-Africaine en , interdiction du Parti du Congrès en lors de la campagne « Quit India »).
Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (mai ) :
Alors que la France célèbre la victoire sur le nazisme, des manifestations indépendantistes sont réprimées dans le sang.
Plusieurs milliers de morts et bombardements de villages.
Ce moment marque la fin de la croyance en la réforme : les nationalismes se radicalisent.
Concepts Clés des Décolonisations
Un processus mondial () :
La Seconde Guerre mondiale agit comme déclencheur en affaiblissant les puissances européennes.
L'ONU passe de membres en à plus de dans les années .
Diversité des rythmes et modèles :
Asie et Moyen-Orient : Décolonisation immédiate après .
Afrique : Plus tardif (fin des années ) mais rapide. Voies négociées (Maroc, Tunisie) ou guerres de libération (Algérie).
Empire portugais : Résistance jusqu'en (Révolution des Œillets).
Une rupture violente :
Guerres longues (Indochine, Algérie).
Violences internes liées aux héritages coloniaux (ex : partition de l'Inde et du Pakistan avec déplacements massifs).
Un processus inachevé :
Territoires restants : Nouvelle-Calédonie, îles Malouines, îles Chagos.
Néocolonialisme : Dépendance économique persistante via la monnaie et les marchés.
Colonisation des esprits : Inégalités culturelles et frontières héritées qui alimentent des tensions actuelles.
L'Impact de la Seconde Guerre mondiale sur la Légitimité
Effondrement du prestige européen :
Les victoires japonaises () montrent que les Européens ne sont pas invincibles (« chaos temporaire des empires »).
Le Japon se présente comme « libérateur de l'Asie » malgré une domination de fait.
La Charte de l'Atlantique () :
Signée par Roosevelt et Churchill, son article proclame le droit de chaque peuple à choisir sa forme de gouvernement.
Initialement prévue pour l'Europe occupée, elle est détournée par les nationalistes (ex: Nnamdi Azikiwe en ) comme arme morale contre l'ordre impérial.
Le rôle des deux Superpuissances :
URSS : Dénonce l'impérialisme au nom de l'anticapitalisme.
États-Unis : Anticolonialisme pragmatique visant à briser les blocs autarciques pour garantir le libre-échange et l'accès aux matières premières (influence sur les institutions de Bretton Woods, FMI, Banque mondiale).