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Les Empires Coloniaux : Exploitation, Idéologie et Fractures de l'Entre-deux-guerres vers les Décolonisations

La Dimension Économique du Système Colonial

  • Une économie d'exploitation :

    • L’objectif central de la colonisation est de tirer profit des territoires conquis.

    • Le système repose sur deux fonctions majeures : les colonies servent de réservoirs de ressources et de marchés captifs pour les produits européens.

    • Il s'agit d'une entreprise économique mondiale pensée pour l'enrichissement exclusif des métropoles.

  • Spécialisation forcée et dépendance :

    • Les puissances coloniales imposent une spécialisation stricte : production de matières premières brutes sans autorisation de transformation industrielle sur place.

    • Les colonies exportent des ressources brutes et importent obligatoirement des produits manufacturés en provenance des usines européennes.

    • Cette logique crée une relation de dépendance structurelle, maintenant volontairement les colonies dans un état de sous-développement pour alimenter la croissance métropolitaine.

  • Exemples régionaux de spécialisation :

    • Inde (Empire britannique) : Culture du coton pour les filatures anglaises, production de thé et d'opium. En retour, l'Angleterre écoule ses textiles.

    • Congo belge : Extraction de cuivre, d'or et d'uranium.

    • Afrique Occidentale Française (AOF) : Production d'arachide, de cacao, de café et de coton.

Le Travail Forcé : Un Pilier du Système

  • Une forme moderne d'esclavage :

    • Les infrastructures coloniales (routes, ports, chemins de fer) sont construites par une main-d’œuvre réquisitionnée.

    • Bien que présentée comme une « contribution civile au progrès », cette pratique est caractérisée par la contrainte et la violence.

  • Le cas du chemin de fer Congo-Océan (192119341921-1934) :

    • Construction reliant Brazzaville à la côte atlantique.

    • Des dizaines de milliers d'Africains ont été enrôlés de force.

    • On estime qu'au moins 1700017000 travailleurs y ont perdu la vie.

  • Persistance et abolition :

    • Cette pratique a été utilisée par toutes les puissances coloniales et a perduré durant la Seconde Guerre mondiale (utilisée tant par la France libre que par le régime de Vichy).

    • Dans l'empire français, le travail forcé n'est officiellement aboli qu'en 19461946.

La Dimension Idéologique : La Mission Civilisatrice

  • La vision ethnocentrique européenne :

    • À la fin du XIXeXIX^{e} siècle, l'Europe industrielle se perçoit comme le sommet du progrès, de la raison et de la modernité.

    • Héritage des Lumières : Voltaire et d'autres penseurs voyaient l'histoire comme une marche linéaire de la « barbarie » vers la « civilisation », plaçant l'Europe (et la France) à l'apogée.

  • Définition et fonction de la mission civilisatrice :

    • Idée que les Européens ont le devoir d'apporter le progrès, la science et le christianisme aux peuples dits « arriérés ».

    • Ce discours sert de caution morale pour masquer la réalité de la domination et de l'exploitation économique.

  • L'échec de la réalité éducative :

    • Les infrastructures servent prioritairement les intérêts européens.

    • En Algérie, le taux de scolarisation des enfants algériens n'était que de 5%5\,\% en 19121912 et atteignait à peine 10%10\,\% en 19371937.

    • L'enseignement était limité à la formation de travailleurs (agriculture, hygiène de base), avec une absence quasi totale d'enseignement universitaire pour les colonisés.

Justifications Scientifiques et Juridiques de la Hiérarchie

  • Naturalisme et hiérarchisation raciale :

    • Au XIXeXIX^{e} siècle, des naturalistes cherchent à classer l'humain comme le règne animal, expliquant les différences par le climat, la biologie et l'hérédité.

    • Ces théories placent systématiquement la « race blanche » au sommet de la hiérarchie.

  • Le Darwinisme social :

    • Interprétation déformée des théories de Darwin : les peuples sont engagés dans une lutte où les plus « forts » (les Européens) dominent naturellement.

    • Penseurs clés : Gobineau, Vacher de Lapouge, Houston Chamberlain.

  • L'outil juridique : Le Code de l'indigénat :

    • Le droit international de l'époque distingue les « nations civilisées » des autres pour justifier les annexions et protectorats.

    • En France, instauré dans les années 18801880, ce code crée un statut d'exception : moins de droits, plus d'impôts, peines spéciales.

    • Distinction entre « citoyens » (colons européens) et « sujets » (majorité colonisée), ces derniers étant privés de citoyenneté sous prétexte qu'ils ne sont pas assez « civilisés ».

L'Entre-deux-guerres : Un Moment Paradoxal

  • L'apogée territorial et les nouveaux Mandats :

    • Les empires atteignent leur taille maximale après la Première Guerre mondiale en récupérant les territoires des vaincus (Allemagne, Empire ottoman).

    • Le système des Mandats de la Société des Nations (SDN) : Officiellement pour préparer à l'indépendance, mais pratiquement une prolongation de la colonisation.

    • Répartition :

      • France : Cameroun, Togo, Syrie, Liban.

      • Grande-Bretagne : Togo, Tanzanie, Irak, Transjordanie, Palestine.

      • Belgique : Rwanda-Urundi.

      • Japon, Australie, Nouvelle-Zélande : Possessions allemandes du Pacifique.

  • L'Empire comme refuge économique :

    • Face à l'effondrement du commerce mondial, les empires créent des blocs autarciques.

    • Accords d'Ottawa (19321932) : Instauration de la « préférence impériale » dans le Commonwealth.

    • France : Concept du « salut par l'empire » pour contrer la crise de 19291929. Le commerce avec l'empire devient essentiel à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Les Chocs et les Premières Fractures

  • Le choc de la Première Guerre mondiale :

    • Mobilisation massive de soldats d'Afrique, d'Inde et du Maghreb.

    • Le « prix du sang non payé » : Les colonisés constatent qu'ils sont indispensables à la victoire pour la « liberté », mais ne reçoivent aucune réforme ni égalité en retour.

    • Exemples de maintien de l'ordre : Lois Rowlatt (19191919) en Inde, maintien de l'indigénat en France.

  • Le choc de la crise de 19291929 :

    • Effondrement des prix mondiaux des matières premières (le blé et le thé chutent de 2/32/3).

    • Réaction des métropoles : Intensification de la production d'exportation au détriment des cultures vivrières, provoquant des famines (ex: famine de Lubangisharî en Oubangui-Chari en 19361936 liée au coton obligatoire).

L'Éveil des Nationalismes

  • Émergence d'une nouvelle élite :

    • Intellectuels, fonctionnaires et anciens combattants formés en Europe ou dans les écoles coloniales maîtrisant les codes du débat public.

  • Influences idéologiques :

    • Wilsonisme : Le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » devient une référence morale.

    • Communisme : Lénine définit l'impérialisme comme le « stade suprême du capitalisme ». Création du Komintern en 19201920 pour soutenir les luttes anticoloniales.

    • Revivalisme culturel/religieux : Revivalisme hindou en Inde, courants de réforme de l'Islam (retour au Coran et solidarité arabe).

  • Mouvements de masse :

    • Inde : Parti du Congrès sous Gandhi (stratégie de non-coopération et désobéissance civile).

    • Égypte : Parti Wafd (indépendance formelle obtenue en 19221922, mais reste sous tutelle britannique).

    • Algérie : Étoile Nord-Africaine de Messali Hadj posant la question de l'indépendance.

La Répression Métropolitaine et le Tournant de 19451945

  • Double politique : Concessions symboliques mineures alliées à une répression féroce (dissolution de l'Étoile Nord-Africaine en 19371937, interdiction du Parti du Congrès en 19431943 lors de la campagne « Quit India »).

  • Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (mai 19451945) :

    • Alors que la France célèbre la victoire sur le nazisme, des manifestations indépendantistes sont réprimées dans le sang.

    • Plusieurs milliers de morts et bombardements de villages.

    • Ce moment marque la fin de la croyance en la réforme : les nationalismes se radicalisent.

Concepts Clés des Décolonisations

  • Un processus mondial (194019701940-1970) :

    • La Seconde Guerre mondiale agit comme déclencheur en affaiblissant les puissances européennes.

    • L'ONU passe de 5151 membres en 19451945 à plus de 150150 dans les années 19801980.

  • Diversité des rythmes et modèles :

    • Asie et Moyen-Orient : Décolonisation immédiate après 19451945.

    • Afrique : Plus tardif (fin des années 19501950) mais rapide. Voies négociées (Maroc, Tunisie) ou guerres de libération (Algérie).

    • Empire portugais : Résistance jusqu'en 19741974 (Révolution des Œillets).

  • Une rupture violente :

    • Guerres longues (Indochine, Algérie).

    • Violences internes liées aux héritages coloniaux (ex : partition de l'Inde et du Pakistan avec déplacements massifs).

  • Un processus inachevé :

    • Territoires restants : Nouvelle-Calédonie, îles Malouines, îles Chagos.

    • Néocolonialisme : Dépendance économique persistante via la monnaie et les marchés.

    • Colonisation des esprits : Inégalités culturelles et frontières héritées qui alimentent des tensions actuelles.

L'Impact de la Seconde Guerre mondiale sur la Légitimité

  • Effondrement du prestige européen :

    • Les victoires japonaises (194119421941-1942) montrent que les Européens ne sont pas invincibles (« chaos temporaire des empires »).

    • Le Japon se présente comme « libérateur de l'Asie » malgré une domination de fait.

  • La Charte de l'Atlantique (19411941) :

    • Signée par Roosevelt et Churchill, son article 33 proclame le droit de chaque peuple à choisir sa forme de gouvernement.

    • Initialement prévue pour l'Europe occupée, elle est détournée par les nationalistes (ex: Nnamdi Azikiwe en 19431943) comme arme morale contre l'ordre impérial.

  • Le rôle des deux Superpuissances :

    • URSS : Dénonce l'impérialisme au nom de l'anticapitalisme.

    • États-Unis : Anticolonialisme pragmatique visant à briser les blocs autarciques pour garantir le libre-échange et l'accès aux matières premières (influence sur les institutions de Bretton Woods, FMI, Banque mondiale).