Ch introductif

1 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn Histoire et mémoire, histoire et justice

Objectifs de l’intro (5-6h) :

- La différence entre histoire et mémoire

- Les notions de crime contre l’humanité et de génocide, et le contexte de leur élaboration.

Rappel BO :

L’étude de ce thème a un double objectif.

- le premier est de montrer comment les conflits et leur histoire s’inscrivent dans les mémoires des populations ; - le second est d’étudier quel rôle jouent la connaissance historique et la justice dans la manière dont les sociétés et les États se reconstruisent après des conflits majeurs.

Le premier axe explore la manière dont histoire et mémoires s’articulent, à travers l’exemple des responsabilités des États dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale et celui des mémoires de la guerre d’Algérie.

Le second axe s’intéresse à la manière dont la justice se saisit des génocides et crimes de masse aux échelles locale, nationale et internationale.

Introduction : Histoire et mémoire, histoire et justice.

- La différence entre histoire et mémoire.

- Les notions de crime contre l’humanité et de génocide, et le contexte de leur élaboration.

Axe 1

Histoire et mémoires des conflits.

Jalons

∙ Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première Guerre mondiale.

∙ Mémoires et histoire d’un conflit : la guerre d’Algérie

Axe 2

Histoire, mémoire et justice.

Jalons

∙ La justice à l’échelle locale : les tribunaux gacaca face au génocide des Tutsis. ∙ La construction d’une justice pénale internationale face aux crimes de masse : le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).

Objet de travail

conclusif

L’histoire et les

mémoires du des

génocides des Juifs et des Tsiganes.

Jalons

∙ Lieux de mémoire du des génocides des Juifs et des Tsiganes.

∙ Juger les crimes nazis après Nuremberg.

∙ Le génocide dans la littérature et le cinéma.

2 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : captures L’Image manquante + vidéo

Activité d’accroche : vidéo ; extrait de L’image manquante de Rithy Panh (2’18)

https://videas.fr/share/96089fa8-9e4e-4d1c-a0e2-6f7471c62672/

- Faire réagir les élèves à ce qu’ils viennent de voir : quoi ? qui ? pourquoi ?

- Remue-méninge : mémoire ? histoire ? Différences ? Liens ?

Compléments

Rithy Panh

Cinéaste franco-cambodgien, né en 1964 à Phnom Pen.

Sa famille a été décimée par les Khmers rouges en 1975 (son frère disparu au moment de l’évacuation de Phnom Pen, son père cesse de s’alimenter pour protester contre la violence, ses trois neveux et nièces meurent de faim à quelques jours d’intervalle, sa sœur et sa mère meurent l’une après l’autre dans le même lit d’un hôpital où les malades ne sont pas soignés. Tous ses disparus furent privés de tombe et de rite d’enterrement).

Génocide au Cambodge

Durant quatre ans (1975-1979), les Khmers rouges, dont le chef principal était Pol Pot, dirigèrent un régime communiste connu sous le nom officiel de Kampuchéa démocratique, qui soumit la population à une dictature d'une rare violence. Après la prise de la capitale le 17 avril 1975 (après 5 ans de guérilla contre régime pro-américain), la ville est évacuée de tous ses habitants (déportation) le pays entièrement bouclé sur toutes ses frontières. La population cambodgienne est alors divisée en deux : le « peuple nouveau » (ou les « 17 avril » = ceux qui ont été « pris » par les Khmers rouges après la capitulation de Phnom Pen) et le « peuple ancien » (proche des Khmers rouges pendant les années de guérilla) => les « peuples nouveaux » = réduits en esclavage, exécutés en grand nombre, décimés par milliers par la famine orchestrée par l’Angkar (l’organisation = le parti révolutionnaire).

=> Environ 2 millions de personnes (1/4 population) sont mortes assassinés (épuisement, maladie, torture, persécutions ethniques, religieuses, politiques).

Génocide ? Oui d’après jugement prononcé en 2018 par le CETC (chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens = tribunal mixte cambodgien et international) même si catégorie génocide réservée au sort des populations vietnamiennes et de la minorité musulmane (Chams) éliminés par le régime. Mais le terme peut aussi, historiquement, être utilisé pour le reste de la population (politique de purification/purge menée à partir de création d’une catégorie de pop° dite « peuple nouveau » pour cibler/motiver leur élimination).

L’Image manquante (2014)

Le film retrace l’enfance brisée de Rithy Panh, la mort des siens ainsi que les souffrances subies par son peuple. Il semble ne pas véritablement exister d’image venant témoigner de ce crime de masse. Pendant des années, le cinéaste a cherché en vain cette « image-vérité » du génocide dans les archives, auprès des témoins, en ville comme à la campagne.

=> il ne la cherche plus, mais la fabrique à partir de figurines en argile, de décors reconstitués, de photographies et de documents audiovisuels qui donnent à voir des scènes n’existant sur aucune archive. « Ce que je vous donne aujourd’hui, dit-il, n’est pas une image, ou la quête d’une seule image, mais l’image d’une quête : celle que permet le cinéma. »

Ce film montre à la fois le travail de l’histoire et le travail de deuil, dans un processus qui mêle la mémoire individuelle et la mémoire collective.

Vocabulaire. Définitions courtes

Le terme histoire désigne à la fois une discipline savante (une science humaine qui cherche à comprendre et expliquer les faits et évolutions des sociétés des temps passés ; une discipline exercée par des spécialistes), l’objet de cette discipline (le passé lui-même) et le récit produit par l’historien·ne (un récit étayé sur l’analyse de sources).

La mémoire est tout à la fois la faculté de conserver et d’évoquer les souvenirs d’expériences vécues ou racontées par des individus et des groupes (donc subjectifs) et un rapport direct et affectif au passé (le « présent du passé » disait le philosophe et théologien Saint Augustin).

3 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn I- Deux voies d’accès au passé, deux logiques : la différence entre l’histoire et la mémoire A- Transmettre le passé : les liens complexes entre l’histoire et la mémoire

1-Deux voies d’accès au passé

Diapo : texte Isabelle Veyrat-Masson

Question : d’après ce texte, quels éléments différencient l’histoire de la mémoire ?

Le texte expose le point de vue d’une historienne : elle rappelle les principales différences entre l’histoire et la mémoire de manière précise et illustrée, tout en se référant aux réflexions d’autres historiens. La mémoire, comme souvenirs d’événements renvoient à des expériences particulières, donc subjectives. L’histoire, comme étude des faits passés, est guidée par une exigence d’objectivité, de vérité.

Diapo : schéma de la mémoire à l’histoire

Description schéma. Frise du temps ; témoin sollicité dans le temps présent => convoquer le souvenir = engager des mécanismes psycho-sociaux ; mémoire = sélective, affective (oublis/déformations) ; le partage de souvenirs entre individus permet leur diffusion (+ favoriser un sentiment d’appartenance) ; souvenirs individuels/collectifs sont aussi influencés par l’état des connaissances/ressources culturelles (ce qu’on appelle les « grands récits » ou la « mémoire historique » = des métarécits/récits communs) => dialectique entre la mémoire et l’histoire

La mémoire, comme faculté de conserver et d’évoquer les souvenirs des événements passés, suppose un lien affectif au passé. Elle est par définition individuelle, subjective, partielle, affective et identitaire. On ne se souvient jamais de tout et les souvenirs sont des reconstructions permanentes en fonction du présent. La mémoire est donc faite d’oublis, de déformations -volontaires ou non-. L’historien Joseph Goy disait de la mémoire qu’elle était « un mélange de vrai, de vécu, d’appris et d’imaginaire ». Toute mémoire est reconstruction du passé en fonction du présent, et non une conservation.

NB : la mémoire englobe l’ensemble des relations qu’un individu entretient avec le passé, alors que le souvenir concerne les seuls événements dont il a été le témoin direct.

Individuelle, la mémoire est aussi collective. Le sociologue Maurice Halbwachs a avancé l’idée que toute mémoire est collective avant d’être individuelle car chaque individu se souvient grâce aux « cadres sociaux de la mémoire » (on ne se souvient jamais seul). La mémoire est ainsi partagée par un groupe, diffusée par plusieurs vecteurs comme la famille, les médias, l’Ecole, les récits partagés dans les groupes de pairs (expérience partagée/sentiment d’appartenance) etc…

Diapo : plaques commémoratives en lien avec la 2GM

Question : pourquoi peut-on dire que la mémoire est aussi « plurielle », « multiple » ?

La mémoire peut-être multiple autour d’un même événement.

Ex : à Manigod, au pied des Glières, se trouve un des très rares mémoriaux qui célèbre, non pas les morts du maquis et les victimes de représailles, mais le rôle local des villageois dans la constitution et le soutien apporté au maquis [cf. travaux de l’historien Harry Roderick Kedward, In search of the Maquis, Oxford University Press, 1993].

Ex : dans les Cévennes, stèle consacrée aux maquisards français et allemands qui ont combattu côte à côte jusqu’à la libération du territoire en août 1944 (maquisards allemands ?! Cévènes = terre de refuge => des habitants d’Allemagne, d’Europe centrale, d’Espagne fuyant la guerre et l’antisémitisme sont venus se réfugier ici).

4 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : groupes porteurs de mémoire 2GM / guerre d’Algérie

Les mémoires sont aussi plurielles, portées par des « groupes mémoriels » = des groupes porteurs d’une mémoire particulière de l’événement liée à leur position, leur expérience de cet événement. Ces groupes, leurs actions (ex : commémorations, manifestations, revendications, prises de paroles…) peuvent permettre à ces mémoires de s’exprimer dans la sphère publique. On peut alors parler de « franchissement de seuil de mémoire »

pour désigner cette diffusion dans la sphère publique.

Plus largement encore, la mémoire renvoie aux divers registres (politiques, juridiques, esthétiques…) de la gestion visible du passé dans l’espace public : les commémorations, les monuments, les musées, les lois mémorielles…. On parle plutôt à ce sujet des usages politiques du passé. Les « mémoires » se construisent ainsi à l’interaction entre les mises en récit publiques du passé et le souvenir des expériences vécues et racontées/transmises des individus et des groupes.

2-Mémoire, histoire : des liens indissociables

Fiche TD : ensemble de textes (à lire à la maison en amont ou pour compléter ; cours magistral/dialogué) Diapo : textes Jacques Le Goff (1924-2014)

[immense historien médiéviste et porteur d’un renouvellement de la discipline historique dans les années 1970 qui se caractérise par un élargissement considérable du territoire de l’historien qui s’approprie de nouveaux objets de recherche (en particulier culturels : mentalités, livres/lectures, le corps, l’opinion publique etc.) et des alliances disciplinaires, notamment avec l’anthropologie]

La mémoire, les témoignages (récit écrit ou oral d’un témoin oculaire, qui fonde la véracité de son récit sur le fait d’y avoir assisté « j’y étais »), peuvent faire partie des sources étudiées par les historien·nes. Mais la mémoire étant par définition subjective, l’historien·ne doit l’aborder -comme n’importe quelle source- par une approche distanciée, avec méthode, esprit critique, en la confrontant/croisant avec d’autres sources pour produire une analyse circonstanciée => travail d’histoire = travail de contextualisation [texte Antoine Prost, fiche TD : temps de l’histoire/temps de la mémoire]

Diapo : le projet Ruptures 2020 = initier des élèves aux pratiques de l’enquête orale ; interroger la notion de rupture (contexte confinement/pandémie Covid-19) = exemple de l’utilisation de la mémoire comme source

Le travail des historien·nes se fonde sur l’analyse d’archives, de sources et des traces du passés. Respectueuse de principes de méthode (critique et confrontation des sources : sources archéologiques, écrites, iconographiques…), sa démarche vise à une forme de connaissance objective du passé, fidèle à la réalité. Elle relève ainsi d’un processus de vérité, même si cette recherche est contingente et provisoire, relative aux sources, à l’époque et à la posture de l’historien·ne. Comme telle, la connaissance historique produite comporte une possibilité d’évolution, voire de réfutation : c’est à cette condition qu’elle est scientifique. Le travail de l’historien·ne se place sur le terrain de connaissance et non celui de la morale ou de la justice.

Histoire et mémoire relèvent donc bien de deux logiques différentes. Mais plutôt que de les opposer, on peut s’efforcer de les articuler. Ces deux voies d’accès au passé entrent en effet dans une relation dialectique : elles s’entrecroisent, se nourrissent l’une et l’autre.

5 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

En résumé :

Mémoire et histoire ont donc des liens très étroits mais très complexes.

- des rapports d’opposition. Histoire et mémoire sont deux représentations différentes du passé. * la mémoire est la construction d’un souvenir, une représentation subjective du passé, elle laisse place à des déformations, une interprétation et une forme d’imagination. Elle ne restitue pas le passé. Elle est à la fois une trace du passé et un effet du présent. On lui associe : souvenir, commémoration, musée, monuments, tradition, mémoire collective, d’Etat, devoir de mémoire…. Le terme est devenu omniprésent au point de se confondre (ou même de se substituer) dans l’opinion publique à celui d’histoire (comme si mémoire = « + vraie » car « + authentique ») * l’histoire se définit, elle, comme une science humaine avec ses méthodes et vise à une forme de connaissance objective du passé, une recherche de la vérité. Elle est l’œuvre de professionnels et comme toute science elle doit évoluer, remettre en question ses conclusions et être réécrite selon les interrogations du présent.

- des liens indissociables

* car histoire et mémoire sont fondées sur les rapports entre passé et présent. Elles s’entrecroisent. Les témoins fournissent des sources orales et inversement les débats mémoriels stimulent la recherche. La mémoire peut-être une source pour l’historien (ex : source orale). Elle est aussi devenue un objet d’étude (cf. ci-dessous). Le regard qu’un groupe porte sur son passé suscite une demande sociale d’histoire et inversement, le travail des historiens peut en retour contribuer à faire évoluer cette représentation du passé

* car histoire et mémoire sont fondées sur les rapports de l’individuel et du collectif : la mémoire individuelle croise les diverses mémoires collectives ; la mémoire se construit à l’interaction entre les mise en récit publique du passé et le souvenir des expériences vécues et racontées.

La mémoire « présent du passé » (St-Augustin) ? Complément prof

La mémoire comme « présent du passé » renvoie à une définition générale qui met l’accent sur le fait que la mémoire est un phénomène du présent. Elle souligne la distinction entre l’histoire et la mémoire, au sens de la distinction entre le passé tel qu’il est « réellement advenu » et ce que la mémoire en fait. Saisir la mémoire, ce n’est pas saisir tout ou partie du passé mais la présence, toujours incertaine, du passé et celle, toujours incertaine, de l’impression qu’en passant il a laissée.

Quant à l’histoire, elle n’est pas une résurrection intégrale du passé, elle n’épuise jamais le réel. Elle est le résultat d’une recherche, d’un travail d’analyse, de découpage de son objet. Le philosophe Paul Ricœur opposait ainsi la « vérité » de l’histoire à la « fidélité » de la mémoire.

Pourtant, si histoire et mémoire obéissent à des logiques différentes dans leur relation au passé, elles entretiennent des liens étroits et complexes, une dialectique dans leurs rapports entre passé et présent. Elles s’entrecroisent, se nourrissent l’une et l’autre.

6 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

3-De la mémoire comme source à la mémoire comme objet d’histoire

Diapo : quelques jalons d’une histoire de la mémoire

Evolution statut de la mémoire chez les historien·nes : de sources et matériaux, la mémoire devient progressivement (à partir des années 1970-1980) un objet d’étude en tant que tel = constitution d’une « histoire de la mémoire » dans le champ plus large de l’histoire sociale et culture des représentations. Ex : développement de « l’histoire orale » fondée sur le recueil de témoignages

Ex : mémoire envisagée comme une composante, une ressource, des représentations collectives d’un groupe ; représentation envisagée comme une reconstruction, un remaniement, pour son efficacité dans le présent du groupe => une histoire des usages du passé dans les présents successifs

Travail de l’historien·ne ici = production d’une histoire au 2edegré (histoire des usages du passé), travail de contextualisation, de mise en perspective des mémoires = historiciser l’objet d’étude. Cette approche est le fruit d’une double évolution :

- évolution interne de la discipline (diversification des objets d’études, développement d’une histoire des représentations)

- mutations de la société française et développement d’une réflexion nouvelle sur les liens entre histoire/mémoire/identité

Diapo : schéma synthèse histoire et mémoire (à reproduire)

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B- Le temps des affirmations mémorielles

1-Nostalgie du monde perdu et « inflation mémorielle » (cours magistral/dialogué)

Diapo : nostalgie et inflation mémorielle

Le champ historiographique de « l’histoire de la mémoire » se développe précisément dans un contexte de prolifération des mémoires collectives, d’affirmations mémorielles et identitaires portées par divers groupes. On parle alors d’ « inflation mémorielle », de « moment-mémoire » (d’après l’historien François Hartog, ce serait caractéristique d’un changement de notre régime d’historicité -c’est-à-dire de notre rapport au temps- qui serait désormais marqué par le « présentisme », l’absence de perspectives tournées vers le future)

Contexte : mutations de la société française [NB : ce phénomène se retrouve ailleurs en Europe et aux Etats-Unis] - Fin des Trente Glorieuses = période de profondes mutations (ex : mutation agriculture/mécanisation => « fin des paysans »)

- Contexte post-68 (mouvement large de contestation de la société => rejet idéologie du progrès ; développement des mouvements néo-ruraux= citadins qui décident de tout quitter pour partir vivre plus simplement à la campagne)

- Développement de la mondialisation et sentiment qu’elle vient uniformiser et dissoudre les identités => pour compenser ce sentiment de déracinement historique et social, du « monde que nous avons perdu » = nostalgie du monde « d’autrefois », vogue de la généalogie, poussée des identités régionales (création de petits musées populaires à l’initiative d’érudits locaux, d’écomusées, réinvention de fêtes traditionnelles) + intérêt croissant pour le patrimoine (1980 : « année du patrimoine » ; 1984 : début des journées du patrimoine) + multiplication des commémorations

Ex : 1975 : parution de deux œuvres de mémoires qui deviennent de véritables best-sellers - Mémé Santerre, une vie (la vie d’une femme, Marie-Catherine Gardez, épouse Santerre, née en 1891 dans un coron, un quartier ouvrier du Nord = le récit d’une vie harassante, de pauvreté, la traversée des guerres = raconte cette histoire à Serge Grafteaux)

- Le cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias (autobiographie rédigée en breton et traduite en français, publié dans la prestigieuse collection d’ethnologie « Terre humaine » = récit d’une vie de famille bretonne peu après la 1GM)

Mémé Santerre = écrit sur le modèle de Grenadou, paysan français (l’écrivain Alain Prévost s’était installé en 1959 dans un village de la Beauce qui rencontre un paysan, Ephraïm Grenadou, à qui il fait raconter sa vie). Le succès de Mémé Santerre inaugure toute une série de témoignages qui envahissent alors les librairies jusque dans les années 1980 ex : La soupe aux herbes sauvages d’Emilie Carles (une institutrice des Hautes-Alpes) = sans doute le plus grand succès => des éditeurs créent alors des collections spécialisées dans le genre + création de deux séries télévisées sur le même modèle (Ceux qui se souviennent 1880-1939 diffusée en 1978 qui recherchait de modestes témoins d’événements historiques ; Les gens d’ici diffusée en 1981 qui retraçait, de manière plus ethnographique, la vie quotidienne de gens de différentes régions).

Diapo : Nora, Les lieux de mémoire

La vaste entreprise (une centaine de contributeurs) lancée par Pierre Nora (8 ans séparent le 1er tome paru et les derniers volumes) = traduit cette poussée mémorielle qu’elle cherche à analyser (avant, paradoxalement, d’en devenir un moteur…). « D’étape en étape, l’entreprise est passée d’un simple éclairage des lieux porteurs d’une mémoire particulièrement significative au projet plus ambitieux d’une histoire de la France par la mémoire » écrit Nora lui-même ; l’ouvrage veut prendre acte de la dissociation entre histoire et mémoire : rétablir la distance passé/présent que la mémoire abolit. Mais à la fin du projet, Nora souhaite que les historiens s’attellent à un « retour sur le national » (volet très critiqué de l’ouvrage).

8 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

2-La Seconde Guerre mondiale, « un passé qui ne passe pas » ?

Diapo : chagrin et la pitié ; Paxton + lien vidéo Lumni

https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001012/le-chagrin-et-la-pitie-de-marcel-ophuls.html#transcription

Activité vidéo. Question : quel argument est avancé par le président de l’ORTF pour s’opposer à la diffusion du film Le Chagrin et la pitié ? (à partir de 0’25’’)

Arthur Conte (outre un argument technique lié à la durée du film) évoque un argument moral pour justifier le refus de diffusion du film : le film détruit les mythes dont les Français auraient encore besoin. Projeté en 1971 dans une petite salle du Quartier Latin (Paris) et à l’étranger, le film est vu par 600.000 spectateurs en 87 semaines ininterrompues. Le conflit avec la télévision est le symptôme d’un divorce entre le pouvoir et l’opinion. L’ORTF, aux mains du pouvoir, se pose alors en gardienne d’une mémoire officielle de l’Occupation.

Le Chagrin et la pitié est en effet un documentaire sur la vie quotidienne à Clermont-Ferrand pendant l'Occupation. Il y est décrit les hésitations d'un pays peu enclin aux engagements décisifs. Refusant le style démonstratif, Ophuls présente une palette de personnages : pétainistes, collaborateurs, notables, résistants anonymes. Le film dénonce ainsi le mythe d’une France entièrement résistante en dévoilant les collaborations et les accommodements faciles d’une large part de la population => le film remplace une légende par une autre (de la France résistante à la France lâche). Le film a finalement profité de cette censure qui a contribué à épaissir l’idée que le pouvoir avait des choses à cacher : il est aussi le révélateur d’un fossé qui se creuse entre une génération qui a vécu la guerre et une autre, née après la guerre, qui y cherche des réponses à ses interrogations.

Il est finalement diffusé pour la 1efois à la télévision en 1981 devant 15 millions de téléspectateurs.

1973 : parution en France de l’ouvrage de l’historien américain Robert Paxton : La France de Vichy. Fondé sur des archives allemandes du régime nazi (pour certaines conservées aux Etats-Unis), l’ouvrage démontre que le régime de Vichy avait recherché la collaboration avec l’Allemagne nazie et avait développé un projet politique et idéologique propre (en particulier antisémite) qui ne devait rien aux contraintes de l’occupation allemande

⇨ Très fort impact dans la communauté des historiens français = remise en cause d’une interprétation alors encore dominante qui faisait de Vichy un simple « bouclier » destiné à préserver le plus possible la France des exigences allemandes (s’inscrit dans une théorie développée après la guerre dite du « glaive et du bouclier » voyant dans de Gaulle le glaive et Pétain le bouclier = théorie totalement réfutée et aujourd’hui seulement avancée par des nostalgiques d’extrême-droite du régime de Vichy)

Le film comme le livre participent alors d’un « retournement » de la mémoire de l’Occupation (alors dominée par l’idée d’une France massivement résistante et qui minorait la collaboration).

Diapo : affiche Bataille du rail, affiche PCF, mémorial

La Seconde Guerre mondiale suscita en effet une expression mémorielle spécifique

- D’abord chez les résistants qui dès le temps de leur action prennent conscience du caractère unique de leur expérience et souhaite en garder trace (1eguerre mondiale = déjà joué un rôle fondateur dans la volonté de garder trace de l’événement) ex : dès octobre 1944 est créé une Commission d’histoire de l’Occupation et de la Libération de la France dont l’objectif est de rassembler/conserver des documents

- Derrière les combats, il y a aussi la tragédie des déportations, de la Shoah et des répressions ; ex : dès 1943 est créé à Grenoble un Centre de documentation juive contemporaine par un groupe de résistants juifs ; ex : volonté d’associations de déportés d’organiser des « journées du souvenir »

Après la Libération et l’épuration (jugements des collaborateurs), la commémoration de la 2GM devient immédiatement un enjeu politique. Les deux principaux partis issus de la Résistance (PCF et gaullistes) développent chacun une gestion politique du passé : érection de lieux du souvenir, adoption de dates commémoratives, regroupement d’associations

9 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

- Mémoire communiste met l’accent sur l’action centrale du Parti dans la Résistance (le parti des « 75.000 fusillés »)

- Mémoire gaulliste préfère gommer clivages politiques entre résistants et insister sur une vision unificatrice (célébration de l’appel du 18 juin 1940 ; inauguration du Mémorial à la France combattante en 190 au Mont Valérien ; transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964)

=> se rejoignent dans le choix commun de mettre en avant la Résistance (pour de Gaulle, Vichy devait être une parenthèse) = développement d’une forme de « mémoire officielle »

Diapo : procès Eichmann et discours Chirac Vel d’Hiv 1995

Consensus sur l’idée d’une France unanimement résistante ? C’est plutôt que les mémoires minoritaires sont alors étouffées, recouvertes par cette mémoire officielle (sort spécifique des Juifs, place de la collaboration, prisonniers de guerre, requis du STO etc.). Ces mémoires se « réveillent » progressivement : prise de conscience de la collaboration, singularisation de la mémoire du génocide des Juifs, reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat français

Ex : mémoire juive [chapitre conclusif]. Face au génocide : volonté de garder trace, de résister au programme d’annihilation. Dès la fin de la guerre, les rescapés ont voulu parler mais aucun espace du dicible n’existait réellement même s’il existe des formes de commémorations développées par des associations. Dans l’opinion publique, la figure du déporté-résistant recouvre la spécificité du sort des Juifs. Tournant avec la tenue du procès d’Adolph Eichmann en Israël en 1961 = permet l’affirmation d’une mémoire spécifiquement juive de la 2GM.

Diapo : développement du négationnisme

L'événement, surtout lorsqu'il est traumatique, peut créer des tensions fortes au sein d'une société ou entre États, et les mémoires de l'événement entrer en conflit.

Dans les années 1970-1980, l’antisémitisme (qu’on pensait à tort disparu ; ex : profanation de sépultures juives à Carpentras en 1990) ressurgit sous la forme d’écrits négationnistes. Une véritable campagne se développe afin de remettre en cause la réalité du génocide perpétré par les nazis et leurs collaborateurs contre les Juifs (en niant, par exemple, l’existence des chambres à gaz) => dès 1980, l’historien et intellectuel Pierre Vidal-Naquet entreprend de faire « l’anatomie d’un mensonge » et dénonce ces « assassins de la mémoire ». En 1990, est adoptée en France la loi Gayssot de répression de tout acte raciste, antisémite ou xénophobe et qui prévoit la pénalisation du négationnisme [première de ce qu’on appellera ensuite des « lois mémorielles » : voir Axe 1]

10 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : Henry Rousso et Pierre Laborie

C’est dans ce contexte que l’historien Henry Rousso décide d’analyser les différentes manifestations et vecteurs de la mémoire collective de Vichy et de la collaboration. A propos du mythe d’une France unanimement résistance, il forge le concept de résistancialisme pour désigner ce moment mémoriel de mise en avant d’une Résistance unie dont les valeurs auraient été partagées par tous les Français durant la guerre.

Mais le retournement de la mémoire opéré depuis les années 1970 (film d’Ophuls, publication du livre de Paxton) aurait développé une vulgate inverse : aux « tous résistants » aurait succédé le « tous collabos ». Pour l’historien Pierre Laborie, spécialiste de l’opinion publique des années noires, le concept de résistancialisme confond ce qui est de l’ordre du discours et de la mise en scène et de la mémoire partagée : la mémoire officielle et héroïque d’une France unanimement résistante n’a jamais été dominante (sauf en deux brefs moments : à la Libération et lors du retour de De Gaulle au pouvoir en 1958). Au contraire, depuis les années 1970, l’idée d’une France majoritairement peuplée de lâches et attentistes s’est imposée comme une véritable doxa jusqu’à dénaturer ce qu’était réellement la réalité de cette époque (et en particulier le rôle de la Résistance : réduite à un simple mythe, à un phénomène très minoritaire ; pour Laborie et d’autres spécialistes de la Résistance, c’est négliger sa dimension de mouvement social). Pierre Laborie s’inquiète ainsi du caractère dominant d’un certain nombre d’idées reçues au nom d’un « mémorialement correct » qui préfère insister sur les victimes et la résignation au détriment des résistants.

⇨ Le travail des historien·nes permet ainsi aujourd’hui de dépasser une mémoire centrée sur la question de l’attitude de la population civile, de sortir de l’hagiographie de la 1e période mémorielle et la mise au pilori de la 2nd, pour faire apparaître une société complexe et proposer un travail d’interprétation d’un continuum d’actions et d’inactions.

3- Un « devoir de mémoire » ?

Diapo : devoir de mémoire ; texte Todorov 1 p.179

La mémoire de l’Occupation est devenue, selon Henry Rousso, « obsessionnelle ». Les tensions et concurrences entre mémoires contribuent au développement de la notion de « devoir de mémoire » (obligation morale de se souvenir d’un événement tragique du passé afin qu’il ne se reproduise pas).

Forgée dans les années 1970, la notion investit véritablement le débat public dans les années 1990. Le terme, qui repose sur une injonction équivoque (obliger à se souvenir ?), devient une entreprise de revendications identitaires de minorités (sexuelles, religieuses) et est repris en lien avec le rôle de la France dans la Shoah ou dans la mémoire coloniale (ex : déportations des homosexuels ; reconnaissance des victimes de l’esclavage etc.). Doté d’une forte charge émotive, il accompagne toute une série de débats (place du témoin, recomposition du récit national, omniprésence de la patrimonialisation…) qui traduisent les mutations de la société française depuis une cinquantaine d’année et de nouveaux rapports au passé. L’histoire nationale semble céder la place à une mosaïque de mémoires particulières.

Mais ce militantisme de la mémoire amène nombre d’historiens à s’interroger sur cette « inflation » ou « dérive » mémorielle et à prendre leurs distances avec la sacralisation de la mémoire. Ce sont notamment dans ces années que les historiennes et historiens se saisissent de la mémoire comme objet d’étude et s’attellent à distinguer mémoire et histoire, à rappeler la fonction critique de l’histoire et son rôle de mise à distance. C’est cette fonction critique qui permet à l’histoire d’être moins tributaire des enjeux politiques et identitaires qui peuvent se cacher derrière l’appel au « devoir de mémoire ».

Ex : l’historien Antoine Prost écrit (conclusion de son ouvrage Douze leçons sur l’histoire 1eédition de 2016) : « On fait valoir sans cesse le devoir de mémoire : mais rappeler un événement ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas… Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire ».

11 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Ex : (texte fiche TD) cette idée de « devoir d’histoire » = aussi développée par Philippe Joutard dans une tribune intitulée « La tyrannie de la mémoire » dans laquelle il…rappelle les vertus de la mémoire (faire parler les silencieux et oubliés), mais aussi ses limites. En faisant ressurgir le passé dans le présent, la mémoire joue sur le registre de l’émotion. Elle entend répondre à une exigence de justice envers des victimes tenues longtemps en lisière des discours officiels. L’histoire répond, quant à elle, à un impératif de connaissance qui interdit au contraire de relire le passé à partir du présent, afin d’éviter tout anachronisme.

Ex : texte de Tzvetan Todorov (manuel 1 p.179). Todorov explique ici que le devoir de mémoire procède souvent de l’intention louable de dénoncer la violence des guerres, en rendant hommages aux victimes. Mais la mémoire peut aussi être un facteur de tension. Il rappelle que des guerres, notamment celles du XXe siècle, ont trouvé en partie leur origine dans la récupération politique du souvenir de conflits antérieurs (on parle de « guerres mémorielles » ou des « rejeu » de la mémoire). Donne en ex l’ex-Yougoslavie, les revendications sur la garde des Lieux Saints de Jérusalem ou encore le rôle de Paul Déroulède chantre de la revanche contre l’Allemagne après la défaite de 1870. Et à contrario, la réconciliation franco-allemande après la 2 GM illustre le propos de Plutarque repris ici : la politique consiste précisément à arracher le présent à un passé de douloureux affrontements.

Dans ce livre, Les Abus de la mémoire, Todorov s’inquiète surtout d’une course à la « victimisation », d’une «concurrence des victimes» (titre d’un ouvrage de Jean-Michel Chaumont ; ex : concurrence mémoire Shoah = déportés juifs vs. déportés résistants ; victimes juives vs. victimes tziganes ; déportés homosexuels vs. déportés politiques…). Mais cette idée de concurrence (discutable car désormais utilisée comme outil de délégitimation) doit surtout nous rappeler que la mémoire s’inscrit dans les enjeux du présent et traduit d’abord une demande (légitime) de reconnaissance.

Diapo : tatouage abeille/attentat Manchester

- 22 mai 2017 : attentat à Manchester (attentat-suicide à l’explosif à la sortie d’un concert de l’artiste Ariana Grande) = 22 morts et plus de 250 blessés.

- Durant les jours suivant, les tatoueurs de la ville puis du reste du RU ont lancé un appel sur les réseaux sociaux pour venir se faire tatouer une abeille (un emblème de la ville) en solidarité avec les victimes => en près de 3 semaines = 10.000 personnes se sont tatouées et 520.000£ ont été récoltées

=> Rituel de deuil ; rituel de deuil à la fois individuel et collectif. Pourquoi ces personnes ont fait le choix d’inscrire dans leur chair les marques d’un deuil qui ne les concerne pas forcément directement ?

Tatouage = s’inscrit ici dans un processus de personnalisation des condoléances en incorporant le sentiment d’être « concerné » => tatouages = révélateurs tensions entre d’un côté l’individualisation d’une forme de commémoration (commémorer = marquer par une cérémonie le souvenir d’une personne, d’un acte ou d’un événement) et de l’autre le caractère collectif de cette mobilisation

Il existe des précédents (après les attentats du 11 sept 2001, du 13/11/2015 à Paris, d’Orlando en 2016…) mais ici particulièrement massif. Trois cas de figure de tatouage post-attentat :

1/ Personnes endeuillées ou celles intervenues à titre professionnel (ex pompier) : tatouage commémoratif = matérialiser proximité avec les défunts, réparer l’absence, relier vivant et mort

2/ Rescapés = matérialiser l’appartenance à une communauté de survivants

3/ Tatouages de solidarité = exprimer un sentiment de proximité avec les victimes et défunts = une fonction socialisatrice et commémorative visant à réaffirmer les liens entre les vivants, entre les vivants et les morts

⇨ Ce geste du tatouage s’inscrit dans le registre des différents rituels de solidarité

12 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : mémoriaux éphémères du 11 septembre

Ex : après le 11 septembre 2001, des millions de messages affichés dans les rue de Manhattan = des « promesses de mémoire » (Béatrice Fraenkel) avec messages du type « we will never forget » = promesse fragiles (ceux à qui s’adresse la promesse sont morts ; l’objet promis, le souvenir, est imprécis et abstrait ; l’échéance des promesses est intenable pour une vie humaine never ) ; mais fragilité en partie résolues par l’inscription de ces promesses dans des traces écrites, matérielles

Diapo : travaux de Sarah Gensburger et Gérôme Truc sur les mémoriaux du 13 novembre Mémoriaux éphémères prennent ainsi forme sur les espaces touchés ou d’autres lieux symboliques pour commémorer les défunts par l’intermédiaire de bougies, fleurs, peluches, mots de soutien (mémorial = monument commémoratif)

⇨ Mémoriaux éphémères, tatouages = deviennent des éléments d’un patrimoine commun, les supports d’une mémoire collective en matérialisant une commune appartenance qui peut ainsi être transmise aux générations futures ; cette construction patrimoniale et mémorielle passe par la mise en image de ces formes de commémoration, leur médiatisation (ex : tatouages mancuniens et réseaux sociaux), l’archivage des photographies, leur exposition en musée et leurs usages commémoratifs

13 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn II- Histoire et justice. Face au crime de masse : nommer et juger

Crime de masse : notion forgée pour désigner la mise à mort massive de populations décidée par des organisations gouvernementales ou liées à un Etat

Diapo : tribunal de Nuremberg et tribunal de Tokyo [Oral]

Vidéo : reportage JT ouverture des procès de Nuremberg : https://www.ina.fr/video/AFE86003352/l-ouverture du-proces-de-nuremberg-video.html

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés engagent un processus de « dénazification » et expriment leur volonté de punir les criminels de guerre nazis. Il s’agit, en partie, de juger les plus hauts dignitaires nazis (Adolf Hitler, Heinrich Himmler et Joseph Goebbels ne furent jamais jugés, car ils s'étaient suicidés avant la fin de la guerre ; le tribunal militaire international -TMI- décida de ne pas les juger à titre posthume afin de ne pas donner l'impression qu'ils étaient toujours vivants).

Annoncé lors de la conférence de Moscou en 1943 et fixé par les Accords de Londres (8 août 1945), le procès de criminels nazis est organisé dans la ville de Nuremberg en instituant un tribunal militaire international (TMI). C’est la première fois qu’est instituée une cour de justice internationale (acte de naissance de la justice pénale internationale). Juges et procureurs appartiennent aux quatre grands pays vainqueurs (hormis la Chine) : Etats-Unis, Royaume-Uni, URSS et France.

Quatre chefs d’accusation sont invoqués :

- complot (conspiration pour commettre des crimes contre la paix)

- crimes contre la paix

- crimes de guerre

- crimes contre l'humanité.

Le concept de crime contre l’humanité est ensuite repris lors du jugement des criminels japonais au procès de Tokyo (mai 1946-novembre 1948). Un autre concept juridique est alors débattu, celui de génocide, mais n’est finalement pas retenu (il figure sporadiquement dans les actes d’accusation relatifs aux crimes de guerre).

Le procès dura 218 jours, étudia 5330 documents et appelé 236 témoins à la barre. Les débats, en 4 langues, étaient simultanément traduits.

Sur les 21 accusés jugés, douze sont condamnés à mort (dont Joachim von Ribbentrop, Hans Frank, Alfred Rosenberg et Julius Streicher ; Hermann Goering, condamné, échappa à la pendaison en se suicidant la veille), trois à la prison à vie, quatre à des peines d’emprisonnement allant de 10 à 20 ans, et trois sont acquittés.

Activité : description photographie couleur (diapo)

Les Alliés ont voulu donner une large publicité au procès de Nuremberg. On repère sur la photographie l’espace réservé aux journalistes et aux observateurs, venus d’une vingtaine de nations. Parmi eux, les plus nombreux, environ 80, viennent des États-Unis, une cinquantaine de Grande-Bretagne, 25 d’URSS (dont l’écrivain Ilya Ehrenbourg qui avait dirigé Le livre noir = un recueil de témoignages sur la Shoah en URSS), une quarantaine de France (dont Joseph Kessel). L’armée américaine, qui occupe la zone, met en place toutes les infrastructures nécessaires, en rétablissant l’eau, l’électricité, le téléphone et la circulation des tramways. Les journalistes communiquent leurs papiers par le téléphone ou le télégraphe. Autre « première » : les débats du procès sont filmés par des caméras installées dans la salle d’audience et des photographies et films sont projetés au titre des preuves à charge (on remarque sur photo que les juges sont sur la droite : ils occupent la place laissée vacante car il n’y pas de jury populaire au TMI ; et le fond cf. soldat debout = là où était déroulé l’écran pour diffuser les films)

⇨ Nuremberg est rapidement apparu comme un procès pour l’histoire.

14 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

A- Les massacres de masse : des « crimes sans nom » ?

Diapo : Churchill, un crime sans nom

La prise de conscience de la violence inédite des crimes commis par les Nazis en Europe de l’Est amène Churchill à faire cette déclaration. Elle traduit une prise de conscience personnelle. Elle symbolise aussi la dimension idéologique que revêt ce conflit et qui a ainsi orienté certains choix stratégiques des Alliés. La nature des atrocités nazies est détaillée par des rapports envoyés autorité alliées qui prennent progressivement conscience de l’ampleur des crimes [pour rappel, le mécanisme génocidaire s’enclenche entre l’été et l’automne 1941 avant d’être généralisé début 1942 (dans le cadre de la « solution finale » ; cf. conférence Wannsee janvier 1942) à l’ensemble des Juifs d’Europe]

Le jugement prononcé à Nuremberg en 1946 s’est appuyé sur l’élaboration de nouvelles catégories juridiques. Ce sont des juristes qui se sont en effet penchés sur les crimes commis. Leur travail s’inscrit dans un double héritage : - Longue généalogie de l’élaboration du droit de la guerre et de rêve d’une paix perpétuelle (cf. faire la paix par les traités depuis Westphalie thème 2/axe 1) = élaboration progressive d’un droit international humanitaire (conventions de La Haye 1899 et 1907, puis après 2GM de Genève en 1949 =s’efforcent de règlementer et limiter les effets de la guerre)

- Progressive prise de conscience des crimes de masse commis. Or, la première moitié du XXe siècle est marquée par des violences de masse contre les populations civiles comme les Herero et Nama et les Arméniens. Ces crimes prennent une ampleur inédite par la mise en place de programmes politiques destinés à éliminer systématiquement une population du fait de ses spécificités

Diapo : 1904-1908, génocide des Herero et Nama

Le premier génocide de l’histoire contemporaine fut celui perpétré contre les Herero et Nama par les Allemands dans leur colonie du Sud-Ouest africain.

Unifiée en 1871, l’Allemagne s’engage tardivement dans la conquête coloniale. Elle se voit attribuer la colonie du Sud-Ouest africain dont la colonisation débute réellement à partir de 1894 sous la conduite du gouverneur Theodor Leutwein. 6 guerres de conquêtes entre 1893-1903

Les deux principales populations de la région sont parquées dans des réserves. Face à leur résistance, la politique de prédation est accélérée (terres agricoles saisies, expulsions) => économie locale ravagée, équilibres sociaux détruits. Révolte générale des populations indigènes en 1904 => ordre de destruction vise alors la population dans son ensemble (ordre d’anéantissement décrété par l’empereur allemand en octobre 1904). Victimes sont des civils et non les seuls combattants.

Désert du Kalahari encerclé, puits empoisonnés ; des prisonniers sont parqués dans des camps de travail forcé et épuisés jusqu’à la mort (près de 8000 morts dans ces camps)

NB : Herero et Nama ne sont pas seulement massacrés comme groupe social mais aussi comme membre de la « race noire » (processus d’identification et classification des « races » est alors à l’œuvre)

Bilan ? Les Herero sont décimés à près de 80%, les Nama plus de 50%

Source documents cités (diapo). Témoins directs des atrocités, quelques britanniques s’emploient à réaliser des enquêtes. Après la conquête britannique du Sud-Ouest africain, un juge (Thomas O’Reilly) et un procureur (A.-J.Waters) sont chargés de la rédaction d’un livre bleu, Blue Book. Il est publié en janvier 1918 pour être présenté à la Conférence de la paix à Paris. Il est ensuite interdit et détruit à la demande de l’Allemagne en 1926. En 1985, un rapport des Nations Unies mentionne pour la 1efois le génocide des Herero. Depuis la demande de reconnaissance progresse et se fonde sur le travail des chercheurs qui réexaminent l’histoire coloniale allemande. En 2015, l’écrivaine canadienne Elise Fontenaille-N’Diaye publie un récit-enquête fondé sur de très nombreux témoignages. Elle rend hommage au juge O’Reilly.

15 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : 1915-1916, le génocide des Arméniens 1915-1916 et la déclaration de la Triple Entente [programme histoire 1e]

Activité : analyse de document. 24 mai 1915, déclaration de la Triple Entente à propos des « crimes contre l'humanité et la civilisation » perpétrés contre les Arméniens de l'Empire ottoman

- Nature et source : il s’agit d’un document à caractère officiel. Une déclaration commune des puissances de l’Entente. Le jour même de cette déclaration (24 mai 1915), la version française du texte est remise à l’agence télégraphique Havas par le Ministère des Affaires étrangères de France et envoyé à Berlin et Constantinople.

- Date et contexte : le texte date du 24 mai 1915 ; la première étape du génocide des Arméniens (arrestation et exécution des élites) a débuté un mois auparavant. Cette déclaration officielle est transmise aux Ottomans par un tiers (l’américain Morgenthau) car en raison de la guerre les relations diplomatiques entre les trois pays de l’Entente et l’Empire ottoman sont coupées.

- Un élément de preuve du génocide. Cette déclaration officielle est précoce. Les premiers échos des massacres confirment les inquiétudes des pays de l’Entente qui redoutaient des exactions contre les Arméniens (inquiétude aiguisée par les précédents des massacres de 1894-1896 et 1906). Le texte de la déclaration montre la connaissance de l’ampleur et du caractère déjà systématique des massacres qui frappent hommes, femmes et enfants (« contre la population arménienne inoffensive »), caractéristiques d’un processus génocidaire (« les habitants d’une centaine de villages aux environ de Van ont été tous assassinés »). Dès 1915, à la demande des autorités britanniques, l’historien Arnold J. Toynbee se voit confier la responsabilité de collecter les preuves des massacres ; l’année suivante il rédige l’introduction d’un rapport parlementaire britannique accablant pour les autorités ottomanes (c’est un nouveau Livre bleu)

- Un texte précurseur du droit international ? Le texte parle de « crimes contre l’Humanité et la Civilisation » : la notion juridique de « crime contre l’humanité » n’existe pourtant pas encore. Une telle déclaration s’inscrit dans la tradition du droit humanitaire forgé au XIXe siècle selon lequel le sort des individus et des groupes nationaux concerne l’humanité toute entière (et ne peut donc être opposé à un principe de souveraineté exclusive des Etats sur leurs ressortissants). Le texte préfigure également le principe d’une prévention de ce type de crimes par l’annonce de sanctions potentielles.

Au lendemain de la guerre, la possibilité s’est ouverte d’une mise en jugement des responsables du génocide. Plusieurs pistes s’ouvrent en effet dans cette direction :

- lors de la conférence de la Paix à Paris en 1919 (qui prépare le futur traité de Versailles): une commission des responsabilités propose la création d’un tribunal international => traité de Sèvres ;

- à l’initiative des forces d’occupation britannique dans l’Empire ottoman ;

- par les procès organisés par la justice ottomane à Constantinople en 1919 et 1920 mais en l’absence des principaux accusés ayant fuis l’Empire ottoman ;

- et enfin par procès à Berlin de Soghomon Tehlirian, membre du commando Némésis

16 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Bilan. La prise de conscience des crimes de masse commis entraîne dès la Première Guerre mondiale la volonté de juger les responsables

- Les preuves de la responsabilité allemande dans le génocide des Herero et des Nama sont collectées et présentées à la conférence de paix de Versailles (1919) [présentation du rapport officiel du Livre Bleu]. Elles permettent de justifier la confiscation du territoire mais n'entraînent ni condamnation des coupables ni reconnaissance des victimes.

- Les alliés qui avaient dénoncés dès 1915 les massacres dont sont victimes les Arméniens (et là aussi collectés des éléments de preuve) préconisent la création d’un tribunal international. Cette disposition du Traité de Sèvres (1920) est toutefois écartée du Traité de Lausanne (1923) qui scelle la victoire des nationalistes de Mustapha Kemal. Arrêtés, plusieurs responsables du génocide sont par la suite libérés et participent à la construction de la nouvelle république de Turquie.

⇨ Mais dans les deux cas les procédures n’aboutissent pas à des procès (préoccupations géopolitiques + freins juridiques liés à l’absence de qualification de ce type de crime). C’est l’ampleur des exactions commises par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale et la prise de conscience du génocide perpétré contre les Juifs d’Europe qui appellent donc la définition de nouveaux types de crimes en droit international.

17 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

B- De nouvelles catégories du droit international

1-Deux nouveaux concepts juridiques

Génocide : Destruction physique, intentionnelle, systématique et programmée d’un groupe ou d’une partie d’un groupe en raison de ses origines ethniques ou religieuses.

Le crime contre l’humanité définit tous les crimes touchant aux droits fondamentaux de l’humain (crimes commis contre des populations civiles en exécution d’un plan concerté)

Diapo : extrait statut TMI 1945 + extrait livre Lemkin + extrait vidéo procès Barbie 1987

Activité : lecture et écoute extraits ; identifier les critères de définition de ces catégories judiciaires Rappel. Quatre chefs d'accusation sont retenus à Nuremberg : complot, crimes contre la paix, crime de guerre et crime contre l'humanité.

« Le crime contre l’humanité, c’est tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né » ; citation de l’ancien résistant et journaliste André Frossard (entendu comme témoin lors du procès de Klaus Barbie en France en 1987).

- Victimes juives de la Seconde Guerre mondiale = assassinée parce que juives et non pour ce qu’elles avaient fait

- Résistants = torturés, exécutés, eux, en raison de leur engagement

(vidéo) Lors de son procès, Klaus Barbie utilise le contexte de guerre comme argument pour sa défense (lutte contre des ennemis). Mais une témoin, appelée à la barre (Sabine Zlatin, ancienne directrice de la maison d’Izieu) fait voler en éclat cet argument en poussant un cri du cœur resté célèbre : « Je demande. Les enfants ! Les 44 enfants ! C’était quoi ?! C’était des Résistants ?! (…) C’était des INNOCENTS ! »

⇨ Barbie, inculpé pour les actes de tortures et exécutions perpétrés à l’encontre des résistants français fut aussi condamné pour crime contre l’humanité pour la déportation des enfants juifs de la maison d’Izieu

NB : critère « tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né » n’est toutefois pas suffisant (tout crime raciste prémédité n’est pas forcément un crime contre l’humanité »)

=> autre critères = le caractère systématique et planifié + son caractère de masse. Sur le plan juridique, la définition du crime contre l’humanité établie en 1945 ne prend pas seulement en compte des critères de « naissance », car les critères ethniques ou « raciaux » ont été fixés par les criminels eux-mêmes : la charte du tribunal de Nuremberg couvre ainsi les persécutions pour motifs « politiques » et « religieux » et pas seulement « raciaux ».

Le concept de génocide n’est, lui, pas retenu par le TMI (même s’il figure dans les chefs d’accusation relatifs aux crimes de guerre). Deux critères permettent de caractériser juridiquement un génocide

- Le génocide implique la volonté de détruire une nation ou un groupe ethnique (victimes sont désignées, là aussi, non pas pour les actes commis, mais selon qu’elles appartiennent à un groupe national) - Le génocide suppose l’intention délibérée de détruire un groupe national, un « plan coordonné ».

Compléments profs

Pour Raphael Lemkin, le génocide n’implique pas seulement l’extermination physique des populations concernées, mais aussi toutes les atteintes aux institutions politiques, à la culture, à la religion, aux moyens d’existence des personnes appartenant à ces groupes.

Génocide pas retenu à Nuremberg ; Shoah est d’ailleurs peu abordée en tant que telle. Le génocide des Juifs est certes évoqué, mais il reste mal connu et confondu avec les crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; sa spécificité comme génocide n’apparaît pas clairement aux juges (peu aidés par les accusés qui se gardent d’en parler ; ex : rôle Adolph Eichmann reste mal connu). Une raison matérielle simple : dans une Europe ravagée, les enquêteurs ne sont pas parvenus à rassembler suffisamment de preuves (ex : protocole de la conférence de Wannsee demeure inconnu jusqu’en 1947) => dans les années 1950, l’Etat d’Israël ainsi que des particuliers devenus chasseurs de nazis tentent de combler cette lacune.

18 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

2-Crime contre l’humanité ou génocide ? Une dialectique qui lie l’individu au groupe Diapo : Lauterpacht/Lemkin ; différence crime contre l’humanité et génocide (extrait livre Philippe Sands) - Le concept de « crime contre l’humanité » a été introduit en droit par le juriste Hersch Lauterpacht - Celui de génocide a été forgé par le juriste Raphael Lemkin

Différence entre les deux ?

- Crime contre l’humanité = protection des individus ; génocide = s’intéresse au groupe => les deux concepts se sont développés en parallèle dans une dialectique qui lie l’individu au groupe. Pour Lauterpacht, le droit peut prévenir les crimes de masse en protégeant l’individu ; pour Lemkin en protégeant les groupes. Les deux se sont lus mutuellement et critiqués. Lauterpacht s’oppose au concept de génocide car il craignait que cela n’affaiblisse la protection des individus et qu’au contraire cela n’encourage de potentiels conflits entre groupes en renforçant la conscience du « nous » contre « eux » (et comment définir juridiquement un groupe ; à cela Lemkin répondait en expliquant qu’il n’était pas hostile au droit des individus mais insistait sur le fait que la réalité des violences était telle que les individus étaient menacés en tant que membres d’un groupe particulier

- Juridiquement, le génocide est aujourd’hui considéré comme une des dimensions des crimes contre l’humanité avec nécessité de prouver l’intentionnalité du crime dans ce cas

- Ampleur du crime ? On verra que pour les historien·nes, ce n’est pas un critère central

3-Universaliser le droit pénal international (de Nuremberg aux conventions internationales) Diapo : comment Lemkin a forgé le mot

Juif polonais et professeur de droit, Lemkin avait tenté, dès l’entre-deux-guerres, de forger de nouveaux instruments juridiques destinés à prévenir et à poursuivre les massacres de populations civiles, comme ceux qui avaient visé les Arméniens vivant dans l’Empire ottoman. Aucune action n’avait pourtant (on l’a vu) été entreprise pour juger les coupables. Des outils juridiques commençaient pourtant à être forgés :

- commission des responsabilités des auteurs de la guerre et des sanctions, instituée dans le cadre de la Conférence de la paix, en 1919, avait conclu à l’existence « de crimes commis contre les lois de l’humanité ». - ces « lois de l’humanité » avaient été évoquées une première fois lors de la signature des Conventions de La Haye en 1899 et 1907.

Mais les garanties que la SDN pouvait offrir aux minorités pour les protéger étaient minces, car aucune sanction n’était prévue à l’encontre des États qui violeraient les droits des individus appartenant à ces minorités. Par ailleurs, les minorités n’ont pas été reconnues comme des personnes morales : ainsi, en cas de conflit, elles ne pouvaient pas saisir la Cour de justice internationale, seuls les États avaient la faculté de le faire, ce qui laissait de côté les peuples sans État.

Lemkin a justement participé aux efforts SDN pour développer le droit pénal international Ex : il présente lors d’une conférence qui se tient à Madrid en 1933 un court texte proposant de nouvelles règles internationales qui permettraient d’interdire la « barbarie » et le « vandalisme »

⇨ Le concept de génocide vient donc combler un vide juridique, afin de mieux protéger les minorités nationales.

Etymologie génocide :

- racine grecque, γένος génos (« espèce », « race »)

- suffixe -cide qui vient du terme latin caedere (« massacrer »)

19 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : les Arméniens s’approprient notion de génocide ; Convention 1948

Le mot forgé par Raphael Lemkin s'impose progressivement. L’ONU s’emploie à « universaliser » le droit qui en est issu

- en 1948, elle adopte la Convention pour la prévention du crime de génocide. La répression de ce crime est considérée comme une affaire d’intérêt international

La notion de génocide caractérise alors, a posteriori, les massacres dont furent victimes les Herero et les Nama, les Arméniens, les Juifs et Tsiganes (et plus tard d’autres groupes de victimes comme les musulmans de Bosnie et les Tutsi du Rwanda)

Doc Haratch du 9 décembre 1945 permet de mesurer l’écho qu’à immédiatement le concept de génocide

- en 1946, la notion de Crime contre l’humanité est reprise par la résolution 95 de l’ONU (11 décembre 1946) laquelle confirme les « principes du droit international reconnus par le Statut de la cour de Nuremberg ». Comme pour le génocide, la poursuite des crimes contre l’humanité = relève du droit international et pose donc comme principe que les Etats ne sont plus les seuls à décider souverainement des poursuites pénales

Diapo : Convention 1968

- en 1968 est adoptée la Convention sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité

Le crime contre l’humanité = atteinte aux droits fondamentaux => doit être jugé et puni indépendamment du contexte historique dans lequel il a été commis => imprescriptible

NB : seul le « crime contre l’humanité » est considéré comme imprescriptible pour le droit pénal français (1964), contrairement au droit international qui soumet également les crimes de guerre au régime de l’imprescriptibilité (Convention de 1968 non ratifiée par la France).

Imprescriptibilité : est imprescriptible ce qui ne peut être prescrit, ni supprimé. En droit, cela suppose que la poursuite d’un crime n’a aucune condition de temps ou de lieu.

Diapo : extension juridique de la notion de crime contre l’humanité

Question manuel : Analysez et expliquez les différences entre la définition du crime contre l’humanité établie en 1945 et celle du Statut de Rome de 1998

Statut de Rome de 1998 = création de la Cour pénale internationale qui entre en vigueur en 2002 Sa définition du crime contre l’humanité introduit deux innovations par rapport au TMI de Nuremberg : - 1945 : crime contre l’humanité était raccordé aux autres types crimes perpétrés contre des civils (il fallait donc établir un lien avec un conflit armé + lien avec les 2 autres crimes : crime contre la paix/crime de guerre) ; 1998 (article 7 du Statut de Rome) : l’existence d’un conflit armé n’est plus nécessaire pour qualifier les exactions contre des populations civiles de crimes contre l’humanité.

- Définition 1998 est plus large que celle de 1945. Elle intègre non seulement la déportation de populations civiles, mais aussi leur transfert forcé (donc les expulsions). Elle couvre aussi les crimes dont les femmes sont les victimes : viol, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée (qui peut aussi concerner les hommes), « toute autre forme de violence sexuelle ». Sont aussi pris en compte les motifs d’ordre « sexiste ».

Texte 1998 range également parmi les crimes contre l’humanité le crime d’apartheid et les actes de torture physique ou mentale.

20 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

La définition du crime contre l’humanité a évolué depuis les procès de Nuremberg. Sa définition adoptée par le Statut de Rome en 1998 (qui fonde la Cour pénale internationale) est en effet plus large.

- En 1945, il était définit en 1945 par l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et la persécution commis dans un contexte de guerre.

- La création de deux tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie en 1993 et pour le Rwanda en 1994 a permis au Conseil de sécurité des Nations Unies d’étoffer cette notion en y ajoutant la torture, le viol et les emprisonnements. De plus, la nécessité d’un lien entre le crime contre l’humanité et l’existence d’un conflit armé disparaît.

21 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn C- Juger des crimes contre l’humanité

1-De Nuremberg à La Haye

Diapo : photos Nuremberg, CPI + extrait schéma manuel p.213

C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec les procès de Nuremberg (1945-1946) et de Tokyo (1946- 1948), qui ouvre la voie à la constitution d’une justice pénale internationale. Cette justice devait permettre de sanctionner les atteintes aux droits humains. La création d’un corpus de droit et d’institutions judiciaires, la reconnaissance par l’ONU de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité sont censées être le moyen de prévenir la répétition des crimes de masse [leçon manuel A. p.202].

Pour info

D’autres procès militaires sont ensuite organisés dans les 4 zones d’occupations alliées de l’Allemagne pour continuer le travail de poursuite des criminels nazis [voir objet de travail conclusif]

Ex : sous l'égide du TMI, les tribunaux militaires américains mènent douze autres procès de hauts responsables allemands à Nuremberg (décembre 1946-avril 1949 ; 177 personnes jugées, 97 condamnés).

Ex : procès soviétiques (un procès à Krasnodar dès juillet 1943) : plusieurs procès entre 1945-1947 Ex : plus de 900 procès organisés au total en RFA/RDA/Allemagne actuelle

C’est surtout après la guerre froide que se construit cette justice pénale internationale et que s’étoffent le corpus juridique et la définition des crimes de masse internationaux [voir Axe 2 ; leçon manuel I A. et B. p.204]. Les tragédies à l’œuvre en ex-Yougoslavie et au Rwanda poussent la communauté internationale (impuissante) à réagir par la création de deux tribunaux pénaux internationaux :

- Le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à La Haye, créé en mai 1993 ; les premiers procès s’ouvrent en 1996 et le TPIY ferme ses portes en 2017

- Le tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha (Tanzanie), créé en novembre 1994 ; les premiers procès s’ouvrent en 1997 et le TPIR ferme ses portes en 2015

- Les activités résiduelles de ces deux TPI (procédure en appel, traque des fugitifs…) sont gérées depuis 2012 par le « Mécanisme » (Nom complet : Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux)

D’autres juridictions ont depuis été créées par l’ONU [leçon manuel III B. p.205]

Ex : tribunaux spéciaux pour le Cambodge, le CETC (Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens) : instauré en 2003 pour juger les crimes commis pendant la période où les Khmers rouges étaient au pouvoir (1975-1979). Ce tribunal cambodgien, avec une participation internationale, a condamné en 2018 deux anciens responsables du régime pour génocide).

Surtout, la naissance en 2002 de la Cour pénale internationale (CPI) atteste la réalité d’un droit international pénal et le besoin de créer un tribunal à caractère permanent et universel. Il ne s’agit pas à proprement parlé d’une institution transnationale : la CPI vient se substituer aux juridictions nationales quand elles sont considérées comme défaillantes. Mais plusieurs pays, par crainte d’une atteinte à leur souveraineté ou de possibles poursuites, ont signé le statut de la CPI sans le ratifier (ex : Etats-Unis, Russie) et d’autres ne l’ont ni signé, ni ratifié (Chine, Inde) => sa légitimité est donc contestée et son fonctionnement fragilisé (la CPI ne peut pas juger de crimes commis sur les territoires de ces Etats).

22 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn 2-L’historien au prétoire : l’histoire, la mémoire et la justice

Diapo : illustrations procès Barbie + chronologie + procès Simbikangwa

Les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide, étant reconnus comme imprescriptibles, ils peuvent parfois être jugés longtemps après les faits, ou jugés devant des juridictions nationales au nom du principe de la compétence universelle (compétence en droit qui permet à un Etat de poursuivre et juger, devant ses tribunaux, des personnes de nationalité étrangère pour des crimes internationaux commis sur un territoire étranger)

Ex : plusieurs procès ont été organisés en France contre d’anciens nazis ou d’anciens collaborateurs en raison de leur action sur le territoire français : procès d’officiers SS en 1954, procès de Klaus Barbie (ancien chef de la Sipo SD/Gestapo basée à Lyon) en 1987, de Paul Touvier (ancien chef milicien) en 1994, de Maurice Papon (ancien

secrétaire général de la Préfecture de Gironde de 1942 à 1944, condamné pour crime contre l’humanité) - Barbie : prison à perpétuité (meurt en prison en 1991)

- Touvier : prison à perpétuité (meurt en prison en 1996)

- Papon : 10 ans de prison/libéré pour raisons de santé au bout de trois (meurt en 2007)

NB : procès était prévu contre René Bousquet (ancien secrétaire général de la police de Vichy) mais n’a pas eu lieu, Bousquet étant assassiné en 1993.

Ex : dans le cas du génocide des Tutsi, une quinzaine de procès se sont déjà tenus dans le monde, en vertu du principe de compétence universelle. En France, deux procès se sont déjà tenus contre des génocidaires qui s’étaient réfugiés ici

- Celui de Pascal Simbikangwa (ancien agent du Service Central des Renseignements du Rwanda) en 2014 (condamné à 25 ans de prison ; peine confirmée en appel en 2016)

- Celui de Octavien Ngenzi et Tito Barahirwa (deux anciens bourgmestre de l’Est du pays) en 2016 (condamnés à la prison à perpétuité ; peine confirmée en appel en 2018 puis par la Cour de Cassation en octobre 2019

- D’autres procès sont en attente (Claude Muhayimana qui devait se tenir en octobre 2020 puis février 2021 mais reporté à novembre en raison crise sanitaire covid-19 ; Laurent Bucyibaruta ancien préfet, Sosthène Munyemana) et d’autres procédures en cours (cf. rôle d’associations comme le CPCR Collectif des parties civiles pour le Rwanda)

Diapo : illustrations Paxton lors du procès Papon

Dans le cadre de ces procès tardifs ou procès en compétence universelle, les crimes commis étant jugés longtemps après les faits ou hors du territoire, il est nécessaire pour les juges de bien comprendre le contexte d’une époque. C’est pourquoi les tribunaux peuvent faire appel à des historiennes et des historiens pour éclairer les débats lors des procès.

Ex : Robert Paxton, historien américain spécialiste du régime de Vichy (auteur du célèbre ouvrage La France de Vichy) fut ainsi appelé à témoigner en 1997 lors du procès de Maurice Papon (autres historiens cités à comparaître : Jean-Pierre Azéma, Philippe Burrin, René Rémond et Marc-Olivier Baruch).

23 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Diapo : refus Rousso + textes SAR (textes fiche TD2) + Hélène Dumas

Mais les historien·nes sont divisés sur la place qui leur est donnée au prétoire. Faut-il ou non accepter (NB : le tribunal peut les forcer le cas échéant). Obligation professionnelle ? Rôle social de l’historien ? Rôle civique de l’historien qui est avant tout un citoyen (position par exemple de l’historien Jean-Noël Jeanneney) ? Ex : appelé à témoigner lors du procès Papon, l’historien Henry Rousso, cité à la requête de la défense, a préféré refuser pour éviter une manipulation de sa déposition.

Ex : Hélène Dumas (spécialiste de l’histoire du génocide des Tutsi) et Stéphane Audoin-Rouzeau (spécialiste de l’histoire du combat, de la 1GM et qui travaille depuis plusieurs années sur le génocide des Tutsi) ont été plusieurs fois appelés à témoigner dans le cadre de procès de génocidaires rwandais

⇨ Ils pointent plusieurs difficultés liées à cette place des historiens

- Les historien·nes ne sont pas reconnus comme des « experts » au sens juridique du terme. L’expert judiciaire apporte son concours à la justice (rôle technique). L’expertise des historien·nes serait pourtant utile lors de la constitution du dossier, de l’acte d’accusation (donc en amont du dossier). Mais au cours du procès, appelés à la barre, les historiens ne sont formés à la « rhétorique judiciaire ». Un tribunal attend d’un expert un savoir définitif, clos sur lui-même. Or, le propre de la recherche consiste à renouveler son questionnement => la temporalité de la recherche historique n’est pas la même que celle de la justice

- Les historien·nes sont donc entendus à la barre en qualité de « témoin de contexte ». L’expression est très ambiguë. L’historien·ne n’a pas forcément connu/vécu l’événement dont il est question et son savoir ne vient pas d’une position de témoin oculaire mais de son travail de recherche. Le tribunal leur demande donc de « témoigner » de ce dont ils n’ont pas été témoins

- Convoqués comme témoin, l’historien·ne doit donc commencer par jurer à la barre de « dire toute la vérité, rien que la vérité ». Expression qui les met en porte-à-faux avec leur éthique professionnelle car l’historien de métier sait que son savoir est dépendant des recherches en cours et donc susceptible d’évoluer, que son rôle devant le tribunal est d’éclairer le contexte historique. Ce qui dont sa légitimité devant le tribunal, c’est son statut d’universitaire. Or, la neutralité de la parole universitaire se retrouve ici insérée dans des enjeux judiciaires qui ne sont pas exactement les mêmes : il se trouve pris en étau dans des logiques d’accusation/défense qui ne sont pas les siennes

- Henry Rousso s’inquiétait plus largement, dès 1997, de ce qu’il appelait la « judiciarisation du passé » qui relève plus du travail de mémoire que d’histoire (et l’idée que le verdict judiciaire serait une sentence de l’histoire). Or, dans cette judiciarisation de la recherche historique, la parole de l’historien·ne risque d’être ramenée à une « opinion comme une autre » (comme le dit Hélène Dumas, « les règles du prétoire ne sont à l’évidence pas les mêmes que les règles du débat académique » ; appelé à la barre, l’historien·ne doit s’exprimer sans note et est soumis aux interrogations du procureur ou de la défense, parfois proche du contre-interrogatoire de la justice anglo-américaine ; ex : Stéphane Audoin-Rouzeau, comme l’historien africaniste Jean-Pierre Chrétien, ont ainsi été confrontés à un avocat de la défense essayant de les décrédibiliser devant le tribunal !)

24 Term HGGSP-Thème 3. Histoire et mémoires S.Kuhn

Conclusion. Histoire et mémoire. Histoire et justice

Ces procès pour l’histoire [on y reviendra dans l’Axe 2] soulèvent les liens complexes qui s’opèrent entre l’histoire, la mémoire et la justice. Ces procès relèvent de 3 registres distincts :

- Celui de la justice proprement dite : examine des crimes, définis des procédures, rend un verdict (coupable ou non)

- Celui de la mémoire, d’une réponse à des attentes mémorielles qui inscrit le passé, par la force de la loi et la symbolique du dispositif judiciaire dans la conscience collective ; mémoire est le résultat de tensions entre les souvenirs, les commémorations et l’oubli

- Celui de l’histoire, de l’analyse distanciée du passé dont l’objectif est de restituer la vérité d’une époque dans son contexte, dans sa complexité ; l’histoire est une entreprise de connaissance et d’élucidation

Les grands procès (Nuremberg, Eichmann…) ont incontestablement participé d’une prise de conscience des tragédies. Ils ont également fourni une masse de documents précieux aux historiennes et historiens qui nourrissent leurs travaux. Mais là où le juge doit délivrer une sentence définitive, l’historien, lui, inscrit son travail dans une recherche et un questionnement qui reste ouvert au renouvellement.

La justice, sollicitée pour examiner et sanctionner les crimes de masse, participe également du travail de deuil des victimes (reconnaissance), du travail de mémoire. Reliée au travail de l’histoire, dont elle se distingue, elle peut aider à l’intégration des mémoires douloureuses des grandes tragédies dans une histoire partagée.

Diapo :

- Schéma de synthèse + page repères du manuel sur les notions (p.182)

- Pour aller plus loin : conférences et lecture